L'ÉGLISE DANS LA PÉRIODE ACTUELLE
Au moment où M. Krayenbuhl quitta Stockholm, l'Eglise française ne comptait plus que vingt-huit membres. La mort et de nombreux départs avaient éclairci les rangs de la petite communauté, menacée surtout dans son existence par la disparition rapide des familles d'origine française devenues suédoises par les alliances. Cependant l'Eglise ne devait pas disparaître, la preuve en fut donnée, une fois de plus, après l'arrivée de M. Trottet, qui remplaça M. Krayenbuhl.
M. Trottet, originaire de la Tour de Peilz, dans le canton de Vaud, n'avait commencé ses études que tardivement, mais il les avait faites avec un sérieux et une distinction dont son premier travail académique donna la mesure. Ce fut à l'unanimité que la place de pasteur lui fut offerte par le Consistoire qui comprit la valeur de recommandations que tout justifiait*.
* Dans sa séance du 18 avril 1852, le Consistoire avait pensé à appeler M. le pasteur Sumichrast, mais il dut renoncer à ce projet, car les revenus de l'Eglise étaient trop peu considérables pour assurer une position indépendante à un pasteur marié. Les revenus ne dépassaient pas en efiet la somme de 2 250 rixd.
M. Troltet arriva en Suède à la fin d'octobre 1852 ; quelques mois plus tard le temple n^était plus assez vaste pour recevoir les nombreux auditeurs jaloux de suivre les enseignements d'un penseur aussi distingué. Si grand fut leur empressement, que le Consistoire décida la construction de deux galeries qui, placées à la droite comme à la' gauche de l'entrée du temple, permirent de créer de nouvelles places qui furent immédiatement occupées.
L'habitude du langage philosophique donnait à la prédication de M. Trottet des allures sévères, sans rien lui enlever de sa force et de son éloquence. Pour ce prédicateur, le christianisme était la religion de l'esprit dans ce qu'il a de plus pur, et tout dans sa parole montrait que la religion du Christ réalisait l'idéal absolu de l'humanité. Mais à des pensées si élevées il savait rattacher les observations pénétrantes d'un moraliste qui a fait de l'homme un sujet d'étude par excellence.
Nul ne comprenait mieux les besoins de la prédication contemporaine. « Nos temps, écrivait-il, demandent d'une voix forte et douloureuse que s'accomplisse dans la chaire chrétienne la transformation qui s'est opérée dans tous les domaines où s'exerce l'activité de l'esprit humain. Le monde des anciennes formes a partout volé en éclats, partout l'homme se juge digne d'obtenir audience de l'homme *. »
M. Trottet appartenait à cette école de Vinet, mais en la dépassant, qui avait brisé les anciens cadres de
* Revue de théologie de Strasbourg, VIII, 117.
MINISTÈRE DE M. TROTTET 131
Torthodoxie pour permettre à la vie chétîenne de pénétrer plus profondément la société moderne. Aussi sa parole, dédaigneuse du convenu, avait-elle souvent les plus belles hardiesses, car elle délaissait les sentiers battus pour se frayer de nouvelles voies. Comme il croyait à la puissance de la vie, sa prédication était vivante et nul ne Fécoutait sans être troublé par un enseignement si chrétien et pourtant si nouveau.
Du reste, Técho de cette parole puissante dépassait l'auditoire de Stockholm. La publication des premiers discours de M. Trottet fut signalée par un maître « comme un fait nouveau et très digne d'attention dans l'histoire de la théologie. Ces sermons, disait M. Scherer,' marquent dans la prédication protestante un changement correspondant à l'évolution qui s'accomplit dans la foi évangélique *. »
Aux dons éminents de l'orateur, M. Trottet unissait les qualités qui font l'organisateur. Justement préoccupé de l'avenir d'une Eglise qui était menacée dans son existence par suite des difficultés inhérentes à sa situation même, il voulut par de sages dispositions prévenir le danger qui était à redouter.
La communauté française, jusqu'à cette époque, avait été régie moins par des règlements que par des usages, aussi pouvait-on dire que cette société religieuse n'avait en réalité aucun acte constitutif. Sans doute, dans les premières années, la Confession de foi des Eglises réformées de France, comme la Discipline
* Les sermons de M. Trottet parurent sous ce titre : Discours évangéliques, Paris, 1853. M. Scherer leur consacra un remarquable article dans la Revue de théologie, VII, 306.
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ecclésiastique avait eu force de loi, mais depuis longtemps ces vénérables documents avaient cessé d'exercer une autorité i*eligieuse. Il s'agissait de donner à l'Eglise un règlement organique; M. Trottet se dévoua à cette tâche et y réussit.
Il comprit qu'il n'était plus possible de ressusciter un passé, dont chacun savait la grandeur, mais qui avait eu d'autres besoins et d'autres préoccupations. Comme il s'agissait de l'avenir de l'Eglise il était nécessaire d'écarter avec résolution toute mesure qui eût été marquée par un caractère exclusif.
M. Trottet s'inspira de ce sentiment lorsque le Consistoire , composé alors de MM. C. Peyron , De La Grange et Marc Giron, aborda la discussion, article par article, du projet qui allait devenir, après son adoption, le Règlement organique de l'Eglise française de Stockholm *. Il ne saurait être sans intérêt d'étudier, dans ses traits distinctifs, cette constitution ecclésiastique où un esprit de sage conservatisme s'unit à un esprit de vraie liberté.
La longue et belle tradition d'une Eglise qui se réclamait des martyrs et des confesseurs de la Réforme rendait inutile une confession de foi particulière. Aussi la participation au sacrement de la sainte Cène futelle regardée comme le signe distinctif de la profession de la foi. Le Consistoire estima qu'un acte aussi sérieux , accompli dans un esprit de foi et de liberté , présentait des garanties que les formulaires les plus habilement rédigés ne pourraient jamais offrir. On
* Ce fut le samedi 21 mai 1853 que fut adopté le Règlement et il entra en vigueur à cette même date.
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faisait ainsi appel à la dignité de la conscience individuelle en supposant, et à juste titre, de la part de celui qui demandait à entrer dans TEglise, des sentiments religieux qui justifiaient ce désir.
Les règlements les plus larges ont pour eux la durée, car ils se prêtent plus aisément à ce mouvement qui entraîne sans cesse les hommes dans des voies nouvelles. Les constitutions les plus simples sont celles dont la re vision est la moins demandée.
Le Consistoire de Stockholm resta fidèle à ces principes de bon gouvernement, car il résuma en quelques chapitres tout ce qui concernait TEglise. La communauté trouva dans V Assemblée générale, composée « de tous les réformés mâles, mariés ou célibataires qui ont atteint Tâge de majorité, et qui participent dans l'Eglise au sacrement de la sainte Cène », la dépositaire du «pouvoir suprême », pouvoir n'ayant d'autre limite que l'existence de la communauté elle-même dont rAssemblée générale ne peut être maîtresse *.
Le Consistoire , émanation directe de l'Assemblée générale, nommé pour cinq années , fut chargé de veiller aux intérêts de l'Eglise et d'assurer la régularité des services religieux. Les diverses charges relatives à cette surveillance furent partagées entre les membres du Consistoire. Le Pasteur, appelé à présider l'Assemblée générale comme le Consistoire, devait faire de l'édification de son troupeau sa préoccupation constante. Par
* Les termes du Règlement sont formels : « Ni le Consistoire ni l'un quelconque de ses membres, ni l'Assemblée générale ne peuvent disposer des effets et papiers de la communauté de manière à détruire ou affecter d'aucune façon l'existence de l'Eglise. »
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une sage mesure , il lui était interdit « d'employer pour le service divin aucun autre livre que ceux que l'Assemblée générale a admis ou admettrait à cet usage ».
Le service rendu par M. Trottet à l'Eglise était considérable, car par là son existence était assurée pour de longues années. Cependant on pouvait redouter de voir arriver les jours où cette existence même pourrait être mise en question; aussi le pasteur voulut-il prévenir une telle éventualité. Sur sa demande , un article spécial fut ajouté au Règlement organique où furent précisées toutes les démarches à faire , toutes les mesures à prendre, dans le cas où la communauté se trouverait réduite « à deux membres mâles et que par suite il ne fût plus possible d'exercer un contrôle suffisant sur la gestion des capitaux et des biens-fonds de l'Eglise ».
Le passé de l'Eglise réformée française , l'estime dont elle était entourée , le nombreux auditoire qu'elle réunissait, tout justifiait une telle préoccupation de la part de M. Trottet, qui comprenait que le temple pût se fermer , pour un temps plus ou moins long , mais non pas pour toujours. C'était dans ce sens, en effet, que les plus sages dispositions étaient prises, et grâce à elles longtemps encore existera à Stockholm une Eglise réformée française *.
Le séjour de M. Trottet en Suède devait avoir pour résultat de montrer que l'œuvre de l'Eglise française avait pour elle les sympathies d'un auditoire éclairé , toujours fidèle à une prédication qui comprenait les besoins du temps. Du reste M. Trottet s'attachait à
1 Voir aux Pièces justificatives le texte complet de cet important article. N« XI.