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CHAPITRE LYIII

Suppression des pseudonymes. — Nouvelles tribunes de Chantilly et extension des terrains d'entraînement. — Année des Américains; Iroquois et Foxhall. — Tristan, Albion, Serpolette II, Perplexité et^ Loterie. — Le Destrier, Milan Castillan et Pourquoi (suite). — Mort de M. Edouard Fould; constitution de l'écurie du duc de Castries. — Importation de Silvio et de King Lud. — Mort de Trocadéro. — Interdiction du baron Raymond Sellière.

La Société d'Encouragement vote la suppression des pseudonymes, autorisés par elle jusque-là, et décide que nul ne pourra plus faire courir désormais que sous son propre nom, toute association de propriétaires devant adopter celui de l'un d'eux.

Il va sans dire que certains blâmèrent cette mesure, objectant que le pseudonyme avait l'avantage de permettre de faire courir aux personnes riches et honorables, que des raisons de famille ou de position empêchaient de mettre leurs noms sur les programmes de courses.

A quoi le simple bon sens répondait que, « faire courir » étant une occupation aussi sérieuse et honorable qu'aucune autre, il n'était nul besoin de se cacher pour l'exercer, et que les noms les plus respectables, au surplus, n'avaient jamais rougi d'être cités au grand jour.

En Angleterre, rois et princes du sang n'avaient-ils pas toujours eu des chevaux de courses sous leur propre nom? En France, avant la Révolution, les propriétaires les plus miUtants n'avaient-ils pas été le comte d'Artois, le duc de Chartres et le duc d'Orléans? A la Restauration, à la reprise des courses, le duc d'Angoulême n'avait-il pas eu son écurie, comme, sous Louis-Phihppe, l'héritier du trône avait eu la sienne?

Avaient-ils donc eu besom du pseudonyme pour affronter les luttes publiques de l'hippodrome, tous ces sportsmen dont s'honore le turf français, depuis lord Seymour, J. Reiset, duc des Gars, duc de

Narbonne, Casimir-Périer, de Normandie, A. Lupin, prince de Beauvau, Latache de Fay, baron de Rothschild, comte d'Hédouville, comte Daru, baron de La Rochette, jusqu'au comte de Juigné, prince d'Arenberg,' H. Delamarre, A. et E. Fould, D. Guestier, P. Clossmann, baron de Varennes, comte de l'Aigle, baron de Nexon, en passant par le comte de Lagrange, baron Nivière, comte de Berteux, duc de Fézensac, baron Finot, marquis de Saint-Sauveur, comte de David-Beauregard, marquis de Caumont-Laforce, comte Greffulhe, etc., pour n'en citer que quelques-uns.

Si, alors que le pseudonyme était autorisé, certains sportsmen au-dessus de tout soupçon y avaient eu recours, c'avait été par pure fantaisie, et il eût certainement suffi que leurs collègues leur demandassent d'y renoncer pour qu'ils le fissent aussitôt.

Seuls, devaient tenir à ce que l'on maintînt l'usage du pseudonyme, ceux dont son ombre pouvait mieux servir les agissements plus ou moins corrects.

En résumé, l'opinion publique approuva pleinement la Société d'Encouragement, la foule, de nature simpliste, préférant toujours — suivant l'expression vulgaire — « savoir à qui l'on a affaire ».

L'agrandissement du pesage et du paddock de Chantilly et l'édification des vastes tribunes actuelles avaient été poussés avec activité, et l'inauguration en eut lieu à la réunion de printemps. La Société d'Encouragement ne recueillit que des éloges pour ces heureux aménagements.

En même temps, devant le nombre croissant des chevaux à l'entraînement, elle avait pris à bail, pour la même durée que les autres routes dont elle était déjà locataire, la route des Bruyères, du carrefour de la Table jusqu'à Saint-Léonard. C'était l'acheminement vers les travaux considérables d'agencement du vaste terrain des Aigles.

Sportivement, c'est, tant en France qu'en Angleterre, l'année des Américains, qui triomphent dans les trois plus grandes épreuves classiques, Derby d'Epsom, Grand Prix de Paris et Saint-Léger de Doncaster, sans compter le Cesarewitch et le Gambridgeshire.

Battu par Peregrine. dans les Deux mille Guinées, Iroquois (Leamington et Magic B. B.), à M. P. Lorillard, prend sa revanche à Epsom et à Doncaster.

Puis, c'est Fox}iall{Kïn^ Alfonso et Jamaïca), à M. J.-R. Keene, qui vient enlever notre Cxrand Prix, après une des arrivées les plus palpitantes qu'on ait vues. Monté par G. Fordham, Foxhall avait mené jusqu'au miheu de la descente, où son jockey l'avait repris un instant, pour repartir de plus belle après le dernier tournant.

Mais l'anglais Tristan (Hermit et Thrift), à M. C.-J. Lefèvre, — qui venait, le jeudi précédent, de battre Castillon, à 18 livres pour l'année, dans le prix de Deauville, — vigoureusement amené par F. Archer, n'avait pas tardé à le rejoindre. Les deux chevaux, collés l'un à l'autre, restaient seuls en course. Après une lutte magnifique, au cours de laquelle les deux jockeys rivalisèrent de maîtrise, Foxhall l'emportait d'une courte tête.

Le poulain américain n'en resta pas là et, comme Rohert-the-Devil l'avait fait l'année précédente après sa victoire dans le Grand Prix, il enleva leGesarewitch,avec le top weight de son âge (50 kilogrammes contre 53 kilogrammes et demi que portait Rohert-the-Devil) . Les Américains firent, paraît-il, une véritable fortune, la ponte avait été telle, en effet, que, dans un champ de dix-neuf compétiteurs, il était parti grandissime favori à 9/2. M. J.-R. Keene ne donna pas moins de 50.000 francs de gratification à son jockey Macdonald. Cette victoire éleva son poids de 14 livres dans le Cambridgeshire et le porta à 57 kilogrammes; aussi partit-il assez délaissé à 12/1. Il n'en gagna pas moins d'une encolure sur Lucy Glitters, qui ne battit Tristan que d'une tête. Encore, dans les dernières foulées, avait-elle fait un violent écart qui avait coupé Tristan dans sa ligne, sans quoi il eût sans doute gagné. Il recevait, il est vrai, 17 livres de Foxhall.

Foxhall avait été payé, yearling, la modeste somme de 3.300 francs!

Bien que battus et pas contents, les Anglais ne réclamèrent, cette fois, aucune « réciprocité », ce qui eût été sans effet, d'ailleurs. Voit-on un candidat au Derby d'Epsom traverser l'Atlantique pour aller disputer une course en Amérique !

Nous ne revîmes Tristan que dans le Grand Prix de Deauville, où il finit troisième, derrière Castillan. Il devait y prendre sa revanche trois années de suite.

Le troisième du Grand Prix, à distance respectueuse des deux premiers, était Albion (Consul et The Abbess), au comte de Lagrange. C'était, au demeurant, le plus qualifié de nos représentants, dans une génération d'ordre très moyen, où mâles et femelles s'entre-battirent sans merci. Pour ses débuts, dans le prix du Nabob, Albion avait succombé d'une tête contre Forum, au baron de Rothschild (qui enleva, par la suite, le Grand Prix de la Ville de Lyon); il avait remporté ensuite avec désinvolture le prix Daru sur Prométhée et Serpolette II, et le prix du Jockey-Club sur son camarade Pâtre et neuf autres. Puis il gagna le prix de Seine-et-Marne et le Saint-Léger à Caen, et ne fut pas placé dans le Grand Prix de Deauville, qui revint à son compagnon d'écurie Castillan.

Prométhée (Mars et Postérité), à M. A. Lupin, avait préludé à sa victoire dans la Poule d'Essai, par un modeste succès, en dépit du nom pompeux de l'épreuve, dans le Derby du Vésinet; il remporta ensuite le Derby du Pin; — Vizir ( Vermout et Virgule), à M. H. Delà-

marre, r avait ensuite battu dans le Derby de l'Est, à Reims, épreuve non moins secondaire, avant de remporter le Biennal, à la suite de quoi il dut être abattu quelques jours plus tard, son camarade Viveur lui ayant cassé la jambe d'un coup de pied; — Serpolette II (Ruy-Blas et Minerve), à M. Maurice Ephrussi, s'adjugea le prix de Longchamp et le prix de Diane, sur Perplexité, diu baron de Schickler, qui enleva ensuite le prix du duc d'Aoste, puis à l'automne, le prix Royal-Oak.

Cette fille de Perplexe et King Tom mare sera la mère de Fitz Roy a, Chêne Royal et Palmiste.

On peut encore citer Alphonsine (Flageolet et Aima), au Haras de Lonray, gagnante de 5 courses, dont le prix d'ispahan; — Rariolet (Trocadéro et Bariolette), à M. Ephrussi, cheval tardif qui ne commencera à montrer sa vraie forme qu'à l'automne, où il enlèvera, entre autres épreuves, le prix de Chantilly et le Handicap libre; — Goiirgaîidiîi (Beau Merle et Galante), les prix de Guiche et de la Seine; Léon (Gabier et La Favorite), la Grande Poule des Produits, sur Forum; Pâtre (Peut-Être et Printanière), les prix du Trocadéro et du Cèdre; tous trois au comte de Lagrange; — Patchouli (Plutus et Duchess of Athol), au comte de Berteux, les prix de l'Espérance et de Martinvast.

Mais c'est en province qu'il nous faudrait aller pour trouver, chez un seul animal, toute une série de performances victorieuses. Loterie (Gilbert et Lutine) est à coup sûr la meilleure bête qu'ait élevée le baron de Nexon. Elle ne parut pas moins de treize fois en public au cours de la saison, pour remporter treize victoires, s'élevant à 64.655 francs; entre autres épreuves, elle gagnala Poule des Produits et le Derby du Midi, à Bordeaux; le Derby de l'Ouest, à Nantes; la Poule d'Essai de l'Ouest et du Midi, à Angoulême, et le prix de Diane de l'Ouest et du Midi, à Limoges.

H est regrettable qu'elle n'ait été inscrite dans aucune des grandes épreuves classiques parisiennes, où sa qualité lui eût permis sans doute de jouer un rôle marquant.

Le héros des vétérans est Castillon, qui poursuit sa fructueuse carrière, avec onze victoires, dont le prix d'Apremont, le Grand prix de Beauvais, le prix de Longchamp et le Grand Prix, à Deauville, les prix de Bois-Roussel, de Chantilly et d'Octobre. En deux saisons, le vaillant petit cheval du comte de Lagrange avait couru 30 fois pour remporter 23 victoires, s'élevant à plus de 800.000 francs, bien qu'il n'eût pas gagné de prix supérieur à 25.000 francs. C'était là une magnifique performance.

L'année précédente, nous l'avons vu partager le prix de la Coupe,

avec Fitz-Plutus. Il y échoua, à quatre ans, contre Le Destrier, qui avait déjà remporté le prix de Lutèce, et qui fit ensuite dead-heat, avec Beaimiinet, dans le Biennal.

Tristan s'était adjugé le Grand prix de Deauville; — ■ Clélie, le prix du Prince de Galles; — • Innocent, FOmnium.

Milan, au comte de Lagrange, s'était littéralement promené dans le prix du Cadran devant Beaumi?ie% et, dans le prix Rainbow, devant le vieux Clocher.

Jamais, croyons-nous, le prix Gladiateur, — dans lequel Milan, qui était favori, tomba boiteux au second tour — • ne présenta une physionomie aussi extraordinaire. En voyant son compagnon d'écurie hors de combat, Clémentine tenta de s'échapper, et, forçant l'allure dans la descente, elle prit une trentaine de longueurs d'avance sur les autres. Mais, épuisée par cet effort, — elle était pleine, a-t-on dit,> ^ — elle s'arrêta à l'entrée de la ligne droite et sembla rie plus pouvoir avancer. C'est alors que Pourquoi, au baron de Varennes, monté à outrance et cravaché pendant mille mètres, refaisait le terrain perdu et, dans les dernières foulées, parvenait à rejoindre Clémentine, qu'il battit. d'une tête, sur le poteau.

Pourquoi (Dollar et Charmille) avait quatre ans et provenait de l'élevage de M. Maurice Ephrussi. Après avoir couru obscurément, tant en plat qu'en obstacles, il avait été réclamé par le baron de Varennes, pour le compte duquel il avait montré son aptitude pour les longues distances, en remportant, en province, pendant l'été, deux prix Nationaux sur 4.000 mètres, dont l'un sur Clocher ^ce qui ne l'empêcha pas d'être fort délaissé à 10/1, dans le Gladiateur. Il tentera à nouveau la fortune dans cette même épreuve, à cinq et six ans, mais sans succès.

Les deux ans qui attirent l'attention sont : Athala, gagnante du prix du Premier Pas; — • Favorite, prix de Deux Ans, à Deauville; — Galatée, Grand Critérium d'Ostende; — Hottot, les Grands Critériums de Vichy et de Dieppe; — • Rencontre, Grand Prix de la Ville de Moulins; — Péronne, Premier prix d'Automne, prix de la Forêt et prix de la Salamandre; — • Pythagore II, Grand Prix de Dieppe et Premier Critérium; — ■ Seigneur II, prix dé Blaison et de Condé; — Veston, Premier prix d'Automne, Critérium et Omr^um, à Bordeaux; — Vigilant, Grand Critérium.

En Angleterre, Poulet avait remporté les Rous Mémorial, à Ascot, et l'Autumn Handicap, à Lincoln, s'élevant ensemble à .t: 1.200; — ■ Commandant, les Great Northamptonshire Stakes, de £ 531 ; — Milan, lesPrincess of Wales Stakes, à Newmarket, de £ 300 ; — • Prudhomme, quatre courses, £ 550; — et le vieux Sutler, huit prix, se montant

Au début de l'année était mort M. Edouard Fould, neveu de l'ancien ministre des Finances de Napoléon 111, membre du Jockey- Club et du Comité des Courses.

Reconstituée au lendemain de la guerre de 1870, — en association avec le baron de Soubeyran, comte Hallez-Claparède, comte de

M. Edouard Fould.

Ganay, comte de Lastours et H. Ridgway, — son écurie avait joué un rôle important sur le turf, où Saltarelle, Saltéador, Saxifrage, Mondaine et La Flandrie, avaient fait triompher la casaque cerclée noir et jaune dans maintes épreuves recherchées. . Il avait pour jockey Hunter, et, pour entraîneur, R. Carter, neveu, à Avermes. Son haras était à Saint-Georges (Allier).

Le haras comprenait 3 étalons, 27 poulinières et 18 yearlings; l'écurie, 28 chevaux de deux ans et au-dessus. Le tout, mis en vente, fit 737 .500 francs (1 ). La moitié des yearlings et des chevaux à l'entraînement fut rachetée par le baron de Soubeyran, pour 192.500 francs (dont Saltéador, 5 ans, 17.500, et Seigneur II, 2 ans, 28.500), et l'écurie reformée avec le concours du vicomte d'Harcourt et du duc de Castries (beau-frère du maréchal de Mac-Mahon), sous le nom de qui on courut. Les nouvelfes couleurs — • casaque blanche, toque rouge à gland d'or — - firent leur apparition au meeting de Vichy et, en fin de saison, triomphèrent, dans le prix de la Salamandre, avec Seigneur II. On sait quels succès éclatants elles ne devaient pas tarder à remporter.

En octobre, la nouvelle écurie, désireuse de renouveler le sang de son élevage, avait importé Silçio (Blair Athol et Silver Hair), qu'elle avait acheté 187.500 francs à lord Falmouth. On se rappelle que Silvio, battu par Chamant dans les Deux mille Guinées, en 1877, avait remporté ensuite le Derby et le Saint-Léger.

En même temps, le comte de Berteux amenait à son haras de Chefîreville, King Lud (King Tom et Qui-vive), qui avait remporté le Cesarewitch, et battu, dans l'Alexandra Plate, le îdimeux Boïard et Kingcraft, vainqueur du Derby de 1870.

Ces deux importations ne devaient pas compenser la perte que fit notre élevage avec la mort de Trocadéro, qui s'était montré le meilleur continuateur de Monarque. Il était âgé de 17 ans, mais ses premiers produits n'avaient paru sur le turf qu'en 1875. Les derniers courront jusqu'en 1887. Dans ce court espace de douze ans, sa production n'en gagnera pas moins de 400 courses et de 3 millions de francs d'argent public. Parmi les meilleurs, on peut citer Kermesse, Basque, Narcisse, Pourquoi, Bariolet, Péronne, Chitré, La Papillonne, Mademoiselle de Senlis, Satory, Fra Diavolo, Bichelieu, Georgina, Primrose, etc.

Rappelons, enfin, la liquidation, par autorité de justice, de l'écurie de courses et du superbe haras de Cirès-les-Mello (Oise), au baron Raymond Sellière. Les 39 chevaux qui passèrent en vente firent 291.250 francs. Le prix le plus élevé, 46.500 francs, fut donné par M, Edmond Blanc, pour Franc Picard qui, cette année même, avait été le favori malheureux du Grand Steeple-Ghase, et qui n'eut jamais

( 1 ) Les prix les plus élevés furent atteints par : Saxifrage, 9 ans, payé 50.000 fr. par M. P. Aumont; — Saltarelle, 10 ans, 43.000 fr., et le vieux Vertugadin, 24.000 fr., par M. V. Malapert; — Aquiliyi, 3 ans, 38.000 fr., par M. E. Balensi; — Mondaine, 8 ans, 33.000 fr., par M. A. Lupin; — Bête-à- Chagrins, 6 ans, 32.000 fr., et Mignonneite, 8 ans, 30.000 fr., par M. C-J. Lefèvre; — La Flandrie, 4 ans, 30.000 fr., par M. P. Donon.

la brillante carrière de son célèbre homonyme. Parmi les autres chevaux, nous ne voyons guère à citer que le deux ans Fénelon (Flageolet et Fantaisie), dont le duc de Hamilton donna 26.000 francs.

Le baron Raymond Sellière — qui faisait courir, depuis 1874, en association avec le marquis de Breteuil, sous le pseudonyme de « comte Henry » ou c M. Henry » — avait mangé une fortune considérable au jeu, et sa famille venait d'obtenir son interdiction du Tribunal civil.

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