CHAPITRE LX
Mort du comte de Lagrange. — Frontin, Farfadet, Saint-Biaise, Stochholm, Malibran, Verte-Bonne, Begain, Satory, Azur. — Mademoiselle de Seiilis, Clio, Bariolet (suite). — Dédoublement de la Poule d'Essai. — Prix du Pin. — La Vie Sportive. — Suppression des cartes d'abonnement de la Société d'Encouragement. — Les écuries du prince J. Murât et de M. A. Abeille. — Liquidation du haras de La Masselière. — Plaisanterie achetée 825 francs. — Mort de Finlande. — Dead-heat dans le Derby d'Epsom. — Gaillard et Ossian.
Glorieuse pour les écuries françaises, l'année 1883 est plus tristement célèbre encore par la mort du comte Frédéric de Lagrange, survenue au commencement de novembre.
Un instant, la Fortune sembla vouloir sourire une dernière fois au grand triomphateur, avant qu'il disparût.
En effet, par la facilité de sa victoire dans le prix Grefïulhe, son poulain Farfadet (Nougat et La Farandole) — qu'il avait racheté 108.000 francs, l'automne précédent, à la Uquidation de son écurie — parut de taille à briguer les plus beaux lauriers. Il dut cependant baisser pavillon, dans le prix du Jockey-Club, devant un poulain qui n'avait pas encore connu la défaite.
Il s'appelait Frontin (Georges Frederick et Frolicsome), provenait de l'élevage d'Albian, ^ M. V. Malapert, et appartenait au duc de Castries. C'était un grand cheval alezan clair, très froid, qui avait besoin d'être monté sévèrement, voire cravaché, pour se mettre dans son action. Il n'avait pas couru à deux ans, et avait débuté dans le prix de Guiche, qu'il avait enlevé assez facilement. Ses deux sorties suivantes, dans les prix Fould et Reiset, avaient été des victoires également, en sorte qu'il partit favori dans le prix du Jockey-Club. Monté par F. Archer, il ne l'emporta que d'une encolure sur Farfadet (Dodge), après une très belle lutte. Dans les dernières foulées, il avait versé assez fortement sur son rival, ce qui avait motivé, à la rentrée aux balances, une réclam ation de Dodge, qui ne fut pas admise par les Commissaires.
Frontin devait, dans le Grand Prix, non seulement confirmer sa supériorité sur Farfadet, mais prouver qu'il était le meilleur cheval de son année, tant en France qu'en Angleterre. Monté, cette fois, par T. Cannon, il y eut raison de Saint-Biaise, vainqueur du Derby d'Epsom, que pilotait F. Archer. L'arrivée fut palpitante et rappela le duel magnifique de Foxhall et de Tristan, deux ans auparavant. Au pavillon, les deux Derby s-winners restaient seuls en course, Frontin, à la corde, avec une demi-encolure d'avance, qu'il garda jusqu'au poteau, cependant que les deux jockeys, sans un coup de cravache, rivalisaient de maîtrise. Farfadet était troisième.
Si le côté chauvin de l'assistance trouva son compte dans la victoire du champion français, on ne put en tirer gloire pour l'élevage national, Frordin n'ayant de français que le nom. Son père était anglais et sa mère avait été importée pleine.
Ce fut sa dernière course. Tombé boiteux, il ne repurut pas sur le turf et fut envoyé au haras de Saint-Georges. Vendu ensuite, à M. A. Ménier, il se montra reproducteur des plus médiocres.
Les autres lauréats de l' année sont : Soukaras ( Faublas et Perçante ) , à M. E. Blanc, qui provenait de l'élevage de M. L. Delâtre, gagnant des prix des Gars et de la Grande Poule des Produits; — Regain (Mortemer et Regaha), à M. C.-J. Lefèvre (Poule d'Essai et troisième du Prix du Jockey-Club) ; — Satory (Trocadéro et Reine de Saba), à M. L. André (Biennal); -^Stockholm (Cadet et Stockhlausen), à M. A. Staub (Poule d'Essai et Royal-Oak), — et Verte-Bonne (Dollar et Verte-Allure) à M. H. Delamarre, qui, partie à 40/1, dans le prix de Diane, où elle faisait sa rentrée, y battit d'une tête Stockholm, que Malibran suivait à un même intervalle; — Chitré, à M. P. Aumont (prix des Acacias, du Cèdre, Seymour et Grand Prix de la Ville de Lyon).
Farfadet remporta encore quatre victoires, dont le Grand Saint- Léger à Caen, et le prix de Chantilly. C'étaient là de bien minces compensations aux espérances que le comte de Lagrange avait fondées sur ce poulain. 11 ne fut pas le seul de ses chevaux, d'ailleurs, à lui causer des déceptions, et Malibran (Consul et Mark-Over) mérite, à ce sujet, une mention spéciale pour sa malechance persistante : battue de très peu, comme nous venons de le dire, par les deux premières du prix de Diane, elle n'avait succombé que d'une tête contre Hauteur, dans les Mille Guinées, et d'une tête, également, contre Stockholm, dans la Poule d'Essai; elle fut encore seconde, derrière Bonnie Jean, dans les Oaks et dans l'Epsom Grand Prize.
Le comte de Lagrange trouva, par contre, quelque adoucissement à ses déboires dans les succès de son trois ans Azur (1), et surtout
(1) Azur (Westminster et Ariane) était un poulain tardif, qui ne commença à trouver sa forme qu'en été. A dater de la réunion de Beauvais et jusqu'à l'arrière-saison, il ne connut plus la défaite. Sur tous les terrains et sur toutes les distances, il employa la même tactique, -qui consistait à prendre résolument
dans la brillante victoire qu'unîeune îrère d' Albion, nommé Archiduc, avait remportée en Angleterre, Après avoir échoué successivement contre Queen Adélaïde, dans les July Stakes, contre Yorande, dans le Triennal, et contre Fra Diavolo, dans le Grand Critérium, où il avait à peu près manqué le départ, Archiduc venait de clôturer la campagne en enlevant dans un très beau style les Criterion Stakes, de Newmarket , quand son propriétaire succomba à une attaque de goutte.
Avec le comte de Lagrange disparaissait une des plus grandes figures du turf, pour ne pas dire la plus grande de toutes.
Aucun n'y joua un rôle plus considérable et n'y exerça une influence plus considérable et plus salutaire.
Par sa connaissance approfondie des choses du turf et de l'élevage, par son jugement éclairé et son initiative hardie, par sa prescience du développement que l'ouverture de l'hippodrome de Longchamp allait donner aux courses, ce qui l'avait amené à monter une écurie, il tira rélevage national de l'état d'infériorité dans lequel il semblait vouloir se tenir, pour le porter à un degré de gloire qu'il n'a jamais dépassé ni même retrouvé depuis Gladiateur.
Vouloir retracer ici la carrière de ce grand sportsmanne serait que refaire l'historique même des courses en France depuis 1857. Son nom y est inscrit à chaque page en lettres glorieuses, et ce ne serait que la répétition de faits déjà connus { 1 ).
Mais, sans entrer dans le détail de ses exploits hippiques ni revenir
la tête au départ... et à la garder jusqu'au poteau. C'est ainsi qu'il battit tous les meilleurs chevaux du moment et remporta neuf victoires consécutives (dont les prix de Villebon, d'Octobre, du Prince d'Orange et de La Forêt), s'élevant à près de 80.000 francs, somme encore très importante pour l'époque.
(1) Nous nous bornerons à rappeler qu'il n'est pas de grande épreuve classique, anglaise ou française, que ses représentants n'aient remportée, notamment : une fois, le Derby d'Epsom; deux fois, chaque, le Grand Prix de Paris, le Saint-Léger de Doncaster, les Mille et les Deux mille Guinées; trois fois, les Oaks; quatre fois,rAscot Gold Cup; huit fois, le prix du Jockey-Club; sept fois, chaque, le prix de Diane, la Poule d'Essai et le prix Royal-Oak; neuf fois, la Grande Poule; dix fois, le prix Gladiateur; onze fois, le prix du Cadran; et quatorze fois, le prix Rainbow.
Voici, correspondant à chacune des différentes phases de l'écurie Lagrange, les noms de ses principaux chevaux :
1857 à fin 1859 : Monarque, Mademoiselle de Chantilly, Black Prince, Étoiledii-Nord;
1860 à fm 1862 (la « Grande Écurie », association avec le baron Nivière) : Isabella, Stradella, Finlande, Surprise, Gabrielle d'Estrées, Palestre;
1863 à fm 1870 : Compiègne, Le Béarnais, Hospodar, Le Sarrazin, Fille de VAir, Gladiateur, Le Mandarin, Jenny, Le Maréchal, Auguste, Longchamp, Montgoubert, Trocadéro, Nélusko, Consul, Général;
1871 à fm 1874 (les produits de Dangu courent sous les couleurs de M. C-J. Lefèvre) : Reine, Flageolet, Chamant;
1875 à fm 1877 (association avec M. C-J. Lefèvre) : Camélia, Braconnier, Verneuil, Saint- Christophe;
1878 à fm 188.3 : Phénix, Inval, Insulaire, Clémentine, Zut, Rayon d'Or, Castillon, Dandin, Albion, Octave, Azur, Farfadet, Archiduc.
sur la notice biographique que nous lui avons consacrée lors de ses débuts sur la turf, à la fin de Tannée 1856, on peut s'arrêter un instant au rôle qu'il a joué.
On a prétendu que l'un des principaux associés du comte de Lagrange n'était autre que Napoléon III, qu'il avait séduit par l'exposé de ses doctrines. Étant donné l'intérêt très vif que l'Empereur ne cessa de témoigner à l'institution des courses et au développement de l'élevage national, la chose n'a rien d'invraisemblable, et la liquidation de l'écurie Lagrange, au lendemain de la chute du régime impérial, semblerait la confirmer.
Quoi qu'il en soit, si l'Empereur fit partie de la combinaison, la tête n'en resta pas moins le comte de Lagrange. Il était, dans toute l'acception du terme, ce que l'on peut appeler un maître, et jamais aucune écurie de courses ne fut plus que la sienne dans la main d'un seul. Jamais, si invraisemblable que cela paraisse, aucune indiscrétion ne fut commise sur le travail de sa nombreuse cavalerie. Suivant l'expression si juste du comte Daru, que nous avons rappelée au sujet du mystère qui entoura l'entraînement de Gladiateur, « il savait se faire obéir », et jamais ses associés ne surent que ce qu'il voulait qu'ils connussent.
Le premier, le comte de Lagrange avait compris la supériorité de l'entraînement anglais. Pour si jeune encore que fût notre élevage, il ne lui parut inférieur à celui de nos voisins d'Outre-Manche que par les seules méthodes d'entraînement. Prenant donc résolument le taureau par les cornes, il résolut de leur emprunter leurs méthodes de travail et leurs terrains gazonnés, pour préparer ses chevaux à les battre sur leurs propres hippodromes, dans leurs plue grandes épreuves. C'est de cette conception hardie que naquit Phantom-Cottage, àNewmarket, sous la direction de Tom Jennings.
Cette initiative fut mal jugée en France, cela va sans dire. S'il était louable d'aller de l'avant, disait-on, encore ne fallait-il le faire que prudemment, à petits pas, et ne pas risquer de ces tentatives téméraires qui, loin de stimuler nos éleveurs, ne pouvaient que les décourager par les insuccès auxquels nos chevaux semblaient condamnés. Que l'on songeât à disputer quelqu'un de ces prix, comme le Goodwood Cup, par exemple, où des décharges de poids importantes sont accordées à nos produits, en raison de leur infériorité, passe encore!... Mais c'était une véritable folie que de vouloir tenter la fortune dans des épreuves classiques à poids égal, comme les Guinées ou le Derby !
Les tentatives honorables, mais infructueuses, de Dangu. et de Royallieu, qui se placèrent cependant quatrièmes, à Epsom, en 1860 et 1861, samblèrent confirmer ces appréciations pessimistes.
Mais les succès éclatants de Fille de V Air, puis ceux, plus retentissants encore, de Gladiateur, prouvèrent aux timides combien le comte de Lagrange avait vu juste, et si, de nos jours, notre élevage est devenu l'égal de celui de l'Angleterre, c'est à lui que la France en est