SÉNÉGAL
Thevenot dit n’avoir vu aucun exemple de lèpre dans le Bas Sénégal et estime qu’elle devait être reléguée dans le Haut Fleuve:
M. KEItMOnOANT.
mais colle assertion a été infirmée par Cliassaniol, qui a passé plus de neuf années dans cette colonie et qui affirmait au contraire, en 1 865 , qu’il avait eu fréquemment l’occasion d’observer la lèpre, plus souvent sur le littoral que dans l’intérieur. En 1882, Borius déclarait qu’elle était assez fre'quente; enfin, Bérenger-Féraud a signalé également l’existence de la lèpre et de raïnhum.
La lèpre n’est pas ignorée des indigènes du Sénégal, qui en distinguent deux formes : la maculeuse et la tuberculeuse, et savent que c’est une affection contagieuse.
Dans les postes de l’intérieur et surtout dans les villes, il n’est pas rare d’observer aujourd’hui des lépreux dans la foule des nomades que les centres attirent. À Saint-Louis notamment , aux abords des marchés, à l’entrée des ponts, aux coins fies principales rues, parmi les mendiants sollicitant la charité des passants, se trouvent des lépreux cjui vont faire panser leurs plaies dans les dispensaires des faubourgs, et c’est, sans aucun doute, en pansant ces malheureux qu’une sœur a contracté la maladie.
Dans une statistique décennale, établie à 1 hospice civil de Saint-Louis, nous n’avons relevé, de 1889 à 1898 inclus, que 18 entrées de lépreux suivies de 7 décès; les 11 autres avaient quitté l’établissement, où l’on ne tenait d’ailleurs nullement à les garder. Ces chiffres ne peuvent nous donner la moindre idée du nombre des lépreux, la maladie étant inégalement répandue dans les territoires de la Sénégambie.
La lèpre est plus fréquente dans le boguv, la Cazamance, le Sine-Saloum , le Baol et dans les pays voisins du lleuve, chez les Saracolés et chez les Toucouleurs. Chez les Sérères, qui forment une grande partie de la population du cercle de lliiès, on ne rencontre que peu de lépreux, ce qui peut s expliquer par leur habitude de vivre dans des villages a part, a 1 écart des autres noirs.
Au Sénégal et dans la Sénégambie, les notions des indigènes sur la lèpre sont rudimentaires et loin d cire partout les memes, elles diffèrent selon les pays et surtout avec la religion des races qui les habitent. D’une manière générale, dans le Bas
Sénégal et sur le littoral, partout où domine l’élément fétichiste, la maladie semble être mieux connue. Est-ce dû au contact des Européens, qui ont établi des comptoirs depuis des siècles à la côte occidentale d’Afrique, ou n’est-ce pas plutôt de l’atavisme, un souvenir de cette époque lointaine où les trafiquants de chair humaine rejetaient dans la forêt, comme une marchandise avariée et sans valeur, les esclaves atteints de lèpre? Toujours est-il que le le'preux, sans être chassé. de la tribu, est relégué le plus souvent dans une case à part, hors du village.
Par contre, chez les peuples que l’islamisme, avec ses larges préceptes de charité, a pu pénétrer, le lépreux n’est l’objet d’aucune mesure spéciale , même lorsqu’il se trouve à une période avancée de la maladie. Ce n’est plus un paria, mais un malheureux que le sort a frappé et qui n’est abandonné, ni par sa famille, ni par ses coreligionnaires. La lèpre n’est pas, pour les musulmans, une maladie qui entraîne l’impureté; aussi , ceux qui en sont atteints sont-ils admis à faire salarn (prières). Cette manière d’envisager la lèpre peut avoir des conséquences funestes en Afrique, où l’islamisme gagne de jour en jour du terrain; et si l’on s’en rapporte aux déclarations de Chassaniol, la maladie aurait déjà progressé au Sénégal avec la diffusion de plus en plus grande de la religion musulmane. Une autre cause d’extension de la lèpre au continent noir, autrefois prépondérante, mais qui tend heureusement à disparaître de nos jours, était le trafic des captifs de guerre, qui s’est exercé depuis des siècles dans cette partie du monde, à la faveur des luttes incessantes entre tribus. C’est ainsi qu’ont été dispersés de tous cotes des individus de tout âge et des races les plus diverses, apportant avec eux leurs tares et leurs diathèses,
1 esclave, le captif, ayant toujours été le moyen d’échange commercial le plus commode, et c’est aussi ce qui explique ce curieux mélange de races que l’on observe dans les villes du Sénégal.
Les diverses races de TAlrique ont des opinions très divergentes sur la lèpre; quelques-unes la confondent avec la syphilis; d autres, au contraire, savent la différencier. Les Peuhis la croient héréditaire, mais non contagieuse; les Ouolofs ne
croient pas à sa contagion et les lépreux vivent chez eux de la vie commune; loulelojs, dès qu’ils sont porteurs de plaies aux mains, on leur donne une calebasse qui ne sert qu’à leur usage ; les mains en griffe' n’entraînent pas l’exclusion de la calebasse commune. Les Bambaras considèrent la lèpre comme très contagieuse; aussi ceux qui en sont atteints sont— ils tenus à l’écart et relégués dans des cases à part d’où ils ne peuvent sortir ; on leur apporte leur nourriture; les marabouts seuls pénètrent dans leurs demeures pour leur donner des soins. Les Sarakolés croient aussi à la grande contagiosité de cette maladie et prennent contre elle toutes sortes de précautions.
Les dénominations de la lèpre sont nombreuses en Afrique et changent avec les tribus; les Ouolofs la désignent sous deux noms différents : eurlic ou na yalla dolli. Cette phrase ne serait, au dire des indigènes âgés, que la supplication d’augmenter ses plaies que le premier homme atteint de lèpre adressait à la divinité, en signe de mortification. Les Ouolofs savent distinguer un syphilitique d’un lépreux et désignent le dernier sous le nom de gana.
La lèpre est beaucoup plus commune chez les Dioulas, trafiquants qui vont colporter dans l’intérieur les marchandises les plus diverses , et chez les Toucouleurs , qui sont très nomades.
Jusqu’à présent, l’Administration n’a pris aucune mesure contre la lèpre, par suite des difficultés de toutes sortes avec lesquelles elle s’est trouvée aux prises. Les populalioiis auxquelles elle avait affaire, composées en majeure partie de fétichistes .et de musulmans, n’étaient pas d’ailleurs suffisamment préparées à subir des mesures de prophylaxie et d'assistance dont elles ne pouvaient comprendre la portée. Le momenl semble venu de songer à cette question d’hygiène sociale, la pénétration dans l’intérieur, qui s’organise sur toute la cèle occidentale, pouvant avoir pour résultat la dillusion plus grande de la maladie.