GUSTAVIC WASA ET CALVIN
espérait que Tautorité d'im si grand roi rendrait ses lecteurs plus équitables. Il comprenait du reste que le monarque, déjà avancé en âge, ne pourrait prendre la peine de lire une œuvre aussi étendue; mais, disait-il, « Mon seigneur, votre fils Erik, qui doit succéder à la couronne après vous le pourra bien faire, lequel vous avez fait tellement enseigner en toutes bonnes sciences et disciplines, que vous luy pouvez remettre seurement ceste charge. »
Calvin savait qu'on ne serait point étonné de la pensée qui l'avait poussé à présenter son livre au roi de Suède, car ce prince avait offert aux hommes de son temps « un exemple mémorable d'une constance bien réglée en toute sa vie ».
Il rappelait, en effet, les commencements si difficiles de son règne et leâ épreuves réservées à un prince dont la vaillance et le génie avaient dominé tous les obstacles. Mais en même temps il montrait ses ennemis vaincus et la paix succédant aux divisions qui avaient si longtemps agité le royaume. Rien n'avait manqué à ses succès, car il était assuré de trouver dans son successeur le digne continuateur de son œuvre. « Erik, disait Calvin, n'est pas seulement d'une nature vrayment noble, mais doué de vertus admirables il est tel que si vous n'aviez point d'enfans, qu'à grand peine le peuple en eust-il peu élire un autre plus propre à cela. » Car ce prince, dont la destinée devait être si tragique, aimait les sciences et les cultivait. « Il n'a point seulement, écrivait-il encore, dédié un lieu en son palais aux Muses profanes, mais à la Philosophie céleste. » Aussi Calvin espérait-il que ses Comment ailles pour-
raient y avoir une place et y être bien reçus. Il terminait en plaçant sous la protection de Dieu la famille royale et souhaitait aux fils de Gustave, dont les luttes devaient être si ardentes, « un vray accord fraternel* ». Ce n'était pas assurément sans de sérieuses raisons que Calvin avait écrit ces pages ; en s'adressant au vieux roi, il songeait surtout à celui qui allait le remplacer sur le trône de Suède^.
Tel était le motif qui Tavait guidé, il ne s'en cachait pas, ayant adressé, dans ce sens, une lettre pressante à l'héritier de Gustave Wasa. 11 n'avait pas hésité , sachant quelle estime Erik accordait à Beurrée et le cas qu'il faisait de ses conseils. Calvin obéissait surtout à ce sentiment austère du devoir qui devait guider toute sa vie. « Lorsque, disait-il au prince, je suis assuré de la paix de ma conscience ," mes efforts n'ont pas d'autre but que de maintenir en son entier le culte de Dieu et la vérité éternelle rendue h sa pureté primitive". »
Obtenir aide et protection pour les réformés, c'était le but à atteindre. Calvin, du reste, avec une fidélité remarquable, cherchait, partout où il le pouvait, à sou-
* La dédicace dans l'édition originale est en latin, nous avons donné le texte français d'après l'édition suivante : Leçons et expositions familières de Jean Calvin sur les douze petits prophètes. Lion. Honorati, in-fol. La dédicace porte ; « A très haut et très puissant Gustave, roi des Gots et Vandales, Jehan Calvin. »
* « Rogatus sum ut si quid haberem prse manibus dicarem régi Gothorum, praesertim in gratiam lilii quem asserit (Beurreus) mire pietatis studio flagrare ut hoc quoque stimulo niagis animaretur. » Calvinus Micronio, 23 febr. 1559. — Calvini opera^ Thés. Epist. n« 3013.
^ Voir la lettre de Calvin à Erik. Pièces justificatives, u» II.
ERIK XÎV ET LES RÉFLGIÈS 11
tenir ceux qui souffraient pour TEvangile et n'épargnait rien pour les secourir. Erik devait répondre aux désirs du réformateur avec d'autant plus d'empressement que, depuis la mort de son père (29 septembre 1560), Beurrée était devenu le plus autorisé de ses conseillers.
A cette époque la France était déchirée par les luttes religieuses. Sur la demande de son vieux maître, Erik se prononça ouvertement pour les persécutés et leur offrit un asile dans son royaume. C'est un honneur pour la mémoire d'Erik XIV d'avoir pris sous sa protecti'on les victimes des persécutions religieuses. En leur ouvrant ses Etats il devançait un siècle où l'intolérance semblait être le droit même delà vérité contre Terreur, et pressentait la victoire d'un principe dont la grandeur ne devait s'imposer que plus tard. Les considérants de l'édit du 5 février 1561 montrent à quels sentiments élevés obéissait le roi en le proclamant. « Touché de compassion pour les persécutés, disait-il, et voulant leur faciliter les moyens défaire leur salut, les soulager dans leur affliction, et désirant leur donner consolation et asile, il leur permettait de s'établir dans son royaume là où ils voudraient. » Sa protection leur était acquise s'ils s'engageaient à se comporter en loyaux et fidèles sujets et à accepter les lois particulières destinées à sauvegarder la paix du royaume.
Au xvi'' siècle les idées dogmatiques eurent toujours la première place et ne furent étrangères à aucun des actes de la vie politique. Aussi ne faut-il pas s'étonner des conditions imposées aux réfugiés. « Premièrement, est-il dit, ils professeront purement, sincèrement et
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constamment la doctrine évangélique et chrétienne, c'est-à-dire ce qui est contenu et porté dans les livres, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament. » Ils ne devaient aussi semer aucune secte ou hérésie, ni mépriser ou calomnier la religion que le roi et le royaume professent. S'il leur survenait quelques doutes, leur devoir était d'aller trouver les évêques pour en raisonner modestement avec eux. Toute propagande religieuse leur était interdite et ils ne devaient surtout rien enseigner qui fût contraire à la Parole de Dieu*. A l'heure où l'autorité de Rome succombait devant les protestations de la conscience, et lorsqu'à la parole des papes succédait la Parole de Dieu, on estimait nécessaire de la mettre au-dessus de toutes les attaques»
Une petite colonie de Français répondant à ce généreux appel vint s'établir à Stockholm. Depuis le massacre de Vassy, dont la responsabilité pèse sur la mémoire des Guise, la France traversait une des crises les plus douloureuses de son histoire. On pouvait prévoir encore de longues années de souffrances et de misères. Ainsi s'expliquait cette émigration qui , commençant déjà, ne devait plus s'arrêter pendant près de
* Voir l'Edit du 18 février 1061, dans V Histoire d'Erik XIV, par Celsius, trad. Genêt, p. 127. S'il est juste d'attribuer à la publication de cet édit les origines du premier refuge français en Suède, il est permis cependant de croire que la mission confiée à Languet ne resta pas sans résultat. Malgré le silence des historiens sur ce point, il paraît pourtant que Languet ne manqua pas de faire connaître les avantages oflferts par le roi de Suède aux Français qui viendraient s'établir en Suède. Est-il besoin d'ajouter que ceux qui quittèrent la France étaient protestants et qu'ils furent les premiers membres de la communauté réformée de Stockholm?
ERIK XIV ET LES MÉFUCilÉS 13
deux siècles. Elle donna aux royaumes du Nord une élite d'hommes qui, associant leur destinée à celle des pays qui les accueillaient, contribuèrent pour leur part à leur prospérité comme à leur grandeur.
Les Suédois ne montrèrent pas, si nous en exceptons quelques hommes de valeur, la même générosité pour les étrangers chassés par la persécution que celle dont leur souverain donnait tant de preuves. A bien des égards, l'attitude prise par Beurrée dans les affaires ecclésiastiques de la Suède en fut la cause. Ses adversaires n'ont pas même craint de l'accuser d'avoir fait déposer arbitrairement des pasteurs, sans avoir pu cependant en donner des preuves certaines. Son erreur fut surtout de compromettre son autorité en prenant une part trop active aux discussions que souleva l'étrange question du liquorisme. Par suite de longs différends avec le Danemark, et en raison de la difficulté des communications, le vin manqua si complètement en Suède que l'on ne put pas célébrer la sainte Cène. Devait-on remplacer le vin par un autre liquide, et si on le faisait, la communion restait-elle conforme à l'institution primitive? Telle fut la question que se posèrent les théologiens.
Dans des thèses rendues publiques, Beurrée se prononça très nettement pour l'emploi d'un autre liquide. Il le fit du reste avec assez de talent pour que Ofeeg, évêque de Westeras, se rendit à cette manière de voir. Aussi longtemps que les discussions théologiques restent dans le domaine de la scolastique, elles ne trouvent pas d'écho dans les masses profondes du peuple chrétien qui ne saisit point les dissentiments des
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docteurs. Mais s'agit-il d'une modification apportée à des coutumes pieuses , l'indifférence fait place à une passion d'autant plus à redouter qu'elle naît d'un mobile religieux. Aussi les étrangers, qui prenaient parti contre l'opinion dominante, furent-ils bientôt l'objet de vives attaques.
Ce ne fut pas assez pour Laurentius Pétri, l'illustre archevêque d'Upsal, d'avoir réfuté les thèses de Beurrée dans une lettre qui fut répandue dans tout le royaume, il voulut dans un colloque avoir raison publiquement de son adversaire. On sait que le xvi* siècle fut curieux de ces joutes oratoires et que souvent les princes y présidèrent. Ce fut en présence du roi que les adversaires se rencontrèrent le 12 mars 1564. L'évêque Ofeeg prit ouvertement parti pour Beurrée, mais le terrain de la défense était mauvais ; aussi Laurentius Pétri, en se refusant à toute concession, fut-iljugé comme le vainqueur par l'opinion publique*.
Les réfugiés ne purent se faire illusion sur les dangers qui les menaçaient en voyant les accusations grandir. Aussi comprirent-ils que, pour en arrêter le cours, il était nécessaire d'affirmer publiquement leur foi en réclamant pour elle une large protection. Au mois de mai 1564, Beurrée, Marsilius qui devait être l'historien de Gustave Wasa, etPasquier, leur ami, présentèrent au roi un exposé de la croyance des réformés. Ils avaient fait précéder ce document d'une belle adresse dont nous reproduirons à grands traits les lignes principales ^. »
* Baazii, Inv. Hist Eccl. Goth., pp. 290-302. — Merle d'Aubignê, Hist. de la Rë formation, VII, 417.
* Nous devons k l'obligeance de MM. Schulthess et Knoss, la
STPPLIQUK DES RÉFUGIÉS 15
Les premiers sentiments de reconnaissance des réformés étaient pour le Dieu qui, tenant entre ses mains le cœur des princes, avait inspiré à Erik XIV une miséricorde dont ils avaient, comme membres affligés de TEglise du Christ, ressenti les précieux bienfaits. Le roi n avait pas cru assez faire en les recevant avec une bienveillance toute royale et leur offrant un asile dans ses Etats, car dès le mois de mars de Tannée 1561, sur ses ordres , Beurrée , alorë en Angleterre , avait donné la plus large publicité à Tédit qui leur ouvrait le royaume de Suède. Stockholm était considéré comme un asile pour ceux que menaçait la persécution ; aussi aimaient-ils à dire qu'aussi longtemps que se parleraient le latin et le français, le souvenir de cette noble conduite ne se perdrait pas, pour les princes de sa race, comme pour les rois et les souverains de l'Europe.
Venir en aide à des étrangers dans l'affliction et leur tendre une main secourable était digne d'un grand prince. Nulle action n'était mieux faite pour provoquer des applaudissements universels ; mais le roi n'ignorait pas qu'au-dessus de l'approbation des hommes , il fallait placer l'ordre de Dieu et les promesses de son Christ. Si Dieu, en effet, faisait de ces sentiments de compassion envers toute créature humaine un devoir sacré, combien plus les estimait-il alors qu'ils se manifestaient pour les disciples de l'Evangile !
Mais les réfugiés se sentaient troublés par les injustes accusations que le clergé suédois dirigeait contre eux.
communication de ces précieux documents tirés des Skrifter och Handlingar til Uppîysnvig i Svenska Kyrko-och Reformations- Historien, V, pp. 251-280, TTpsala, 1791.
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Sans cloute ils savaient faire des exceptions; mais c'était ouvertement que leurs ennemis les traitaient d'hérétiques, d'anabaptistes, de sacramentaires, d'êtres indignes de la sépulture et môme de démons*. Voilà ce qui se disait publiquement, et encore ne relevaient-ils pas des calomnies plus graves, proférées par des orateurs emportés ; car si elles avaient quelque fondement, ils seraient indignes des faveurs du roi. Les réfugiés ne savaient pas pénétrer les raiso'ns d'une si violente haine. C'était donc une raison pour eux de détruire ces fausses accusations en faisant connaître la pureté de leurs croyances. Du reste, ils n'étaient pas seuls frappés par de si perfides attaques, elles atteignaient les plus illustres Eglises, nées du sang des martyrs de la Réforme et victimes encore des plus cruelles persécutions. La vérité de leur cause ne dépendait pas sans doute du nombre de ceux qui la défendaient ; mais les Eglises de France, d'Espagne, d'Angleterre, d'Ecosse, de Belgique, d'Allemagne, celles de Suisse, du Palatinat, de Hesse et de tant d'autres contrées approuveraient-elles jamais une conduite inspirée par un esprit aussi étroit et aussi aveugle?
Alors que les réfugiés servaient fidèlement et joyeusement le roi, ils voyaient leurs adversaires mettre tout en œuvre pour abattre leur courage et les jeter dans le trouble et l'inquiétude. Si la confiance en Dieu leur était une retraite, ils se souvenaient cependant que le roi n'avait été élevé à une si haute dignité que pour
* « Nos impios hsereticos, anabaptistas, sacramentarios, imo ne honiines quidem omni sepultura indignissimos sed ut ipsissimos diabolos, plenis huccis falso traduxerunt. »