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L'EGLISE A LA FIN DU XV11I« SIÈCLE

M. Mourier, qui succéda au pasteur VouUaire, avait été consacré à Genève. Après un ministère de quelques années dans TEglise réformée française de Brunswick il répondit à Tappel du Consistoire de l'Eglise française de Stockholm et arriva dans cette ville le 17 novembre 1763. Le nouveau pasteur ne tarda pas à comprendre les difficultés de la tâche qu'il avait acceptée. Déjà les enfants parlaient plus aisément et plus volontiers la langue du pays que celle de Ipurs parents, et l'école, pour laquelle on avait consenti de vrais sacrifices, dut être fermée, par suite du départ des ouvriers, qui, manquant de travail, quittèrent la Suède.

Homme de foi et d'énergie , Mourier lutta pour maintenir l'Eglise. Il décida de consacrer l'après-midi du dimanche aux enfants de sa paroisse et de leur donner une instruction appropriée à leur âge. Conduits par leurs parents, ils s'y rendirent d'abord avec assiduité, mais l'indifférence succéda trop tôt à l'empressement des premiers jours, et le pasteur se vit contraint de renoncer à cette belle œuvre.

D'autres dangers menaçaient l'Eglise : un naturel

attrait poussait les réfugiés à rechercher la société des Français attachés à divers titrés à la légation ; mais si des unions, même sur la terre étrangère, venaient à être contractées entre Français de religion différente , elles tournaient toujours au profit du catholicisme .

Mourier souffrait en voyant les enfants issus de ces « mariages bigarés », comme il les appelait, portés à la chapelle de la légation pour y recevoir le baptême des mains de Taumônier catholique.

Quelle conduite devait-il suivre ? S'adresser au magistrat, suivant les idées du temps, afin qu'il fît cesser le scandale. Rien de plus naturel , pensait-il , que cette intervention directe du magistrat dans les choses religieuses. La protection n'était pas la persécution.

Ce fut sous cette inspiration que Mourier écrivit au secrétaire d'Etat de BenzelstierDa :

« Comme un pasteur , disait-il , ne peut voir de sangfroid dépérir et diminuer son troupeau , sans faire des démarches pour le tirer de sa langueur, je m'adresse à vous. Etranger, j'ignore d'où nous viendra le secours, mais je m'adresse à vous seul. Monsieur, comme au Protecteur de notre colonie, abandonnant le succès à votre dextérité et à votre christianisme, comme aux lumières et à l'équité du Gouvernement, surtout au souverain Maître des destinées. »

Mourier s'était servi, mais en vain, « du droit de remontrance et de dissuasion ». Ses conseils ne furent pas suivis €t les enfants de l'Eglise lui étaient ainsi arrachés un à un, en même temps qu'il perdait « les quelques jeunes gens qui faisaient toute son espérance », Le réfugié souffrait d'autant plus que les catholiques

MINISTÈKË DU PASTEUR MOURIËR 103

remportaient la victoire. « Nous préférerions , perte pour perte, écrivait-il encore au secrétaire d'Etat, ne céder qu'à nos frères luthériens et non à nos anciens ennemis. »

Il ajoutait ces belles paroles : « Je me flatte même que nous ressemblant par tant d'endroits et différant par si peu et sur de si légers points de métaphysique , nous réunissions partout nos forces contre des adversaires seuls à craindre, jusqu'à ce que le petit mur qui nous sépare soit renversé *. »

Le pasteur avait accompli son devoir, en défendant son Eglise comme en priant qu'on fît défense expresse à MM. les aumôniers de baptiser d'autres enfants que ceux dont le père et la mère seraient catholiques. « Je n'aurai rien à me reprocher , écrit-il encore , et Dieu ne demande plus rien de moi. »

Mourier aimait cette petite communauté qui passait par une crise douloureuse. La misère était grande à Stockholm , comme dans toute la Suède , et frappait les pauvres familles du Refuge. « Madame Deuzal n'a plus rien , » lisons-nous dans les registres ; madame Monnet représente au pasteur « qu'elle est trop mincement habillée pour passer l'hiver » et demande « une douceur » pour se vêtir* Les circonstances devinrent si pénibles que l'Eglise, ne pouvant plus suffire à ses besoins , on résolut de collecter « chez les plus opulentes colonies françaises de la dispersion ^ ». Le Consistoire s'adressa aux Eglises de Francfort, Pétersbourg, Hanovre, Genève , Hambourg , Leipsig , Brunswick , Zell , Erlangen ,

* Lettre du 2 avril 1765.

* Lettre du 14 décembre 1766.

Schwabach, Dresde, Stetlin, Paris. Rares furent les réponses favorables, et ce fut péniblement qu'on recueillit 300 florins.

Pour ajouter encore à une situation si précaire, le pasteur VouUaire réclama, non sans une certaine insistance , l'exécution de la promesse qui lui avait été faite de lui servir une modeste pension.

C'était par un refus qu'on devait répondre , car pour servir là pension promise il eût fallu fermer l'église. Pour faire honneur à une promesse donnée de bonne foi en temps de prospérité, une Eglise a-t-elle le droit d'interrompre le culte divin? telle était la question que lui posait tristement M. Mourier. Il ajoutait : « De grâce , soyez en persuadé , ce n'est pas la défaite de gens qui oublient vos travaux apostoliques *. »

Il n'était que trop facile au pasteur de justifier son refus eu prouvant à M. Voullaire que l'Eglise ne pouvait plus se recruter et que les fils de ses anciens paroissiens se rattachaient à l'Eglise nationale. La mort avait fait de nombreuses victimes et frappé les meilleurs soutiens de l'Eglise, MM. de Hamilton et de Montgommery (1767). La maison Lefèvre n'avait pu résister au mauvais état des affaires et était tombée, entraînant dans sa ruine plusieurs réfugiés ; quant aux fabriques , elles se fermaient de tous côtés ^.

Douloureuse correspondance , où Mourier montre de quelle affection il aimait son Eglise, en la défendant avec autant de fermeté que de modération. « Sera-ce

* Lettre du 14 décembre 1766.

« Lettre du 24 mars 1767.

MINISTÈRE DU PASTEUR MOURIER lOS

par un pasteur déjà placé que s'éteindra notre Eglise? » Voilà le cri d'indignation qu'il fait entendre. « Ayez plutôt confiance en l'avenir*. » VouUaire s'était en effet plaint assez amèrement au pasteur de l'Eglise hollandaise en parlant de « la religion des engagements consistoriaux ^ ».

Difficile était la position du pasteur qui , en luttant pour sauver une Eglise si menacée , devait en même temps multiplier ses exhortations à des paroissiens trop disposés à céder aux tentations mondaines. Plusieurs familles, en effet, comme il l'écrit dans le registre, confident de ses préoccupations , avaient « la fureur de faire monter leurs enfans sur le théâtre ».

C'est par la douceur , par la persuasion qu'il veut agir , car c'est la seule misère qui conseille de tels expédients , et ces pauvres comédiens ne sont-ils pas, comme il l'avoue, les plus fidèles de ses auditeurs. A l'excommunication , il préfère la patience , car il sait quels seront les fruits de cette tolérance. Une seule fois il a dû sévir et refuser un certificat; mais s'il a pris cette pénible détermination c^est que , « conseillant de donner un autre pain que celui de danseur de théâtre à un jeune homme qui devait gagner sa vie , il a reçu une réponse insuffisante et indécente ». Mais combien il préférait ne pas avoir recours à de telles mesures, et avec quelle paix il recevait à la communion telle pauvre femme qui promettait de quitter le théâtre, le jour où les dettes de son mari seraient payées. « Nous perdrions, écrit-il,

» Lettre du 14 juin 1767.

* Quelques années plus tard (1770), l'Eglise « devenue plus fortunée, ût tenir une forte somme à M. Voullaire.

ce membre par les sévérités de la loi, ici où nous sommes à peine tolérés; en attendant, je la garde , elle se corrigera, et c'est là le but de toute loi ecclésiastique. » Sages paroles , pénétrées de l'esprit du Christ, venu pour sauver ce qui est perdu.

C'est pendant le ministère de M. Mourier que fut organisée « la Chambre des Françaises ». Autrefois, comme aujourd'hui, les riches familles de la Suède recherchaient des gouvernantes, d'origine suisse ou française , pour l'éducation de leurs enfants. Ce fut en faveur des jeunes filles, qui, n'habitant pas Stockholm, désiraient cependant s'y rendre au moment des fêtes religieuses pour participer à la communion, que le pasteur avait demandé que des chambres fussent réservées dans la maison pastorale. Délicate attention, dont les jeunes Françaises ne surent pas toujours apprécier la valeur, car l'indiscrétion de quelques-unes rendit nécessaire un règlement*. Le Consistoire vota une subvention importante pour cet objet et confia à une digne femme la garde de ces jeunes filles.

C'est par de tels moyens que Mourier cherchait à maintenir la petite communauté, sachant bien « que c'était une grâce divine qu'avec le petit nombre de membres significatifs, l'Ëglise pût se soutenir ». Aussi, tout en veillant avec zèle sur le troupeau qui lui avait été confié , ne cessait-il de faire appel à la générosité

* Extrait de ce règlement : !• Fournir une chambre, avec un lit garni, quelques chaises, une table, chauffage raisonnable. 2» A la fournir quinze jours ou trois semaines à la même personne. La gardienne des chambres n'était du reste « obligée ni à servante , ni à chandelles, ni à nourriture quelconque» (13 avril 1770;.

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