CHAPITRE LVI
Disqualification des chevaux ayant couru aux réunions dont le Bulletin Officiel n'a pas publié les programmes. — Rayon d'Or, Nubienne, Zut et Saltéador. — L-écurie Michel Ephrussi. — Débuts du jockey Dodge. — Partage obligatoire, en cas de dead-heat, pour les chevaux de deux ans.
— Dédoublement du prix d'Automne. — Courses plates à Vincennes.
— Match T rlboulet-Tambour Battant. — Mort de Thomas Carter.
Dans ses séances des 22 et 29 janvier, le Comité de la Société d'Encouragement ajoute à l'article 2 du Code des Courses un paragraphe stipulant que « tout cheval ayant couru en France dans une réunion publique dont le programme n'a pas été publié au Bulletin Officiel, sera disqualifié et incapable de courir partout où ledit Code est en vigueur ».
C'était, comme on le voit, une aggravation à la décision prise, l'année précédente, et la mise hors la loi des chevaux courant dans les ilat races du Vésinet,de laMarche,de Porchefontaine, d'Enghien,etc.
La mesure fut encore insuffisante cependant et ne diminua en rien le nombre des chevaux qui prenaient part à ces épreuves, lesquelles n'avaient guère de course que le nom.
Pour être efficace, il lui eût fallu être plus radicale encore. Deux mots de plus suffisaient, ceux-ci : « Seront également disqualifiés et incapables d'entraîner, de monter et de faire courir, les entraîneurs, les jockeys et les propriétaires de ces chevaux. »
La Société d'Encouragement se contenta, par la suite, de disqualifier les jockeys seulement, sans oser frapper les entraîneurs et les propriétaires. Sa faiblesse, on le sait, eut les plus graves conséquences,' et mit l'institution des Courses à deux doigts de sa perte.
Il est juste de reconnaître qu'elle était seule à lutter contre les sociétés de spéculation, qui trouvaient leurs meilleurs défenseurs dans la Société desSteeple-Chases et la Société de Demi-Sang. Celles-ci,
en effet, soit qu'elles ne fussent pas fâchées de laisser à la Société d'Encouragement le rôle ingrat de législatrice, soit qu'elles ne comprissent pas le danger, soutenaient ouvertement les « Suburbains », par le fait seul qu'elles admettaient dans leurs épreuves les chevaux et les jockeys ayant couru sur leurs hippodromes (1).
Quoiqu'il en soit, la mesure votée au début de l'année fut appliquée dès l'automne, et le Bulletin Officiel publiait, en septembre, la liste des chevaux disqualifiés pour avoir couru sur les hippodromes non régis par le Gode des Courses.
Ces chevaux appartenaient pour la presque totalité aux écuries à côté ou à des bookmakers. On en comptait de tous âges, même de deux ans, qui avaient débuté le l^^" août, au Vésinet. Et pour auels prix!,.. Et sur un terrain de si peu d'étendue, qu'il ressemblait bien plus à un tourniquet qu'à une piste!
Un grand cheval se détache sur l'ensemble de la production Rayon d'Or. Nous y reviendrons plus loin, ses succès ayant eie remportés en Angleterre.
En France, c'est l'année, la première de tant d'autres, de M.Edmond Blanc.
Achetée 13.000 francs, comme nous l'avons vu, à la vente des yearUngs de M. L. Delâtre, Nubienne (Ruy-Blas et Nice), n'avait pas couru à deux ans. Non placée, pour ses débuts, dans le prix de Longchamp, elle se classe troisième dans la Coupe, derrière Brie et Barde, puis seconde, dans le prix de Saint-James, derrière Flamande. Elle enlève ensuite le prix de l'Espérance à Narcisse et Pourquoi, et, dans un canter, le prix de Diane, où elle était partie favorite. Battue par Flavio II et Ismaïl, dans le prix du Cèdre, on la voit, quelques jours plus tard, remporter d'une encolure, après une lutte superbe, le Grand Prix à Saltéador, que Flavio II suivait à une tête, précédant Zut, Narcisse, Commandant, etc. Elle était montée, cette fois, par Hudson, au lieu de Wheeler, et était cotée à 6/1. Mise au repos jusqu'à Deauville, elle y succomba contre Insulaire, dans le prix Principal, et ne figura pas dans le Grand Prix; à l'automne, elle gagna le prix de Villebon, mais disputa sans succès le Cesarewitch, après quoi elle fut envoyée au haras, où elle ne fit rien.
Le jour du prix de Diane, M. E. Blanc avait également remporté le prix du Gros-Çhêne avec Porcelaine, et le prix d'Ap remont avec Fitz-Plutus, qui provenait de l'écurie II. Say.
Les victoires de Nubienne furent l'occasion pour son propriétaire de donner une grande fête champêtre en sa propriété de La Chapelle- Ci ) La Société de Demi-Sang venait de louer l'hippodrome de Vincennes et d'adjoindre à ses programmes de trot, des courses plates et d'obstacles pour chevaux de pur sang.
4o6 LES CObuHES DE CHEVAUX
en-Serval, où il avait son haras et son établissement d'entra înem nt, sous la direction de Wheeler.
Zut (Flageolet et Regalia), au comte F. de Lagrange, parut, pour la première fois en France, dans le prix du Nabob, qu'il enleva à Venise et Saltéador. Il remporta ensuite la Poule d'Essai, sur son camarade Ismaïl et Avenues, puis le prix du Jockey-Club, de deux longueurs, sur Commandant Qi Flavio //.Embarqué le soir même pour Epsom, il ne fut pas placé dans le Derby et y laissa sa chance du Grand Prix, où il ne figura pas. A l'automne, il battit à nouveau Saltéador, dans le prix Royal-Oak.
Saltéador (frère de Saltarelle et de Saxifrage), à M. Edouard Fould, inscrivit à son actif les prix de Longchamp, Daru, Reiset et la Grande Poule, Troisième dans le prix du Nabob, non placé dans le prix du Jockey-Club, il ne succomba que d'une encolure contre Nubienne, dans le Grand Prix, et finit derrière Zut^ dans le prixRoyal- Oak.
La grande triomphatrice de deux ans, Swift, tenta vainement la fortune dans les épreuves les plus importantes, sans parvenir même à décrocher une place.
Parmi les autres chevaux de la génération de trois ans, on peut encore citer : Commandant, deuxième du prix du Jockey-Club, et gagnant du Grand Saint-Léger de Caen, sur Flavio II, qui eut en partage les prix du Cèdre et de Seine-et-Marne; — Avermes, Derby de l'Est, à Reims, et prix de Lutèce ; — El Rey, Grand Prix de Deauville; — Problème II, vainqueur de l'Omnium, qui fit triompher, le premier, la jeune casaque gros-bleu de M. Michel Ephrussi dans une épreuve intéressante (1) ; — et Barde, à M. L. André, qui jouera un rôle glorieux en obstacles, sous la casaque marron du baron Finot.
Il avait ouvert la campagne par deux victoires, dans les prix de Guiche et de la Seine, ayant pour cavalier un jockey récemment arrivé en France, qui n'allait pas tarder à y prendre la première place. Il s'appelait A.-E. Dodge, et venait d'entrer au service du comte de Lagrange. Dodge était un jockey énergique, dont la grande qualité était surtout la science du train, ce qui lui permettait d'arriver dans des rushs saisissants (2),
(1) L'écurie de M. Michel Epiirussi, qui était appelée à jouer un rôle si important sur le turf, ne comprenait encore que quelques chevaux, de provenance diverse. Problème II appartint d'abord à M. Maurice Ephrussi, qui le céda à son frère, après la campagne de Normandie, où le poulain remporta trois petits succès à Deauville et Dieppe.
M. Michel Ephrussi ne s'occupera d'élevage que plus tard, quand il se sera rendu acquéreur du domaine de Dangu. Jusque-là, il recrutera sa cavalerie un peu partout, notamment parmi les prodiiits de Victot.
(-2) A l'exception du prix du Jockey-Club, Dodge a remporté toutes les grandes épreuves classiques, notamment le Grand Prix, avec Dolma-Baghtché et Doge, et le prix de Diane, avec Frégate, Bavarde et Solange,
Le prix du Cadran donna lieu à une magnifique arrivée entre Clocher et Brie, qui finirent, dans cet ordre, à une tête seulement l'un de l'autre, devant Insulaire, Stathouder, etc. Clocher remporta ensuite le prix Rainbow, sur ce même Stathouder, mais il succomba, dansle Biennal, contre Mourle, dans le prix Jouvence, contre La Jonchère, et dans le prix Gladiateur, contre Clémentine, devançant toutefois encore Insulaire.
Celui-ci n'eut en partage que le prix de Chantilly, et Brie, la Coupe.
Trois chevaux se détachent parmi les deux ans : La Flandrie (sœur de Saltéador), à M. Edouard Fould, gagnante des Grands Critériums de Vichy, Moulins et Dieppe, des prix de Condé et de la Salamandre; — Louis d'Or, au baron de Rothschild, vainqueur des prix de Villers et de Deux ans; — et Basilique, à H. Jennings. Ces deux derniers avaient fait dead-heat, dans le Grand Critérium, que Basilique n'emporta, à la seconde épreuve, que d'une encolure, après une lutte acharnée, dont tous deux se repentirent toujours.
C'est à la suite de cette course que la Société d'Encouragement, soucieuse (d'éviter de tels efforts à de jeunes animaux, décida qu'à l'avenir les dead-heat où figureraient des chevaux de deux ans, ne donneraient plus lieu à une seconde manche, et que le partage du prix, de facultatif qu'il était jusque-là, serait obligatoire.
En Angleterre, — où le comte de Lagrange arrive en tête des propriétaires gagnants, avec la somme de 660.000 francs, — -il y a surtout lieu de rappeler la magnifique campagne de Rayon d'Or (Flageolet et Araucaria), qui figure à lui seul, dans ce total, pour près de 450.000 francs.
Malgré ses succès à deux ans, Bayon d'Or, qui était un cheval gigantesque, fut tardif et ne trouva sa véritable forme qu'à l'été, bien que son jockey Goater ait prétendu que, s'il avait monté aux ordres qui lui enjoignaient de faire une course en avant, il aurait gagné le Derby.
Quoi qu'il en soit, après avoir fini médiocre troisième dans les Deux mille Guinées et non placé dans le Derby et les Prince of Wales Stakes, Bayon d'Or ne connut plus la défaite ensuite et enleva successivement, et chaque fois dans un canter, huit épreuves importantes, dont le Saint-Léger de Doncaster, les Great Foal Stakes et les Champion Stakes de Newmarket.
Après lui, on peut citer, également au comte de Lagrange, un deux ans, Océanie, qui courut trois fois, pour remporter trois victoires, d'ensemble 50.000 francs; sa carrière fut malheureusement interrompue par un accident.
Enfin Phénix, quatre ans, qui gagna cette même somme en quatre courses. Au sujet de ce cheval — qui était entraîné par Tom Jennings — ■ rappelons l'incident, dont les suites eussent pu être tragiques, auquel certaine de ses performances donna lieu. Monté par J. Goater, le jockey de l'écurie, dans lesRoseberry Stakes, à Epsom, il y fut battu par un cheval d'obstacles, nommé PauV s Cray, appartenant à ce même Tom Jennings. La fureur de la foule fut telle que tous deux, Goater et Jennings, faillirent être lynchés, et ne durent leur salut qu'à l'énergique intervention de la police.
Création des Hardwicke Stakes, une des plus belles épreuves du meeting d'Ascot, et des Great Foal Stakes, pour trois ans, au Newmarket First October; deux chevaux français seulement ont remporté cette dernière. Rayon d'Or, cette même année, et Ossian, en
La Société d'Encouragement avait apporté d'heureuses modifications à certaines épreuves de son programme, telles, par exemple, que le dédoublement du prix d'Automne, dont l'un était pour poulains de deux ans et au-dessus et l'autre pour pouliches, et la transformation du prix de Viroflay, à la réunion de printemps, désormais affecté aux jockeys n'ayant pas gagné avant l'année en cours, au lieu d'être exclusivement réservé aux gentlemen-riders.
Croirait-on que cette modification insignifiante d'une épreuve des plus modestes eut le don de soulever les violentes protestations d'une partie de la presse sportive!
Le meeting d'automne de Chantilly — en raison des travaux exécutés pour l'agrandissement du pesage et l'édification des nouvelles tribunes, en remplacement des anciennes, devenues insuffisantes — se disputa à Longchamp.
Imité du match de Jacinthe contre Zéthus, en 1877, nous eûmes, en juin, un pari du même genre, entre Trihoulet, steeple-chaser de pur sang au baron Raymond Sellière, monté par Gardener, et Tambour-Battant, poney demi-sang, attelé à un spider. Trihoulet devait galoper tout le temps; le poney était libre de son allure. L'enjeu était de 10.000 francs, le parcours de 40 kilomètres (onze fois le tour de l'hippodrome de Longchamp), Triboulet couvrit la distance totale en 1 h. 20 m. 30 s., battant son rival de 7 kilomètres.
Un mois plus tard, autre match de 15.000 francs, sur 120 kilomètres sans arrêt (de l'Arc de Triomphe à Rosny et retour à la Cascade), entre les deux trotteurs Vergy et Mauvaise-Tête. Ce dernier revint jusqu'à Saint-Germain, où il mourut d'épuisement; Vergy ter-
mina tant bien que mal le parcours, mais ne put se relever et dut être abattu.
A juste titre, ce résultat souleva l'indignation de la Presse. Mais la chose n'était-elle pas à prévoir, et n'aurait-elle pas dû protester ai>aîit, au lieu de ne le faire qu'après F
Le prince d'Orange, — que le monde de la haute fête avait baptisé famihèrement « Citron », — était mort le lendemain même du Grand Prix. Son écurie de courses, peu nombreuse, fut dispersée dans le courant de juillet. Aucun nom n'en est à retenir.
Une autre mort, qui frappa davantage le turf, fut celle de Thomas Carter, le doyen des entraîneurs français, décédé dans les derniers jours de septembre.
Tout jeune, il fit son apprentissage d'entraîneur à Newmarket, chez le fameux Robson. Il s'étabht ensuite et passa au service du duc de Grafton, quand lord Seymour alla le chercher, en 1831, pour le mettre à Paris à la tête de ses écuries. A l'exception de la célèbre Poetess, laquelle était aux soins de R. Boyce, il entraîna tous les chevaux de lord Seymour, et l'on sait quels succès remportèrent pendant une dizaine d'années Miss Annette, Frank, vainqueur du premier prix du Jockey-Club, Eglé, Lydia, etc. Après la retraite de lord Seymour, il dirigea l'écurie du baron N. de Rothschild et fit triompher tour à tour Annetta, Anatole, Meudon, Drummer. Puis il s'installa à LaMorlaye et eut des chevaux pour son propre compte, dont les plus célèbres furent Expérience, Bounty et Celehrity, qu'il avait vendu, à deux ans, à M. J. Reiset.
Toute une pépinièrç d'entraîneurs et de jockeys renommés se formèrent chez Thomas Carter : Spreoty, les deux Gibson, Flatman, F. Kent, Chifney et les deux Jennings, Henry et Thomas, sans compter ses propresfils ou neveux, dynastie nombreuse qui perpétuera son nom, et dont l'un, Thomas, possédera de moitié, avec M. H. Bouy, la glorieuse Plaisanterie, et dont un autre, Thomas Richard, qui fut longtemps au service de M. H. Delamarre, se suicidera, en 1905, en se jetant dans la Seine, à Paris.
La vente la plus importante de l'année est celle du haras et de l'écurie de Lonray. M. A. Staub racheta huit poulinières, dont Péripétie et La Dheune, et son fils Le Destrier, âgé de deux ans; six yearlings, parmi lesquels Alphonsine, et trois poulains de lait. Le restant, comprenant dix poulinières et vingt-deux produits de un à trois ans, fit 102.000 francs.