AUTORITÉ DU CONSISTOIRE
des personnes abandonnent les saintes assemblées ; si c'est par négligence, par haine, ou par quelque autre motif de mauvaise volonté que cela puisse être, elles seront vivement réprimées et on leur dénoncera les jugemens de Dieu ». Cette autorité du Consistoire paraissait d'autant plus nécessaire et par cela même était d'autant plus respectée que, loin de leur patrie, les réfugiés préféraient en appeler au magistrat religieux, même pour le règlement de conflits de l'ordre civil, plutôt que de se présenter devant les juges du pays.
C'est ainsi qu'un des membres de l'Eglise, ayant à se plaindre de son neveu qui, s'étant emparé de plusieurs pièces de son appartement, prétendait ne point en sortir, en appela au Consistoire. Celui-ci n'hésita pas à se saisir de Taftaire qui se termina du reste par une réconciliation. « Nous n'avions plus, dit le procès-verbal de la séance, qu'à prier Dieu de rendre cette réconciliation sincère, à sa gloire pour l'édification de l'Eglise et pour faire fleurir la charité qui doit se trouver entre ses membres » (22 janvier 1736).
Il n'y a pas lieu de s^étonner si le Consistoire intervenait dans toutes les circonstances où il croyait les intérêts de l'Eglise engagés. Aussi fait-il citer par trois fois devant lui un sieur Paboul, dont la conduite laissait à désirer. Celui-ci comparaît enfin, exprime ses profonds regrets et promet surtout « de n'entrer dans aucun engagement avec la personne qu'on craignait qu'il ne recherchât en mariage » (4 juin 1733). Il s'agissait peut-être d'une jeune fille catholique, car ces unions n'avaient pas l'approbation de l'Eglise. Nous en
avons la preuve dans le fait « que la ci-devant demoiselle Bouillon, mariée à Bigaut, papiste, est suspendue de la communion pour cette fois seulement » (14 novembre 1730).
Parfois le Consistoire recevait de singulières plaintes et devait intervenir dans de curieuses affaires. Une femme Godefroy, dont les registres du Consistoire disent « qu'elle était de ces veuves importunes qui troublent tout », prétendit que le jour de la communion de septembre 1736, le pasteur Tavait désignée dans son sermon, de telle manière que nul n'avait pu s'y méprendre. Habile et captieuse, elle avait su gagner à sa cause le pasteur de l'Eglise hollandaise. Le débat se serait envenimé, si M. d'Artis n'avait pu montrer le texte du discours incriminé et réduire à néant cette sotte accusation, ne laissant à son trop crédule collègue d'autre satisfaction, que celle de recevoir cette veuve si acrimonieuse au nombre de ses paroissiennes.
Non moins curreuse fut l'affaire d'un certain prosélyte, Jacques Fleury, dit l'Ecluse, maître de langues, qui, s'il venait au temple, y employait étrangement son temps. Il faisait « des extraits malins et infidèles des sermons pour s'en divertir, et non content d'agir de la sorte, se laissait aller à composer une satire, pleine de fiel et de venin ».
De cette pièce seuls deux vers ont survécu pour justifier rindignation du Consistoire :
Et que peut maintenant nous reprocher Calvin Veu que ses sectateurs n'ont rien que de faquin.
« Une licence si effrénée et si prodigieuse » déter-
l'excommunication ecclésiastique 123
mina le Consistoire à sévir et Fleury fut cité à comparaître le 6 mars 1724. Au lieu de se présenter, l'accusé adressa aux anciens un écrit rempli d'invectives, mais à leur avis supérieur à ses satires, au point de vue littéraire.
En lui interdisant la sainte Cène, le Consistoire le retranchait de la communion de l'Eglise qu'il ne tarda pas du reste à abandonner \
A bien des reprises le Consistoire fut obligé d^agir avec cette même sévérité. En mars 1762, le soldat Gédéon , qui maltraitait sa femme , se vit interdire la sainte Cène; plus tard, une veuve Vogt, diseuse de bonne aventure, « en consultant les tasses de café », qui avait profité de la faiblesse d'esprit de quelques personnes, fut « reprise fortement » par le pasteur.
Nul ne pouvait, s'il n^était membre de l'Eglise, s'approcher de la sainte Cène, sans en avoir reçu Tautorisation expresse du Consistoire. La participation au sacrement étant en effet le signe caractéristique de la profession de foi ecclésiastique, rien ne pouvait paraître
* Le texte de cette excommunication est assez intéressant pour être reproduit :
« Nous pasteur et anciens, au nom et en Tautorité de J.-G. pour la gloire de Dieu, pour Tédification de l'Eglise et pour rendre la justice qui est due à diverses personnes injustement attaquées par les calomnies de cet homme, avons suspendu et suspendons de la sainte Gène le nommé Jaques Fleury, dit TEcluse, jusqu'à ce qu'il se repente sincèrement du mépris et des injures qu'il a fait aux personnes particulières du troupeau qu'il a attaquées aussi bien que de sa rébellion contre l'Eglise. Fait, etc.
» F.-G. d'Artis, pasteur ; J. Bedoire, Jean Merle, François Roussel, Jacob Paravisin, Glaude Roussi ère, Elie Robert. »
plus grave dans un pays où toute tentative de prosélytisme religieux était sévèrement interdite *.
En 1752, une dame Mourier, catholique d^origine, devenue protestante à Berlin, qui du reste se présentait avec des certificats de l'Eglise de Hambourg, demanda à être admise à la Communion. L'affaire fut mise en discussion et il fut résolu <c d'écrire à Berlin pour prendre là-dessus les informations nécessaires et d'examiner plus mûrement la chose qui peut tirer à conséquence avant d'admettre ladite personne à com:!^ munier avec nous » (14 juin 1752). Quelques mois plus tard, M""* Mourier renouvelait avec instance sa demande, et le Consistoire la priait de s'adresser à l'Eglise hollandaise placée sous la protection du ministre des Etats Généraux, car il ne croyait pas pouvoir l'autoriser, sans exposer l'Eglise qui avait de grands ménagements à garder avec l'Eglise nationale.
L'ordre suivi dans le culte était celui qu'on avait observé autrefois dans les Eglises réformées de France. Pendant le ministère de M. d'Artis le culte se célébrait, en raison de ses doubles fonctions pour les Anglais et les Français , de Pâques à la saint Michel , le matin à 9 heures, et de la saint Michel à Pâques, l'après-midi à 2 heures. Par la suite il eut lieu régulièrement à 10 heures, été comme hiver. La célébration de la sainte Cène était entourée de ce grand respect que commande la plus simple mais la plus auguste des cérémonies religieuses. Le pasteur, secondé
* Le pasteur donnait une instruction religieuse aux enfants; Marianne Merle fut la première catéchumène reçue dans l'Eglise, en
par les anciens, distribuait le pain et le vin, à chacune des tables où ne devaient pas se présenter à la fois plus de six personnes (an'êt du Consistoire du 8 mai 1724).
Se souvenant des interdictions dont avait été frappé le chant des Psaumes, les réfugiés restèrent fidèles au Psautier huguenot. L'usage de chanter des cantiques dans les principales solennités ne fut introduit qu'en mars 1752. En août 1756, fut inauguré l'orgue destiné à soutenir le chant des fidèles: de généreuses souscriptions avaient permis l'achat de cet instrument qui fut confié aux soins de M. Desmares.
Les cérémonies religieuses étaient rares dans la petite église, car la loi suédoise, très sévère, les interdisait aux dissidents. Aussi jusqu'en 1741 les baptêmes furent-ils célébrés, ainsi que les mariages, dans les résidences des ministres étrangers ou dans des maisons particulières. Le premier baptême, célébré par le ministère de M. d'Artis, fut celui de sa fille Sara, qui eut lieu le 27 février 1724*. Le 21 mars 1742, pour la première fois, suivant Tusage des Eglises réformées, un enfant fut baptisé après la prédication.
Déjà, à cette époque, les idées de liberté Tavaient emporté dans les conseils du gouvernement et on en eut une preuve remarquable lorsque d'Artis, le 29 février 1745, baptisa dans l'hôtel du comte de Finckenstein, envoyé extraordinaire du roi de Prusse, Frédéric- Charles, comte de Finckenstein , qui eut pour parrain
• Les registres nous font connaître que le pasteur d'Artis eut huit enrants, deux garçons et six filles.
le prince royal de Suède, qui tenait l'enfant pour le roi. Un an plus tard (22 mai 1746), le roi consentait à servir de parrain à Frédéric-Charles de la Mothe-Montaigne, qui, lui aussi, était baptisé suivant le rite réformé *.
Les sévérités disciplinaires avaient elles-mêmes fléchi avec les années, car nous trouvons, à la date du 26 mars 1769, dans le registre des baptêmes, la mention suivante : « Marie-Louise Parloup, baptisée le 1" jour de Pâques, 26 mars 1679, elle a eu pour parrains Monsieur Louis Frossard, maître du ballet royal et Madame de Londel, comédienne. » Il est vrai que le pasteur, après avoir transcrit ce qui précède, ajoute ces paroles : « Oh douleur ! quel choix ! » qui ne trahissent que trop sa tristesse. Durant les longues années du xv!!!"* siècle, le registre ne signale, au gi'and honneur de la petite communauté, qu'une seule naissance illégitime.
De même que les baptêmes, les mariages ne se célébraient pas publiquement ; la première union fut bénie par M. d'Artis, le 3 mai 1723, dans la maison de M. R. Jackson, résident d'Angleterre *. Vingt ans plus tard, le pasteur ouvrait le registre des mariages par cette touchante inscription que nous reproduisons :
* Une note manuscrite de F. d'Artis, placée à la première page du registre des baptêmes, fait connaître que, jusqu'en 1741, il n'y a eu « aucun registre particulier de baptême et d'enterrement comme ceux que nous formons présentement sous le bon plaisir du Seigneur ».
* Nombreuses furent les familles réfugiées qui s'allièrent avec les familles suédoises. C'est ainsi que nous releyons sur les registres les noms de Mesdames Wilde, née Boneau ; Marie Leistar, née Lafontaine; De Petersen, née Bedoire.
« En vertu d'un Rescript de Sa Majesté en date du 7 août de la présente année 1744, dont copie a été communiquée, autorisant M. Frédéric Bedoire d'épouser sa cousine germaine^ M"» Charlotte Bedoire, ont été publiées les annonces dans TEglise française réformée de Stockholm, entre M. Frédéric Bedoire et M"« Charlotte Bedoire, les dimanches 26 août, 2 septembre et 9 septembre. — Et le mardi 11 septembre, dans la maison des héritiers de feu M. François Bedoire, M. d'Artis, pasteur, a béni le mariage entre M. Frédéric Bedoire et M"» Charlotte Bedoire.
» Comme par la grâce du Seigneur c'est le premier mariage qui a été béni dans notre Eglise depuis la liberté qui nous a été accordée, le pasteur et le troupeau, lorsque les premières annonces ont été publiées, ont fait à Dieu des vœux très ardents pour qu'il répande sur ces deux époux les bénédictions qu'il a réservées aux aînés des enfants de sa maison. Amen. »
Deux ans auparavant le fidèle pasteur avait ouvert le registre mortuaire de l'Eglise française de Stockholm. Sur la terre étrangère les réfugiés furent assurés de trouver le repos de la tombe. Ils pouvaient le désirer en se souvenant de la cruauté de cette persécution qui avait frappé leurs pères jusque dans la mort.
Les réfugiés songeaient avec horreur à cette déclaration, obtenue par les ardentes prières du clergé, dont Jurieu a pu dire que « jamais l'enfer n'a rien produit de plus horrible ». Le 29 avril 1686 Louis XIV ordonna que lorsque les protestants nouvellement convertis refuseraient à l'article de la mort de recevoir les sacrements de l'Eglise , le procès serait fait à leurs cadavres qui seraient traînés sur la claie et jetés à la voirie.
Tristes souvenirs que les réfugiés pouvaient évoquer en bénissant Dieu, de leur épargner dans Tagonie la terreur de cette insulte sans nom. En Suède leurs corps purent reposer en paix , car toute liberté leur fut laissée de choisir le lieu de leur sépulture.
Le registre mortuaire ne s'ouvre qu'avec l'année 1742, mais à cette époque l'Eglise avait perdu depuis 1723 cinquante-trois de ses membres dont le pasteur nous a conservé les noms *. Voici la première inscription du registre : « Le jeudi IS avril 1742, dans le cimetière de l'église parochiale de Saint- Jacques on a enterré dans l'espérance d'une heureuse résurrection le corps de feu Anne Houssel, décédée le 12 du même mois. »
Telle fut la formule employée, sauf de légères variantes, pour la constatation des décès. Les tombes des réfugiés furent creusées dans tous les cimetières de la ville mais particulièrement dans celui de Sainte-Marie- Magdeleine, au faubourg du Sud. C'était là que se trouvait le caveau de la famille Bedoire, l'une des plus considérables du Refuge suédois, celui de la famille de Ron était dans le cimetière de l'église Sainte-Marie. Des caveaux furent même concédés dans des églises ; à Saint-Nicolas on remarquait le tombeau de la famille Bonneau. Une inscription du registre nous apprend que « Jean-Louis Bouck, âgé de quatorze mois, décédé le 30 de janvier 1764, a été enterré dans l'église de Kongs-Holm le 3® de février ».
* On y relève les noms suivants : Honoré Boneau, 1723; Pierre du Mont, 1723 ; François Roussel, 1728 ; Bedoire, 1734; Mallet, 1734; Jean Garin, dict Poitevin, 1736; Merle, 1742; Du Roveroy.
Jean de Rouveray, mort le 30 mai 1776, âgé de quatre-vingt-neuf ans, est enterré le 4 juin dans son tombeau de Sainte-Marie, par un prêtre suédois, pasteur de Riddarholm , en présence du pasteur de TEglise française.
Le chevalier François Beylon fut enterré à Riddarholm.
On ne peut parcourir, sans une émotion attristée, les registres funèbres, dernier vestige de Texistence terrestre du grand nombre , mais cette émotion grandit lorsque les noms inscrits sont ceux de ces réfugiés qui sacrifièrent une patrie comme la France, pour sauver la liberté de leur conscience. Pas un de ces noms de la période héroïque qui ne dise un grand dévouement accompli dont le secret est au ciel.
Les annotations sont brèves, une date, un lieu de naissance, parfois la cause de la maladie. L'Eglise avait soin de ses pauvres , car dans cette longue période on ne constate qu^un seul décès de réformé à l'hôpital du Sabbatsberg.
De tous les pasteurs au service de l'Eglise française de Stockholm un seul mourut en Suède, ce fut le vénérable M. d'Artis. Voici la note du registre :
« Le jeudi 17 mars 1748, au cimetière de TEglise allemande a été enterré, dans Tespérance d'une heureuse résurrection , le corps de Frédéric-Charles d'Artis, pasteur de l'Eglise françoise et angloise, décédé le 13 du même mois *. »
* Plusieurs des descendants du vénérable pasteur d'Artis s'établirent en Suède et y moururent. Guillaume , t 8 mai 1750 ; Jeanne , 1 13 avril 1756 ; Anne-Marie, + 9 mars 1773 ; Sara, 1 31 janvier 1804.
Dans ces registres, où la mort a inscrit ses victoires , tout apparaît calme et triste. Rien ne trouble la monotonie de la liste séculaire des décès des membres de l'Eglise, sinon deux inscriptions qui révèlent deux sombres tragédies terminées par l'assassinat et le suicide. Nous les copions textuellement :
Antoine, décédé le 13 juillet 1754 à l'auberge du Pélican , où il a été trouvé percé de deux balles, sans qu'on ail pu s'assurer de l'auteur de ce meurtre. Après les perquisitions ordinaires, ledit Antoine a été enterré au cimetière de l'église Sainte-Catherine, la justice en ayant accordé la permission.
Et un siècle plus tard :
Mademoiselle X..., de Berlin, membre de l'Eglise réformée Françoise de Stockholm et institutrice en cette ville , s'est , par suite d'un accès soudain de délire et de folie , précipitée dans l'eau au-dessous du Pont du Nord, le 2 décembre 1856, de grand matin. Comme le froid était intense et le courant rapide, on n'a pas encore pu retrouver son corps *.
Les réfugiés, pour l'entretien du culte comme pour les œuvres de charité, ne pouvaient faire appel qu'à la générosité des fidèles. Ils n'avaient pas reculé devant de grands sacrifices pour la construction du temple, ils surent les maintenir pour assurer l'existence de l'Eglise. La charité, ce premier devoir du chrétien, était largement pratiquée , car trop nombreuses étaient les familles contraintes par la misère à faire appel
* On relève sur les registres la mention des funérailles de M. L. de W^ismes, envoyé extraordinaire de S. M. Britannique, mort le 3 septembre 1776; celles des peintres Lucas von Breda, mort le 20 juin 1799, et de Frédéric von Breda , mort le 27 septembre 1835.