L'EGLISE WALLONNE
Le nom et la gloire de Gustave -Adolphe attirèrent en Suède plusieurs gentilshommes français, désireux de servir sous les ordres d'un si grand capitaine.
A côté de ces vaillants soldats se rencontrèrent des hommes hardis, qui, s'associant à la politique du roi de Suède, n'hésitèrent pas à s'établir dans son royaume pour y créer des industries importantes. Au nom du plus illustre d'entre eux, de Louis de Geer, qui a mérité le titre de « père de l'industrie métallurgique suédoise », se rattache le souvenir d'une modeste communauté qui fut le berceau de l'Eglise française de Stockholm.
Louis de Geer descendait de ces Wallons dont le dévouement à l'Evangile fut héroïque et qui, pour lui rester fidèles , sacrifièrent fortune , position , patrie. Son père avait dû abandonner Liège avec ses huit enfants, au milieu de dangers sans nombre, et ne s'était sauvé que par miracle. Réfugié à Amsterdam, il y éleva sa nombreuse famille avec cette austérité qui fait les grands caractères. Louis, son fils aîné, qui devint le chef de la branche suédoise, voyagea de bonne heure.
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Son séjour à la Rochelle, la cité huguenote, où il arriva le 17 août 1608, lui laissa des souvenirs qui ne s'effacèrent point. Nature énergique, esprit puissant, Louis de Geer comprit l'avenir que réservaient à l'industrie du fer les riches minerais de la Suède. Sous son habile direction, les usines de Finspong se relevèrent et, vingt ans plus tard, devenu possesseur de ce vaste domaine, il recevait la noblesse suédoise comme récompense des services rendus au pays.
Sans doute les résultats obtenus étaient dus à l'habileté du grand industriel qui avait transformé l'outillage jusqu'alors employé, mais pour le seconder il avait trouvé de nombreuses familles wallonnes qui, cédant à ses conseils, émigrèrent en Suède. En quittant leur patrie, ces courageux ouvriers avaient demandé que , sur la terre étrangère , ils pussent librement servir Dieu et rester fidèles aux croyances des Eglises réformées. Gustave -Adolphe répondit à une demande si juste en leur accordant une entière liberté de conscience, concession que sa fille Christine ratifia dès les premiers jours de son règne. Telles furent les origines de l'Eglise wallonne de Finspong à laquelle s'intéressèrent, de la manière la plus généreuse, Louis de Geer et ses descendants.
Il comprenait, pour ses ouvriers comme pour luimême, la nécessité de rester attaché à ces croyances qui firent les hommes de son temps si grands ^ Dans
* Les liistoriens de la famille de Geer ont pu écrire avec raison : « Notre véritable gloire consiste dans les bénédictions divines répandues sur nos ancêtres, renonçant, pour obéir à la voix de leur conscience, à leur patrie «t s'efforçant d'en mériter une nouvelle par leurs
sa vie de devoir et de travail, l'idée religieuse avait toujours la première place. Quand la richesse eut récompensé son labeur, il n'eut pas de plus grands soucis que de la bien employer. « Il subvint , nous disent les historiens de sa noble famille , aux besoins des pauvres de la communion réformée par toute l'Allemagne , surtout dans le Palatinat, en y consacrant quelques centaines de milliers de florins d'empire. »
Grande figure que celle de Louis de Geer, dont la munificence profitait surtout aux victimes des persécucutions religieuses. Se souvenant des malheurs qui avaient atteint les siens, aux jours de l'intolérance espagnole, il voulait venir en aide aux exilés. Cette pensée avait dominé sa vie, car ses dernières volontés portèrent « qu'il fallait avoir soin, en premier lieu, de l'Eglise wallonne et, ensuite, des Eglises affligées ou ruinées en Allemagne et en France * , et de toutes celles sur qui la main de Dieu pourrait s'appesantir. Et comme, ajoutait-il, il y a de fortes sommes, elles pourraient aussi servir à entretenir quelques jeunes gens aux études. Si je ne pouvais exécuter ce projet avant ma mort, je le recommande à mes héritiers, afin d'y avoir égard, autant qu'ils le jugeront nécessaire. »
Aussi Coménius, dont son fils avait généreusement édité les œuvres, put-il dire sans flatterie, qu'il laissait
services. » Notice historique sur la famille de Geer, par deux de ses membres, à l'usage des autres. Utrecht, 1843, p. 189.
' Le mariage de Louis de Geer avec Adrienne Gérard de la Rochelle suffirait à expliquer cette sympathie profonde qu*il montra toujours pour les Eglises réformées de Fr^ince, si Ton ne connaissait pas son dévouement à la cause protestante.
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aux siens Timmortel souvenir d'une vie de devoir *.
Ce fut à l'époque où Louis de Geer acheta d'une manière définitive la terre de Finspong et ses dépendances que fut constatée l'immigration la plus considérable d'artisans étrangers en Suède, venant des contrées wallonnes de Liège et de Namur. C'est en ce temps-là aussi que fut constituée l'Eglise de Finspong (1645-1650). •
Cependant le pieux Louis de Geer n'était pas resté sans célébrer le culte, lors de ses voyages en Suède. Il avait trouvé dans le pasteur luthérien de Risinge, paroisse du chAteau de Finspong, un homme simple qui, malgré mille difficultés, était arrivé à célébrer un culte en français. Nicolas Botvidi n'avait pas les dons de l'éloquence , si nous en jugeons par le seul sermon qu'il ait publié et qu'il dédia à Louis de Geer « son bon fauteur ». L'entreprise était périlleuse, mais l'auteur demandait avec confiance à son noble protecteur « de défendre sa faiblesse contre tous mocqueurs ».
La rareté et l'étrangeté de cette pièce, où se retrouvent les bizarreries de la prédicatian des cloîtres, attirent l'attention ^. Simples sont les divisions du discours : la première touche « les nopces et mariages », la seconde a trait au miracle de Cana. La langue fran-
• Beatus de Geerius gaudebat imitari fontes, qui quantum aquarum accipiunt, tantum fundunt foras nihil inde adeo sibi prseter necessarium usum Isetaeque conscientiae suavitatem reservans. Reliquit liberiis honestissimi nominis immortalem memoriam. Opéra didactica, III, 1051.
* Voici le titre de ce sermon, peut-être unique en son genre : Un presche chrétienne sur VEvangile des Nopces de Cana en Galilée. Lincopen, Christophe Gunter, 1637. — - Bibl. royale de Stockholm et Bibl. de Finspong.
çaise, si difficile à parler, est peut-être plus difficile encore à écrire; aussi Botvidi semble-t-il toujours préoccupé d'introduire dans son discours un grand nombre de passages de sa bible de Genève en cherchant péniblement à les unir par des liaisons plus ou moins habiles. Sa critique est bien faible, car il est porté à croire avec saint Bonaventure, que peut-être «Jean-Baptiste estoit Tépoux et Marie Magdaleine Fespousée » , mais plus faible encore la conclusion morale qu'il prétend tirer du récit biblique : « La coutume d'apprester banquets, inviter et convier les bons amis, aller ensemble, avoir bonnes conversations et faire bonne chère, honnestement en piété et charité, fut approuvée par l'exemple de nostre Seigneur Jésus-Christ. »
Suit à l'aventure une collection de tous les passages des Ecritures pouvant confirmer, de loin ou de près, cette aimable coutume. Les effets salutaires du bon vin ne sont pas oubliés par l'orateur qui rappelle aussi que « rhomme tenant mesure en son manger, dort en bonne santé ». Il est de si belle humeur qu'il en veut à ceux qui n'aimeraient point dîner pendant qu'un harmonieux orchestre ferait entendre ses plus beaux morceaux, car, s'écrie-t-il, « l'accord des musiciens en un banquet est comme un segnet d'escarboucle enchâssé en or ».
Toute médaille a son revers; à Cana, dira Botvidi, tout d'abord on eut du vin en abondance, mais bientôt succéda la disette, ce qui inspire à l'orateur cette réilexion mélancolique : « La povreté des hommes mariés nous admoneste de nostre condition comment nous sommes sujets à povreté. »