‹ Historire de l'etablissement des protestants français en SuèdeChapitre 4 sur 48 · DENIS BEURRÉE · texte numérisé non relu

DENIS BEURRÉE

française de la réformation allemande; la première fut plus radicale que la seconde , car le génie de la race devait amener ce résultat. La dialectique serrée de Calvin, son implacable logique le conduisaient, par une sorte de nécessité, à rompre avec Rome d'une manière violente. Il brisa donc les anciens moules, reconstruisit à nouveau et entraîna la réforme, qui devait porter son nom, dans une voie différente de celle de Luther. Plus soucieuse de la tradition, plus ecclésiastique, celle-ci ébranla moins les opinions générales et rendit la transition plus facile. En Suède, la Réformation avait présenté ce caractère d'une manière si remarquable qu'il semblait que le vieil édifice de l'Eglise, toujours debout, soutenu par sa puissante organisation, eût été seulement restauré. Aussi n'y pouvait-on comprendre les idées de Calvin qui paraissaient coupables autant que dangereuses.

Confier l'éducation de l'héritier de la couronne à un calviniste était donc une hardiesse de la part de Gustave Wasa, mais hardiesse qui peut s'expliquer si on se souvient des luttes de ce prince contre les évoques de son royaume. Les historiens laissent même entendre qu'à un moment de son règne il avait pensé à remplacer l'épiscopat par des institutions presbytériennes.

Mais Gustave Wasa savait estimer les hommes qui, pour demeurer fidèles à leur conscience , n'avaient pas hésité à abandonner leur patrie. II en avait donné la preuve en accueillant, avec une faveur marquée, un jeune Français qui devait laisser dans l'histoire du XVI® siècle la réputation d'un des meilleurs esprits et d'un des plus nobles caractères de son temps. Hubert

4 ClfyVI»[TKE PREMIER

Languel, originaire de Vitlaux en Bourgogne, après de fortes études à Poitiers, se rendit en Allemagne où il ne tarda pas à embrasser les idées nouvelles sous Tinfluence de Mélanchton, qui le recommandait plus tard comme « un de ces hommes prudents autant que modestes, amis de la paix et de la concorde, qui ont droit à Testime des gens de bien * ».

Ce fut sous ses auspices qu'il fut reçu à la cour de Suède. Gustave Wasa, frappé de Tintelligence si lucide et des connaissances si variées de Languet, se plaisait à l'entretenir chaque jour* dans la compagnie des princes Erik et Jean, qui partageaient Taffection de leur père pour le jeune Français dont un contemporain a pu dire que « sa conversation étoit admirable ». « Sa mémoire, ajoutait-il, ne bronchoit jamais sur les circonstances du temps ni sur les noms propres, et il avoit une sagacité extraordinaire à discerner les inclinations des gens et à prévoir l'issue des choses '. » Ce fut pendant le premier séjour qu'il fit au château de Gripsholm, en 1554, que le roi, admirant son intrépidité, lui proposa de tenter une entreprise grandiose en allant à la

* « Virum prudentem, modestum, pacis et concordise amantem, inlegrum ac dignum benevolentia bonorum virorum. » Mélanchton au cardinal du Bellay, cité par Haag, France pilotes tante. — Dans une lettre à Antoine de Bourbon, Tune des dernières écrites par l'illustre réformateur, on retrouve Timpression de ces mêmes sentiments : a De integritate ipse adfirmare possum, esse eum virum justum,moderatum et vere francum, id est ingenuum, alienum a simulatione. » Bulletin de la Société de Vhistoii^e du Protestantisme français, IX, 126.

* « Per aiiquot menses in aulâ ipsorum vixi et quotidie me apud se habebant et de variis rébus interrogabant. » Arcana seculi decimi sexti, m, p. 24.

^ Bayle, Dictionnaire, article Languet,

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découverte du passage qui, dans sa pensée, devait relier les mers du Nord à ces terres lointaines qu'on appelait alors les Indes orientales. Il offrait à Languet de mettre à sa disposition deux navires armés avec le plus grand soin et montés par des marins d'élite entièrement à ses ordres. Mais Languet ne se trouvait point la vocation nécessaire pour une si grande tâche , et se sentait plutôt attiré par les nations civilisées que par les peuples inconnus \

Trois ans plus tard il revenait en Suède et entreprenait un voyage qui le conduisit jusqu'en Laponie, après avoir visité la Finlande. Il fut un des premiers Français qui s'avancèrent aussi loin vers le Nord. Languet réunit nombre d'observations sur ces peuplades si peu connues et étudia avec le plus grand soin leurs mœurs et leurs coutumes. Longtemps après il aimait à rappeler le souvenir de ces lointains voyages. « J'ai parcouru, écrivait-il à la date du 15 décembre 1573, la plus grande partie du monde chrétien, mais il n'est aucun de mes voyages dont le souvenir me fasse autant de plaisir que celui que j'ai fait à l'extrémité du Nord, parce que j'ai vu des choses que personne n'aurait pu m'apprendre dans nos climats , et que je

* « Quum mecum de ea navigatione saepius loquaretur rex Gustavus, tandem liortatus est me ut illam navigationem susciperem et promittebat se instructurum duas naves rébus omnibus necessariis ad diuturnam navigationem et adjuncturum mihi nautas peritissimos qui facerent quse ego juberem eos facere, sed tune respondi me teneri majore cupiditale perlustrandi cultas regioncs quam quaerendi novas et incultas. » Arcana seculi decirtii sexd, II, 171. — II faudra attendre plus de trois siècles pour voir se réaliser la pensée de génie de Gustave Wasa, et Nordenskiold y trouvera une gloire immortelle.

b CHAPITRE PREMÎEB

n'aurais pas morne crues si je ne les eusse vues*. » Hubert Languet s'arrêta à son retour à Gripsholm, où Gustave Wasa Taccueillit comme par le passé. Il retrouva les jeunes princes qui lui montrèrent une affection qui lui prouva qu'il avait gagné leur amitié. Il a laissé dans sa correspondance le portrait le plus attachant du prince Jean , jeune adolescent à l'esprit ouvert, curieux des belles-lettres et maniant le latin avec la plus grande aisance^. Gustave Wasa, qui comprenait la nécessité de rapports suivis entre la Suède et les autres pays et désirait surtout y introduire des artisans habiles, chargea Languet, par une mission spéciale, de recruter en France de nombreux ouvriers. Ils devaient être, dans sa pensée, les initiateurs d'un mouvement industriel dont la Suède ne tarderait pas à profiter. Toute liberté d'action était laissée à Languet pour l'accomplissement de sa tâche, et Gustave Wasa

* Un siècle plus tard Regnard, un de nos plus spirituels écrivains, visitait cette même Laponie et au point extrême de son voyage gravait dans le roc cette inscription qui, disait-il, était à sa véritable place, mais ne sera jamais lue que des ours :

Gallia nos gcnuit, vidit nos Âfrica; Gangcm Hausimus, Europamque oculis lustraTJmas omnem, Casibus et variis acti terra marique.

Hic tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.

Anno 1681, die 22 augusti.

* « Adolescens non tantum expedite sed etiam eleganter loquitur latine et videtur inesse ei qusedam suavis facundia. In forma etiam est aliqua maiestas, nam est statura recta et procera et colore candido et etiam sunt élégantes ipsius gestus, sed tamen faciei inest aliquod vitium commune illis gentibus, nam est breviore naso et dentibus superioris ordinis longioribus. » Arûana, op. cit., III, 25. Voir aussi A. WaddinctTon, De Hubertt Langueti vita. Parisiis, 1888.

DENIS BEURREE

recommandait, dans les termes les plus chaleureux, son envoyé au roi de France '.

Beurrée, par ses éminentes qualités, ses connaissances variées et la souplesse de son esprit, gagna la confiance de Gustave Wasa et Taffection de son fils Erik. Le roi ne tarda pas à utiliser ses services, de même qu'il avait réclamé ceux de Norman ; mais plus habile, plus entreprenant, Beurrée fut chargé de missions plus difficiles. Le récit de ses ambassades en Angleterre, où il déploya un grand zèle pour rendre possible une union entre les deux couronnes, appartient à rhistoire politique de la Suède. Poursuivait-il la pensée de faire triompher le calvinisme ? On pourrait le croire en écoutant les accusations portées contre lui; mais ne s'agissait-il pas de rendre moins sévères les lois qui frappaient avec une égale dureté catholiques et calvinistes? C'est ce que Ton peut admettre en voyant les tentatives faites par Beurrée pour arriver à ce but.

Par lui , Gustave Wasa connut le réformateur de Genève, et si Calvin dédia Fun de ses livres au roi de Suède, il ne se décida à un acte aussi important que sur l'assurance de l'accueil favorable réservé à sa démarche.

Dès l'automne de 1538, le précepteur d'Erik s'était mis en rapport avec Calvin, qui sut reconnaître en lui un homme d'un esprit éminent et qu'inspirait une réelle piété. Aussi, cédant à ses conseils, composa-t-il la belle

* Voir le texte de cette importante missive aux Pièces justificatives, n» 1.

8 criAPITUE PHEMIKH

dédicace au roi de Suède, qui ouvre le Commeîitaire sur les douze petits prophètes '.

On ne saurait oublier que, depuis la mort de Luther, il n'était pas de plus grand nom que celui de Calvin dans les Eglises de la Réforme. Par son enseignement, par sa correspondance, par ses ouvrages surtout, il exerçait une influence puissante sur le mouvement des esprits. Celui qui avait dédié à François P"" V Institution chrétienne pouvait sans crainte offrir à Gustave P' Tun de ses livres.

« J'ay estimé, disait-il, que ce ne seroit point chose impertinente si je presentoye à Vostre Majesté cest œuvre qui est de bonne grandeur, et plein de doctrine bien utile : non seulement afin que ce fust un gage de l'honneur et révérence que je porte à Vostre Majesté, mais aussi afin que le litre d'un nom si excellent lui apportas! quelque saveur. » Calvin n'obéissait à aucun sentiment d'ambition en dédiant ce savant commentaire à Gustave Wasa ; de longue date le réformateur avait appris à « ne point complaire au monde », mais il

* Les savants éditeurs des Opéra Calvinn ont pivsumé, non sans de fortes raisons, que Calvin parlait de Beurrée alors qu'écrivant à Philipperio il disait : « Scripsit ad me superiore autumno vir quidam antea milii ignotus et quidem gallica lingua, unde Gallum esse conjicio. » A notre avis le doute n*est pas possible, si, lisant la dédicace à Gustave Wasa, on étudie le jugement très remarquable porté par Calvin sur le caractère d'Erik. Seul, le précepteur du jeune prince avait pu donner des renseignements aussi exacts et aussi précis. Une dernière preuve, et non la moins décisive, n'est-elle pas dans ce fait que Calvin n'hésita pas à écrire une lettre particulière au prince luimême? En tenant compte des temps on reconnaîtra que Beurrée avait dû prévenir Calvin et préparer aussi son élève à la réception de ce message. *

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