CHAPITRE LXIV
Proposition Verséjoux. — Rapport des Commissaires de la Société d'Encouragement sur les paris à la cote. — Arrêté du 15 mars; rétablissement officiel du Pari Mutuel. — Ténébreuse, Le Sancy, Bavarde, Monarque. — Upas (suite). — Retraite de Henry Jennings. — Liquidation de l'écurie Juignéd'Arenberg. — Mort de G. Fordham. — Première vente de yearlings à Deauville. — Mort de Dollar.
Le fait capital est la restauration — officielle, cette fois — du Pari Mutuel, que les Tribunaux avaient condamné comme illicite, en 1874, alors qu'il était exploité par un particulier!
Mais reprenons la question au point où nous l'avons laissée, en
La question des bookmakers restait tout entière, comme nous l'avons vu, et, si la disparition des Suburbains restreignait le champ de leurs opérations, leur influence demeurait la même sur les grands hippodromes parisiens.
Justement préoccupé de la question, le Comité de la Société d'Encouragement y avait cherché une solution et, dès le mois d'avril 1886, on apprenait que le baron de La Rochette manifestait l'intention de supprimer les paris à la cote sur les champs de courses de Longchamp, Fontainebleau et Chantilly.
La chose, comme bien on pense, fit pousser les hauts cris, mais les Commissaires de la Société d'Encouragement tinrent bon et annoncèrent l'application de cette mesure pour 1887.
Mais les premières réunions d'obstacles de 1887 avaient eu lieu : le projet du baron de La Rochette semblait oublié et peut-être même serait-il tombé dans l'eau, si, au début de février, un sieur Verséjoux,
n'avait fait au Conseil municipal une proposition qui remettait la question des bookmakers sur le tapis.
Nous avons dit l'idée ingénieuse qu'avait eue le nommé Regimbaud, et l'on ne peut nier que trouver le moyen de se faire un million de rente avec quelques mètres de planches et de cotonnade n'était pas chose banale. Mais il eut le tort d'en tirer gloriole. Ses bénéfices prodigieux lui suscitèrent des envieux et Verséjoux vint lui couper l'herbe sous le pied.
Sa proposition pouvait se résumer ainsi : « Un industriel a accaparé une partie des terrains de Longchamp et d'Auteuil, propriétés de la Ville de Paris, pour y planter des piquets qu'il loue aux bookmakers à des prix très élevés, sans autorisation aucune et sans payer la moindre redevance. Accordez-moi le monopole qu'il s'est indûment attribué, et je vous payerai, en échange, une redevance annuelle de six cent mille francs. »
Cette proposition fut renvoyée à l'examen de la Commission du Budget qui, prise d'un bel accès de vertu, ne voulut pas qu'il fût dit qu'elle profitait de l'exploitation du jeu sur ses terrains. Elle fit plus que de repousser la proposition Verséjoux, elle proposa même au Conseil Municipal, par la voie de son rapporteur, d'interdire tous les genres de paris sur les hippodromes lui appartenant.
Après l'exposé de la demande formulée par Verséjoux, le rapporteur, M. Sauton, concluait ainsi :
« Il résulte d'une jurisprudence aujourd'hui constante, que l'industrie des bookmakers est illicite et même délictueuse.
« Votre Commission s'est préoccupée de savoir comment une industrie de cette nature avait pu donner lieu à une demande de concession régulière. « De l'étude de la question, il résulte que les bookmakers ne peuvent exercer leur exploitation du public qu'en payant tribut entre les mains d'un sieur Regimbaud, qui réalise, en leur louant certains emplacements agencés sur les champs de courses, des bénéfices incroyables. Divers chiffres ont été cités : on a parlé d'une recette de 1.500.000 francs par année, et le prix de 600.000 francs, offert par M. Verséjoux, à titre de location, n'a certainement rien d'exagéré.-
« Le droit du concessionnaire de fait est reconnu tacitement de tous; le monde des bookmakers viole la loi, mais respecte les décisions de M. Regimbaud, sans que nous ayons pu découvrir les raisons de cette déférence.
« Personne, en effet, ne veut reconnaître M. Regimbaud, soit dans les diverses Sociétés concessionnaires des champs de courses, soit à la Préfecture de la Seine, soit à la Préfecture de police. « L'affaire est des plus étranges.
« Votre Commission a pensé qu'il appartenait au Conseil Municipal de la Ville de Paris de faire cesser cet état de choses, et nous vous proposons, non seulement de repousser la proposition de M. Verséjoux, mais encore d'interdire le jeu sur toute l'étendue des champs de courses parisiens.
« Il a été dit que la suppression des bookmakers entraînerait la disparition des courses, au grand détriment de la population parisienne. Pour l'honneur des Sociétés de courses aui ont traité avec la Ville de Paris, nous espérons que cette éventualité ne se produira pas. »
A la suite de ce rapport, la Société d'Encouragement s'empressait d'adresser la lettre suivante au Préfet de la Seine :
Paris, le 7 mars 1887.
« Monsieur le Préfet,
ot Le Conseil Municipal est, en ce moment, saisi d'une proposition tendant à concéder, moyennant rétribution au profit de la Ville, le droit d'exploiter les hippodromes, et de louer les emplacements aux bookmakers.
« Nous avons l'honneur de vous faire remarquer qu'en ce qui concerne le terrain de Longchamp, cette concession n'est plus à faire : elle a été consentie à la Société d'Encouragement pour l'amélioration des races de chevaux en France, par un acte du 24 juin 1856, en vertu duquel nous exploitons depuis trente ans cet hippodrome, et nous possédons exclusivement le droit de taxer, soit directement, soit par intermédiaire d'un concessionnaire agréé par l'Administration municipale, le stationnement des bookmakers, pendant les courses, sur les terrains qui nous sont concédés.
a Mais c'est une faculté dont nous n'avons jamais usé. Contrairement à un préjugé assez répandu, les bookmakers ne sont soumis à Longchamp au paiement d'aucune taxe particulière. Ils paient, comme tout le monde, leur entrée au prix du tarif, et nous les laissons s'installer comme ils peuvent et faire leurs affaires comme ils l'entendent, sans nous en mêler et sans autoriser personne à exiger d'eux une redevance quelconque. Nous n'ignorons pas qu'au lieu d'apporter eux-mêmes un matériel encombrant, et de livrer bataille pour se caser en vertu du droit de premier occupant, ils préfèrent, pour la plupart, accepter les services d'industriels qui se chargent de préparer d'avance la place de chacun. Mais ceux-ci n'ont aucun privilège, personne n'est obligé de s'adresser à eux, et, si l'un d'eux accapare, comme on le dit, presque toute la clientèle, c'est apparemment parce que ceux qui la composent y trouvent leur avantage ; la contribution qu'il reçoit n'en est pas moins purement volontaire et n'a, à aucun degré, le caractère d'une taxe autorisée ou tolérée.
« Si une taxe sur le jeu nous semblait pouvoir être perçue, notre devoir serait de la percevoir nous-mêmes au profit des éleveurs. Les offres analogues à celles qu'on fait miroiter aux yeux du Conseil Municipal ne nous ont pas manqué. Dès 1876, un industriel nous offrait 100.000 francs par an, pendant dix ans, pour le privilège d'exploiter les paris au comptant, et le Comité motivait comme suit son refus :
« En entreprenant d'améliorer nos races de chevaux au moyen des courses^ « notre Société n'a entendu, en aucune façon, intervenir dans le jeu auquel « ces courses peuvent donner lieu; elle a, au contraire, compris la nécessité « de séparer les intérêts de l'élevage, dont elle a pris la charge, de ceux de la « spéculation, dont elle n'a pas à s'occuper.
« L'observation de cette règle salutaire peut-elle, comme semble le croire « M. X..., se concilier avec l'établissement de l'espèce de ferme des jeux dont <i il sollicite le privilège? Nous ne le croyons pas. Il ne suffit pas de se couvrir « d'un intermédiaire et de charger un concessionnaire de faire ce qu'on ne « veut pas faire soi-même pour échapper à toute responsabilité; et, en dépit , de toutes les précautions qu'elle pourrait prendre, le jour où notre Société « consentirait à intervenir dans les paris pour en faire l'objet d'un monopole « productif, elle aurait perdu le droit de se dire étrangère à une spéculation « organisée sous son autorité et à son profit. »
« Le cours des choses depuis douze ans et la facilité de tirer aujourd'hui d'une taxe sur les paris au comptant un revenu beaucoup plus considérable^ ne nous ont pas fait changer d'avis. Nos hippodromes prennent de plus en plus l'aspect d'établissements de jeux publics, et l'importance des sommes engagées sur la moindre course menace de porter atteinte à la sincérité des épreuves, qui est la base de notre doctrine. En présence de ce danger, nous avons dû nous adresser à TM. le Procureur de la République et le prier de faire appliquer sur les terrains de courses, comme partout ailleurs, les lois contre les jeux publics. C'est, à nos yeux, le seul moyen de remédier à un mal que notre impuissance manifeste à le combattre nous-mêmes, par des mesuresdépourvues de toute sanction pénale, nous oblige à tolérer.
« Le Conseil "Municipal veut bien accorder à notre œuvre un appui dont nous ne voulons pas manquer cette occasion de lui témoigner toute notre gratitude; il a lui-même réclamé, en 1880, la suppression des agences de paris au comptant; il comprendra, nous n'en doutons pas, l'impossibilité où nous sommes de prêter les mains à l'établissement d'une taxe équivalant, en réa* lité, au partage des bénéfices avec une industrie que nous considérons comme contraire aux lois du pays, funeste à l'œuvre de l'amélioration de nos races et destinée, nous l'espérons, à disparaître sous l'action de la justice.
« Nous avons l'honneur d'être, etc.
Les Commissaires des Courses de la Société, Signé : de La Rochette, de Noailles, de Kergorlay»
Comme on le voit, les conclusions de ce rapport étaient formelleset elles tendaient à la suppression radicale des paris à la cote, que les Commissaires de la Société d'Encouragement considéraient comme dangereux, immoraux et susceptibles de fausser la régularité des épreuves publiques.
L'émoi fut grand dans le monde du turf. La Société des Steeple- Chases, celle de Demi-Sang et surtout les hippodromes d'obstacles suburbains, pour qui c'était une question de vie ou de mort, protestèrent vivement contre cette appréciation. Toutefois, le prince de Sagan, président de la Société d'Auteuil, reconnaissait que des abus avaient pu se produire avec le mode de paris existant et qu'il y aurait lieu de lui substituer le pari mutuel, qui lui paraissait mieux dfr nature à sauvegarder tout à la fois les intérêts des propriétaires et ceux des parieurs.
Le Gouvernement prit fait et cause pour les conclusions de la Société d'Encouragement, et, bientôt, le Préfet de la Seine faisait sommation aux Sociétés de courses de Longchamp, Auteuil et Vincennes, les seuls hippodromes qui fussent de son ressort, « d'avoir à interdire la pose des piquets et toute installation à l'usage des bookmakers sur les terrains loués par la Ville de Paris ».
Quelques joursplus tard, M. Goblet, alorsprésident du Conseil et ministre de l'Intérieur, par une circulaire en date du 15 mars, invitait les préfets des départements « à interdire les paris de toute natureengagés sur les courses, soit^sur l'hippodrome, soit en dehors, par des agences ou par des individus ayant fait du pari une industrie spéciale.
Cette prohibition ne s'étend naturellement pas aux particuliers se connaissant réciproquement et pariant entre eux ».
En conséquence, les piquets disparurent partout, mais, en quatre jours, le chiffre des entrées sur les hippodromes de la Seine baissa de plus de cent mille francs. C'était la mort des courses à brève échéance. Il fallait se rendre à l'évidence : elles ne pouvaient subsister sans le jeu qui les alimente. Il fallait donc ou les supprimer ou autoriser le jeu public sous une forme quelconque.
Il ne pouvait être question de supprimer une institution qui intéressait au plus haut point la richesse agricole et la force mihtaire du pays. Devant l'intervention des représentants des pays d'élevage et les démarches des sociétés de courses — qui menaçaient, ne faisant plus leurs frais, de diminuer leurs allocations et de supprimer les subventions qu'elles accordaient aux Sociétés de province, sans lesquelles celles-ci ne pourraient vivre — le Gouvernement, par l'arrêté du 28 avril, autorisa la Société d'Encouragement d'abord, puis ultérieurement les autres sociétés, à établir sur leurs hippodromes, une sorte de jeu déjà pratiquée en Allemagne et en Autriche, sous le nom de « totalisator », qui n'était autre que le pari mutuel inventé par 011er, moyennant un prélèvement de 2 p. 100 en faveur de l'Assistance publique.
Une fois de plus le bon plaisir ministériel se mettait au-dessus de la loi, et, ce mode de paris que, treize ans auparavant, les Tribunaux civils, puis la Cour de Cassation avaient condamné comme tombant sous le coup de la loi du 21 mai 1836 sur les jeux de hasard, un simple arrêté ministériel suffisait à le déclarer légal!
Tout le monde parut cependant s'accommoder de ce nouvel état de choses, qui durera jusqu'en 1891.
Le prix du Jockey-Club revint — ce qui ne s'était et ne s'est plus revu — à un poulain qui venait de courir cinq fois de suite sans être placé!... Ce cheval, auquel son propriétaire, M. P. Aumontn'avaitpas craint de donner le nom glorieux de Monarque (Saxifrage et Destinée), souffrait, paraît-il, de boiteries intermittentes. Cette victoire imprévue, la seule qu'il devait remporter dans sa carrière, lui valut de chauds partisans dans le Grand Prix, où, cependant, Merry Hampton et The Baron, les deux médiocres premiers du Derby d'Epsom, eurent les honneurs de la cote. Merry Hampton ne joua aucun rôle et The Baron aurait gagné, si la course n'était revenue à M. P. Aumont... avec Ténébreuse (Mourle ou Saxifrage et New Star), fort délaissée à 16/1.
Les chevaux d'une même écurie n'étant pas encore couplés au pari mutuel, ce résultat souleva les clameurs de la foule, et ce ne furent pas précisément les acclamations qui saluèrent la rentrée, au pesage des deux représentants de la casaque blanche à toque verte.
Hâtons-nous d'ajouter que l'abandon de Ténébreuse à une telle cote était tout à fait injustifié : bien qu'elle eût fini mauvaise troisième, derrière Bavarde et La Jarretière, dans le prix de Diane, cette défaillance n'aurait pas dû faire oublier le style impressionnant dans lequel elle avait enlevé précédemment le prix de Bagatelle, la Poule d'Essai et la Grande Poule, où Chérie et Brisolier affrontèrent seuls la lutte contre elle. Elle confirma par la suite sa brillante performance
Phot. J. Delton.
Ténébreuse.
du Grand Prix et put prendre rang parmi les meilleures juments françaises (1).
Après elle, c'est encore une pouliche. Bavarde (Hermit et Basi-
(1) A troi? ans, Ténébreuse remporta encore deux petits prix, à Caen et Trouville, puis, à l'arrière-saison, le prix du Prince d'Orange, ayant ainsi gagné 7 courses sur 8; — à quatre ans, elle en enlèvera 3 sur 6, dont le Oladiatei-r et le Cesirewitch, sous le poids de 56 kilos; elle tentera également la chance dans le Cambridgeshire, mai? ne jouera aucun rôle sur cette distance trop courte pour ses aptitudes; — à cinq ans, 3 sur 3, dont le Gladiateur, pour la seconde fois.
L'ensemble de ses victoires s'élèvera à 420. 387 fr. 50, p'us deux objets d'art, d'une valeur de 10.000 francs chacun.
lique), à M. Michel Ephrussi, qui figure en tête de sa génération, avec le Triennal, les prix de Diane, Royal-Oak et d'Octobre.
Puis viennent : Cambyss (Androclès et Cambuse), au comte de Berteux, qui montra une réelle qualité, en remportant 9 victoires et ■5 places sur les 15 courses qu'il disputa (il sera le père de CalUstrate, Codoman et Gardefeu); — Brio (Hermit et Brie), au baron de Roth-
Baron a. de Schickler.
schild, qui gagna le prix Greffulhe et la Poule d'Essai; — Gournay (Plutus et Grenade), à M. Michel Ephrussi, les prix du Nabob, du Cèdre, Seymour et de Chantilly, et son camarade Brisolier (Saxifrage et The Princess), le prix de Longchamp, à Deau ville; — Krakatoa (Thunderbolt et Little Sister), au baron de Schickler, le prix de Seineet-Marne et le Grand Saint-Léger de Caen (il sera le père de Dolma- Baghtchè); — Maxico (Narcisse et Mab), à M. Hawes, les prix Fould et des Acacias, le Grand Prix de Bruxelles et l'Omnium.
Le cheval italien Pythagoras (Kingcraft et Migration), au comte Canevaro, vint nous enlever le prix de la Ville, à Gaen, le prix des Villas et le Grand Prix, à Deauville, et le prix Charles-Laffitte, à Dieppe, soit au total 63.950 francs.
Mais il est, entre tous, un poulain qui mérite de retenir notre attention. Ce poulain, — qui devait avoir, par la suite, une carrière éclatante sur le turf et plus éclatante encore au haras, où il s'imposera
Phot. J. DrltOU.
Le Sancy.
comme chef de famille, ^échoua, à trois ans, dans toutes ses tentatives, sauf dans le prix Daru. 11 s'appelait Le Sancy (Atlantic et Gem of Gems), était né au haras de Martinvast et appartenait au baron A. de Schickler.
Le Sancy — dont nous pubHons ci-contre le pedigree — avait la robe grise de sa mère, dont il était le second produit depuis son importation en France (le premier avait été Escarhoucle). C'était un superbe cheval de très haute taille, 1 m. 67; il avait l'épaule très belle, le rein bien attaché, l' arrière-main magnifique et le jarret
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