‹ Historire de l'etablissement des protestants français en SuèdeChapitre 39 sur 48 · M. TROTTET ET LA LIBERTÉ DES CULTES · texte numérisé non relu

M. TROTTET ET LA LIBERTÉ DES CULTES

comprendre comme à suivre avec sympathie le mouvement des idées en Suède. Libéral, il avait applaudi à ce mouvement qui semblait devoir l'emporter dans la Diète et préparer une ère de liberté religieuse. Il se trouva désigné pour retracer les diverses phases de ce mémorable débat qui passionna si vivement Topinion publique. De remarquables articles, parus dans la Revue des Deux Mondes et dans la Revue chrétienne, élucidèrent la question pour le public français *. Les renseignements étaient sûrs, les jugements sages et la liberté religieuse trouvait un défenseur éloquent.

Du reste, à Stockholm même, M. Trottet mit sa parole au service de cette noble cause. Pendant Thiver de 1857, devant un immense auditoire, il entreprit de réfuter les. objections élevées contre la liberté de conscience. S'inspirant de Vinet, M. Trottet mit en pleine lumière les droits de la conscience, écarta vigoureusement les prétextes spécieux invoqués par ses adversaires et prouva qu'une croyance religieuse , demandant au pouvoir sa protection , ne s'inspire pas des principes supérieurs de l'Evangile.

Il avait rendu un bel hommage au roi de Suède , en af&rmant que ses efforts en faveur de la liberté religieuse lui assureraient de vrais titres à la reconnaissance de la postérité. Noble et grande leçon que celle donnée par le pasteur de cette communauté , fondée par des exilés , qui prenait avec courage la défense de ceux qui allaient être bannis de leur patrie pour 'cause de religion.

» Revue chrétienne, 1858, p. 410, — 1859, p. 726, — 1861, p. 517.

L'effet produit fut grand et la presse libérale suédoise tint à honneur de reproduire ces discours si virils de pensée et d'une éloquence si fière. Les adversaires ne voulurent pas accepter de discuter contradictoirement avec un homme qui savait servir, avec une telle autorité, la cause à laquelle il se dévouait et se bornèrent, dans leurs récriminations , à s'étonner qu'on eût toléré l'intervention d'un pasteur de l'Eglise réformée dans ce débat.

Les travaux de M. Trottet, sa réputation d'orateur, le désignaient pour le service d'une Eglise plus importante que celle de Stockholm. En septembre 4858, le Consistoire de l'Eglise wallonne de La Haye lui adressait une vocation qu'il crut devoir accepter.

Son départ fut attristé par une grande épreuve : ]^me Xrottet , née de Kullberg, succomba à une attaque de choléra le 5 octobre 1858. La plus affectueuse sympathie entoura M. Trottet dans des circonstances si douloureuses, et il quitta Stockholm emportant les regrets de ceux qui avaient su apprécier la force de sa pensée et la puissance de sa parole.

Quelques années plus tard , le 31 août 1862 , M. Trottet mourait subitement à Genève, laissant la réputation d'un penseur distingué, mais qui malheureusement n'avait pu donner toute sa mesure. L'année même où M. Trottet quittait la Suède , l'Eglise perdait en M. M.-D. Giron l'un de ses membres les plus fidèles et les plus dévoués. 'Il s'était éteint, le 11 juillet 1858, après une longue vie de travail, laissant aux siens le souvenir de sa fidélité au devoir et de son attachement à l'humble Eglise qui, sur la terre lointaine, lui rappelait la noble

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Eglise de Genève. Deux mois plus tard, le 8 septembre 1858, mourait M. Peyron. La génération des hommes qui avaient relevé FEglise de ses ruines disparaissait, et avec eux les derniers survivants des réfugiés.

Une année s'écoula avant l'arrivée du successeur de M. Trottet à Stockholm; mais cependant le service ne fut pas interrompu, car M. Schussler, secrétaire de S. A. la princesse royale, qui venait d'entrer dans le Consistoire *, réunit les fidèles chaque dimanche dans un culte intime où il lisait des sermons empruntés à nos meilleurs auteurs. Ainsi continuait-il des traditions qui ont toujours été en honneur dans les Eglises de la Réforme, où les laïques peuvent et doivent prendre une part active à la vie religieuse de la paroisse.

De nombreuses marques de reconnaissance prouvèrent à M. Schussler, à quel point il avait répondu aux désirs des membres de l'Eglise , en maintenant le culte.

Le premier dimanche d'octobre de l'année 1860, M. le pasteur Descoullayes occupait la chaire en présence d'un nombreux auditoire. Originaire du canton de Vaud, comme la plupart de ses prédécesseurs, M. Descoullayes lit comme eux respecter et aimer l'Eglise française. Rarement pasteur rencontra une pareille sympathie. Toutes les fois qu'il eut à intervenir pour recommander quelques-uns de ses paroissiens, on tint compte de ses vœux avec une libéra-

* M. Schussler fut nommé membre du Consistoire le 22 septembre 1858; ce fut à cette même date que M. Trottet donna sa démission. M. Schussler était membre des Eglises wallonnes et descendait, par sa mère, des réfugiés pour cause de religion.

lité et une générosité qui le touchèrent profondément.

Le temple était fréquenté par des familles françaises d'origine, établies de longue date à Stockholm, comme aussi par des membres du corps diplomatique, heureux de retrouver en Suède le culte réformé. M. DescouUayes comptait, en effet, au nombre de ses auditeurs M. Raudin, fils du célèbre amiral, aussi vaillant marin que zélé protestant, qui représentait alors la France à Stockholm avec une dignité et une courtoisie dont le souvenir ne s'est pas perdu, et le baron de Bylandt, ministre de Hollande, qui portait un des noms les plus illustres des Pays-Bas.

L'Eglise était aussi la patrie spirituelle de nombreuses jeunes filles, venues surtout des cantons français de la Suisse. Elles aimaient à s'y rencontrer, trouvant dans le culte comme une vivante image du pays dont elles étaient si éloignées, et puisant dans les encouragements du pasteur des forces pour l'accomplissement de leur modeste t&che. Elles voyaient en lui un protecteur, heureuses de pouvoir, lui parlant avec une entière liberté, réclamer des conseils pour la conduite à tenir dans mainte circonstance délicate. Cure d'âme qui présentait un réel intérêt, mais dont les difficultés étaient nombreuses. Aux grandes fêtes de l'année, venant souvent des provinces mêmes les plus lointaines, se présentaient à la sainte Cène des jeunes filles qui avaient sollicité la faveur de se rendre à Stockholm pour trouver dans l'accomplissement de ce devoir religieux une paix et une force pour l'âme. Par là, elles se sentaient réellement en communion avec une Eglise dont elles appréciaient d'autant plus

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les bienfaits qu'elles en avaient été plus complètement privées.

Quelques personnes d'origine suédoise s'étaient, dès cette époque, rattachées à la communauté française et participaient à la sainte Cène. L'Eglise était aussi fréquentée par un grand nombre de Suédois, et souvent au premier rang des auditeurs on pouvait voir les membres de la famille royale. Ce fut dans ce milieu sympathique que M. DescouUayes exerça un ministère fidèle. Trois années plus tard (4863) il retournait en Suisse occuper une place dans le canton de Vaud. S'il laissait après lui un grand vide, Stockholm à son tour prenait dans ses souvenirs une grande place *.

M. Henri Rœhrich lui succéda, l'année même où il quittait la Suède; ainsi le culte ne souffrit aucune interruption. M. Rœhrich, en acceptant le poste de Stockholm, avait cédé aux sollicitations du vénérable M. Munier, l'un des hommes qui, à Genève, ont le plus honoré le caractère protestant. Doyen de la Faculté de théologie, il continuait les traditions de haute et bienveillante protection qui ont rendu le nom de la ville de Calvin si cher à toutes les Eglises de la Réformation. Comme l'apôtre Paul , « il avait le souci des Eglises » et ce n'était jamais en vain qu'on s'adressait à sa bienveillance ^.

• « Aujourd'hui, nous écrivait M. DescouUayes , que le soir de la vie a couimencé pour moi, je considère les années que j'ai passées à Stockholm comme les plus belles de ma vie, et je ne désespère pas dé pouvoir revoir chez eux des amis que je n'oublierai jamais. » Lettre du 16 janvier 1884.

* M: Munier était Tâme de la Société des Protestants disséminés, toujours jaloux de défendre leurs intérêts, toujours prêt à leur venir en aide.

En recommandant au Consistoire de Stockholm Tun de ses anciens élèves, M. Munier savait que celui-ci serait à la hauteur de la tâche et s'y consacrerait entièrement. Sans revenir à Genève, quittant Tubingue où il venait de passer un semestre, M. Rœhrich partit pour Stockholm où il arriva le 17 octobre 1863. L'auditoire se reforma immédiatement autour de la chaire du nouveau pasteur qui continua les traditions de ses prédécesseurs. M. Rœhrich, qui comprenait la grandeur et les difficultés de ce ministère de la parole, y donnait les soins les plus attentifs. Par une prédication toujours variée, par l'étude attentive de sujets importants, l'attention et l'intérêt de ceux qui l'écoutaient étaient toujours tenus en éveil *.

A maintes reprises il reçut le témoignage de la satisfaction de ses auditeurs , qui sollicitèrent l'impression de ses discours.

Pendant longtemps M. Rœhrich ne crut pas devoir céder à ces demandes, mais elles prirent un caractère de si pressante affection qu'il comprit la nécessité de répondre à un appel si honorable pour son ministère. Dans la dernière année de son séjour, on lui remit en effet une adresse signée de quarante-sept noms, en tête desquels se trouvaient ceux de- S. M. la reine Louise et de la princesse royale. « Des auditeurs attentifs, lisait-on, qui conservent le précieux souvenir de nombreuses heures de culte passées dans l'église réformée

* C'est ainsi qu'il donna quatre sermons sur V.Orgueil (1868), treize sur VOraison dominicale (1864), dix sur la Charité (1864), vingt et un sur les Béatitudes (1865-66;, neuf sur la Bible (1866), dix sur la Prière (1867).

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française, désirent vivement que les discours qui y ont été prononcés soient livrés à l'impression, afin que c^^ux-ci concourent au bien non seulement de ceux qui ont eu la joie de les entendre, mais du grand nombre de ceux qui n'ont pu prendre part à ces cultes. »

L'hésitation n'était plus possible, aussi M. Rœhrich, faisant un choix parmi ses. nombreux discours , fit-il imprimer douze prédications qui parurent en 1868 à Stockholm , non en français mais en suédois *. Ce livre reçut le plus favorable accueil et consacra la réputation du pasteur de l'Eglise française.

Désireux d'exercer une influence plus suivie sur les nombreuses jeunes filles d'origine suisse ou française en service à Stockholm, M. Rœhrich fonda en 1863 une bibliothèque religieuse. Placée dans la salle du Consistoire, ouverte à des jours réguliers, elle devint bientôt une ressource précieuse pour ces jeunes filles. D'un autre côté, la création de cette bibliothèque facilitait une cure d'âmes difficile à exercer. Il était presque impossible au pasteur soit de recevoir chez lui , soit de voir chez elles, les paroissiennes qui avaient à réclamer ses conseils et ses directions, aussi le temple semblait-il le lieu indiqué pour permettre l'accomplissement d'une tâche aussi nécessaire que délicate. Ce n'était pas une pensée moins heureuse que celle qui poussait M. Rœhrich à lire dans le salon de M""® Mosander, devant un cercle d'amis cultivés , les œuvres du penseur genevois Naville. Là s'engageaient des discussions

* Les sermons de M. Eœhrich parurent sous ce titre : Predikningar hallna i franska reformerta Kyrkan i Stockholm, af. H. Rœhrich. Stockholm pâ L. .T. Hiertas fœrlag, 306 p., 1868.

dont le sérieux et Tintérêt saisissaient fortement les esprits.

Ce fut une généreuse initiative que celle qui le poussa à prendre une part active à Tœuvre de la mission suédoise en Laponie. Sachant que toute Eglise, digne de ce nom, doit obéir à la parole du Christ qui commande d'évangéliser toute nation, il voulut réveiller au sein de la congrégation française le zèle pour Tœuvre missionnaire. Cette bienfaisante action devait s'étendre plus loin encore et à la suite de circonstances, les plus touchantes du monde, remuer profondément la Suède.

Devant un public nombreux, M. Rœhrich plaida, à la salle Lacroix, la nécessité de la création d'une « Société du Sou missionnaire ». Si entraînante fut sa parole , si victorieux ses arguments^ que dès les premiers jours 370 souscripteurs répondaient à cet appel. La dernière conférence, tenue le mercredi 2 mars 1864, s'était terminée par une collecte en faveur de la Laponie, quand le lendemain arriva à Stockholm une femme dont le nom fut bientôt dans toutes les bouches.

Maria-Magdalena Mattsdotter venait des contrées du Nord, seule, ayant franchi, sur ses grands patins de bois, les vastes steppes neigeuses pour implorer aide et secours en faveur de ses infortunés compatriotes. Entraînée par une vocation sublime, cette humble femme, que rien n'avait effrayée, arrivait pour parler au roi des misères de son peuple. Pendant de longues années elle avait appris seule la langue suédoise , entendant toujours la voix qui lui disait de se rendre à Stockholm. Et quand l'heure du départ eut sonné, elle

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