DÉMISSION DU PASTEUR MOURIER
des Eglises plus fortunées que celle de Stockholm.
Sous son inspiration , les anciens écrivaient une touchante supplique aux Eglises de Hollande, pour leur rappeler « que, depuis 1762, la guerre par ses tristes influences, les fabriques par leur chute, la mort en nous ôtant des chefs de famille distingués, en un mot plusieurs afflictions ont accablé notre Eglise. Ce dépérissement continue , sans nous laisser d^espérance qu'en la tendresse de nos frères * ».
Mais Mourier faisait comprendre aussi la nécessité des sacrifices personnels. C'était le sentiment qu'exprimait avec noblesse la circulaire adressée en 1771 aux membres de l'Eglise.
« Le même zèle, y est-il dit, qui a fondé cet établissement sacré se réveillera, et nous osons nous flatter que chacun voudra apporter son offrande pour empêcher qu'un temple ouvert par la piété ne se ferme par l'indifférence. Dieu veuille toucher et attendrir des cœurs auxquels nous ne nous adressons que pour la gloire de Dieu *. »
C'était le dernier service rendu par Mourier à son Eglise; quelques semaines plus tard (16 juin 1771) il prenait congé du Consistoire. S'il avait annoncé sa démission dès les premiers jours de cette année (27 janvier 1771), il l'avait fait à cause de sa santé gravement atteinte. « Il a protesté avec plaisir, dit le procès-verbal de la séance, ne quitter pour aucune raison de chagrins, être pénétré des attentions et des
* Lettre du 19 mars 1769, signée par MM. Adamson, De Rouveray, Beylon.
» Circulaire du 20 avril 1771.
secours que lui ont témoigné les membres du troupeau , reconnaître le rare bonheur de huit ans passés en parfaite paix. »
Il quittait la Suède sans songer à prendre un nouveau poste, laissant entrevoir que si Dieu lui rendait la santé, ce serait toujours à son Eglise qu'il penserait, heureux de lui consacrer ses forces et sa vie. Le Consistoire exprima de « tendres regrets » en se séparant d'un pasteur qui avait compris ses devoirs avec tant de zèle et dut se préoccuper de lui trouver un successeur.
Les vides se faisaient chaque jour plus nombreux dans la petite communauté, atteinte par la mort de ceux qui avaient été au nombre de ses premiers fondateurs.
Avant de quitter Stockholm (16 juin 1771), Mourier avait eu la consolation de trouver dans M. Beylon, lecteur de la reine, un ami zélé de TEglise. C'était sur lui qu'il se reposait du choix de son successeur.
Les relations nombreuses , conservées par M. Beylon , à Lausanne comme à Genève , lui permettaient , en effet , de recommander d'une manière particulière aux professeurs de ces Académies , ses anciens maîtres , le choix du pasteur qui viendrait recueillir la succession de M. Mourier.
M. Philippon, présenté par le professeur Besson, de Lausanne , fut agréé par le Consistoire et arriva à Stockholm à la fin de l'année (15 décembre 1771). Son ministère ne semble avoir été marqué par aucun événement important, car les registres ne relatent que le jour de son arrivée et celui de son départ. L'Eglise perdit un fidèle serviteur en acceptant la démission du lecteur
L^ÉGLISE A LA FIN DU XVIIl* SIÈCLE 109
David Leloup (1774). La faiblesse amenée par l'âge Pavait contraint « d'abdiquer après un service de trente et quelques années, rempli avec l'exactitude la plus louable et aussi généralement applaudi ».
David Laurent succéda à celui qui, depuis plus d'un quart de siècle, avait lu, avec un pieux respect, la Parole de Dieu, charge modeste en apparence, mais grande si on songe qu'autrefois, en Israël, les rois euxmêmes ambitionnèrent de la remplir.
Le 15 décembre 1776 le pasteur Philippon annonçait au Consistoire son intention de quitter la Suède dans le courant de l'année suivante. M. Beylon promit de s'occuper de la question si difficile du choix d'un pasteur. Le Consistoire écarta la candidature du pasteur Marguerat, de Londres, pour accepter celle de M. Charles Appia, qui arriva à Stockholm le 3 avril 1778, où son ministère devait être de courte durée , car il quitta la Suède deux ans plus tard.
Le zèle des fidèles pour la petite Eglise se maintenait, car, à diverses reprises, elle fut l'objet de généreuses libéralités de la part de ses membres. C'est ainsi que M. Bouck fit réparer à ses frais l'intérieur du temple et de la maison pastorale. M. Lefébure, trésorier du Consistoire, eut à plusieurs reprises, pendant les années du ministère de M. Appia, à recevoir des dons importants. Madame Frère, belle-mère de M. le baron de Cederstrœm, lui fit parvenir une somme de 10 750 dalers de cuivre. S'associant à la joie que causait dans tout le royaume la naissance du prince royal Gustave- Adolphe , M. G. Poudret l'aîné offrait à l'Eglise , « en mémoire de cet heureux événement , un document de
la Compagnie des Indes de 1 000 dalers d^argent^ ».
La mort de M. le chevalier Beylon fat une perte pour la communauté française. Grâce à la position élevée qu'il occupait, il lui avait rendu de grands services, et ce n'était jamais en vain que des appels avaient été faits à son zèle comme à sa bienveillance. Il laissait après lui le souvenir d'un causeur fin et distingué, curieux des choses de Tesprit, mais plus encore d*un homme de bien. Il n oublia pas TEglise dans ses dernières volontés , et lui donna ainsi une preuve de rattachement qu'il lui portait.
Dès le mois de mars 1780, M. Appia parla de quitter Stockholm, en donnant pour raison la mort de son père , comme en proposant peu après pour le remplacer M. Forncrod , pasteur à Moscou , ou M, Burgar , pasteur à Saint-Pétersbourg. Quelques mois plus tard (27 juillet 1780), il se séparait de son Eglise , mais pour demander peu de temps après à reprendre un poste qu'il avait trop facilement abandonné. Tel fut le sentiment du Consistoire, qui répondit par un refus, demanda et exigea même du pasteur qu'il remboursât les frais de voyage que lui avait accordés l'Eglise. Dans ce but, il fit mettre en vente les effets qu^il avait laissés à Stockholm.
* Les idées de tolérance gagnant de plus en plus, un édit de 1775 déclara Marstrand port franc, et offrit à quiconque s'y établirait, la jouissance du libre exercice de sa religion. Ainsi s'explique la reconnaissance des réformés. Cependant cette tolérance était strictement limitée à l'exercice du culte , car la Diète de 1778 stipula que les nonluthériens ne seraient pas admis aux charges du royaume , et « qu'il serait procédé selon les lois du pays contre les Suédois qui abandonneraient leur reli'gion ». Mais les décisions de la Diète visaient surtout l'Ëglise catholique, dont on redoutait toujours les menées.
LE PASTEUR CATTEAU-CALLEVILLE 4H
M. Appia eut pour successeur un descendant des réfugiés de la Révocation, Pierre Catteau-Calleville , né dans la colonie française d'Angermiinde en Brandebourg. Son premier maître avait été son père, qui le conduisit plus tard à Berlin, où , placé sous la direction de Formey, alors secrétaire de l'Académie de Prusse , il acheva ses études. Catteau aimait à rappeler le souvenir de cet homme excellent, dont il se disait le disciple, et « un disciple qui le chérissait tendrement' ». A Berlin il connut Bitaubé, qui continuait les traditions savantes des Dacier et des Lefebvre. Par son essai d'une nouvelle traduction d'Homère, comme par la publication de Joseph, Bitaubé s'était placé au premier rang des littérateurs de son temps ; aussi exerça-t-il la plus heureuse influence sur le jeune étudiant. Lorsque plus tard Catteau lui dédia son Tableau des Etats danois, il put lui dire : « Ce fut près de vous que se développa le penchant que la nature m'avait donné pour Tétude , votre indulgente amitié guida mes premiers pas dans la carrière des lettres. »
La mort avait fait de grands vides dans la petite communauté française , lorsque Catteau , qui avait été consacré au saint ministère par son vieux maître Formey, prit possession de sa charge (9 mai 1781). Il put bientôt se convaincre que les fonctions dont il était chargé seraient insuffisantes pour son activité. La lecture des registres de l'Eglise ne laisse aucun doute à cet égard, car pendant une longue période de cinq années, c'est à pçine si le pasteur y écrit une seule page. Le Cousis-
* G\TTEAU-G\LLKviLLE, Bibliothèque suédoise, p. 7.
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toire se réunit, mais il ne se passe « rien de remarquable ». En 1784, on répondit favorablement à la demande des Anglais qui désiraient célébrer leur culte dans le temple, en les priant seulement de produire une autorisation royale. L'Eglise, du reste, perdait de plus en plus son caractère réfugié , car lorsque Huguenin, « le valet de Téglise » mourut, on ne put le remplacer que par un domestique suédois.
Par ses habitudes de travail , par la discipline même de son esprit, Catteau devait chercher et trouver des sujets d'étude dans un pays si digne d'être connu et qui alors l'était si peu du public savant de l'Europe. Il résolut de faire paraître quelques ouvrages destinés à combattre des idées fausses nées de Tignorance des mœurs et des usages des peuples du Nord. Du reste, des savants éminents comme Wargentin et les frères Bergius s'intéressaient très vivement au succès de cette entreprise littéraire. Sa tentative enfin était de celles qui devaient réussiï*, surtout sous le règne d'un prince dont un historien a pu dire « qu'il était plutôt Français que Suédois* ».
Ce n'est pas un des titres les moins glorieux de Gustave III que d'avoir donné la liberté aux catholiques , alors que la France la refusait encore aux protestants.
Le pasteur Catteau , qui pouvait se souvenir des persécutions dirigées contre ses ancêtres du Cambrésis, ne cachait pas son admiration pour une politique aussi généreuse. JjSl rencontre du roi de Suède et du pape à
* Geijer, Histoire de Suéde , p. 520.
LES OUVRAGES DE CATTEAU-CALLEVILLE 113
Rome lui faisait écrire : « Gustave et Brachi, corresponda^t sur la tolérance et se donnant des témoignages de Tamitié la plus pure , quel coup d'œil pour l'observateur philosophe, quel triomphe pour Thumanité entière! »
Il pouvait se rendre compte de la grandeur de la victoire obtenue sur Tétroitesse sectaire par la cordialité de la réception que lui faisait le primat du royaume , Frédéric Mennander, archevêque d'Upsal. « Nous n'eûmes , écrivait-il à la suite de cette rencontre , qu'une voix pour nous élever contre le fanatisme. » Catteau publia sa Bibliothèque suédoise deux ans après son arrivée en Suède; cet ouvrage fut accueilli avec une faveur si marquée qu'il résolut de consacrer, d'une manière plus suivie encore, ses loisirs à des recherches historiques et scientifiques dont la Suède et son histoire seraient l'objet. C'est ainsi qu'il prépara une étude plus importante, éditée à Lausanne pendant un séjour qu'il y fit de mai 1789 à mai 1790. C'était à la nation suédoise qu'il dédiait son travail. « Peuple, disait-il, au sein duquel j'ai vécu longtemps, c'est à toi que j'offre cet ouvrage. L'impartialité la plus scrupuleuse a dirigé ma plume , j'ai écrit ce que mes yeux ont vu , ce que mon esprit a pensé, ce que mon cœur a senti. » L'emphase, la recherche caractérisent sans doute le style de Catteau , làais ces défauts, si communs aux ouvrages de ce temps, sont heureusement rachetés par la précision des renseignements et le sérieux des informations. Aussi son Tableau général de la Suède reste-t-il encore aujourd'hui un document intéressant pour l'histoire du nord de l'Europe.
Mais au succès de ses œuvres correspond la décadence de la pauvre Eglise qu'il dessert. A son retour en Suède il fallut reconnaître que l'avenir était menaçant, car les contributions ecclésiastiques , « le devoir chrétien », comme l'appellent les registres de l'Eglise, diminuaient d'année en année et ne dépassaient pas même H8 rixdalers (73 francs). Très simplement et très généreusement le pasteur abandonne de son traitement tout ce qui est nécessaire en attendant des circonstances plus favorables. La vie ecclésiastique devient chaque jour plus insignifiante, quelques lignes maintenant suffisent pour retracer l'histoire de plusieurs années, car si le Consistoire se réunit, c'est pour la revision des comptes, c'est-à-dire examiner quelques médiocres recettes et donner quelques signatures.
En juillet 1801, Catteau demanda un congé de plusieurs mois afin de régler ses affaires de famille et s'occuper de l'impression de divers ouvrages. Ce fut à Paris qu'il fit éditer son Tableau des Etats danois, ouvrage qui dépasse en intérêt les précédents et où se trouvent réunis des documents d'une grande valeur, utilisés avec habileté. Un esprit généreux anime l'auteur, qui se montre juge sérieux tout autant que savant impartial. Un exposé statistique des ressources du Danemark fait de ce livre une source précieuse pour l'histoire économique du pays. Il y reste fidèle aux traditions d'un libéralisme élevé, condamnant tout ce qui est une entrave à la liberté de la conscience. « Les flambeaux du fanatisme ont pâli, dit-il , devant la lumière de la raison et la douce voix de l'humanité a pénétré dans les cœurs. Regrettons nos longs égarements et réparons-les par
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l'exercice de ces vertus bienfaisantes que prêchent toutes les religions. »
Lorsque le pasteur revint à son poste, à Ja fin de 1802, les circonstances devenaient toujours plus critiques pour TEglise. Mais cependant, en apprenant que Catteau était tombé malade pendant son voyage , comme en se souvenant de ses longs services , le Consistoire n'hésita pas à lui remettre , malgré la pauvreté de ses ressources , la totalité de ses honoraires. Il semble que les derniers jours de l'Eglise soient comptés, les registres se ferment, quelques années encore et les portes du temple se fermeront à leur tour. En 1809, en effet, Catteau- Galleville donna sa démission pour des raisons de santé; il y avait près de vingt-huit ans qu'il était au service de l'Eglise. Il quitta Stockholm entouré d'une estime et d'un respect dont il devait peu après recevoir de précieux témoignages. Bien que dans de précédents voyages il se fût lié à Genève avec des hommes comme Bonnet, le penseur si connu, Mallet, l'historien du Danemark, Gibbon, dont le nom était déjà célèbre, il voulut venir à Paris achever sa laborieuse carrière. En 1810 il donna au public son Voyage en Allemagne et en Suède ^ livre d'une lecture agréable et facile , bien que déparé par le manque de naturel et de simplicité. La publication de son Tableau de la mer Baltique lui valut d'être nommé membre de l'Académie royale des sciences de Stockholm, oîi il comptait depuis longtemps de nombreux amis ; peu après il recevait la décoration de Wasa.
Travailleur infatigable , il faisait paraître son Histoire de Christine y reine ((e Suède, ouvrage fait avec clarté
et méthode , certainement le plus remarquable de ceux qu'on lui doit. Par ses relations, Catteau avait été à même de consulter de nombreux documents inédits et particulièrement les papiers de Rosenhane , le plénipotentiaire de Suède à Munster, dont Mazarin redoutait le talent souple et délié. Aussi a-t-il écrit quelques pages d'histoire dignes d'être conservées , où la fille du grand Gustave est jugée sans passion, mais non sans sévérité. L'Académie des belles-lettres , histoire et antiquités de Stockholm, comprenant la valeur de ce livre, voulut compter Catteau-Calleville au nombre de ses membres.
Des royaumes du Nord , un seul n'avait pas été l'objet de ses études ; ce fut à la Norwège qu'il consacra son dernier ouvrage*. « Etranger, écrivait-il dans sa préface de V Histoire des Révolutions de Norwège, aux calculs de la vanité, de Tintérèt, je me livre aux travaux littéraires parce qu'ils me donnent les moyens d'être utile. Heureux si les hommes éclairés, vertueux et sensibles, m'accordent leur estime. »
Le 12 mai 1819, Catteau-Calleville mourait à Paris, estimé de ceux qui avaient connu l'intégrité de sa vie et le sérieux de ses études. Peu de temps avant sa mort, il avait reçu la décoration de l'Etoile polaire , qui honorait le savant dont les nombreux ouvrages avaient contribué à faire connaître et à faire aimer la Suède. ^ Catteau avait subi l'influence de Rousseau et de son
* Voir la liste complète de ses ouvrages. Pièces justificatives n» X. Daunou fit un sérieux éloge de ce dernier ouvrage de Catteau : « Des remarques critiques, des observations judicieuses, écrivait-il, éclairent la narration, et, loin de Tinterrompre, l'animent et la complètent. » Journal des Savans (1819), p. 97.
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école; son œuvre, traversée par ces sentiments généreux dont on faisait volontiers parade, ne s'inspire plus des doctrines du christianisme historique, mais des aphorismes du déisme sentimental de son temps ^ L'Eglise , dont il eut la direction pendant de longues années, ne pouvait que subir rinfluencê des idées qu'il défendait. Du reste Tindifférence religieuse avait marqué profondément, dans toute l'Europe, la fin du xvni* siècle , et la petite communauté avait subi , elle aussi , le contre-coup de cette crise prolongée. Voyant ses ressources diminuer, après le départ de son pasteur, elle ferma la "porte de son temple pour de longues années.
* En voici un curieux exemple. Parlant des fêtes de la saint Jean , il écrit : « On se livre de nouveau aux épanchements d'une joie qui sans doute n'est pas moins agréable au Péi% des humains que les prières et les cantiques. <» Tableau général de la Suéde.