‹ Historire de l'etablissement des protestants français en SuèdeChapitre 6 sur 48 · DISCUSSIONS THÉOLOGIQUES · texte numérisé non relu

DISCUSSIONS THÉOLOGIQUES

protéger les victimes d'injustes persécutions, el assurer la liberté de conscience. Aussi demandaient-ils humblement que ce qu'ils avaient écrit, en latin comme en suédois, fût comparé avec la Parole de Dieu, assurés que justice serait rendue à la pureté de leurs intentions comme à leur désir de servir fidèlement le roi. « Il seroit mal, disaient-ils, il seroit injuste, d'interpréter notre action en mauvaise part, d'y voir une atteinte portée aux droits des autres Ëglises ; loin de là, nous les félicitons d'être délivrées du joug de l'Antéchrist. »

Ils demandaient un édit royal leur accordant le droit de tenir des réunions religieuses où ils pourraient lire l'Evangile et administrer les sacrements. Ils allaient plus loin encore, en soUîcitant la faveur d'avoir soit un lieu public, soit même un temple pour leur culte ; mais s'ils s'avançaient ainsi, c'est qu'ils n'avaient rien à cacher comme le prétendaient leurs adversaires, et qu'ils étaient prêts à obéir à l'ordre du Christ en proclamant hautement leur foi. Les réfugiés ne savaient pourquoi cette paix et cette tranquillité leur seraient refusées alors que les Allemands en jouissaient paisiblement. Ceux-ci n'avaient-ils donc pas un temple; de quel droit alors refuser aux Français, appelés par le roi lui-même dans ses Etats, un avantage auquel ils attachaient un si grand prix?

C'est en appelant les bénédictions de Dieu sur les entreprises d'Erik XIV, déjà victorieux de ses ennemis, qu'ils terminaient cette noble supplique.

Ils y avaient joint la Confession de foi de la Rochelle,

qui suffisait à les justifier des accusations dont ils étaient

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victimes, car ceux qui la signaient ne pouvaient être accusés d'avoir abandonné l'Evangile du Christ.

Reproduire ce document déjà célèbre, où s'affirmaient les droits et les croyances des réfugiés de France, était un devoir pour Beurrée et ses amis. Ils ne pouvaient du reste trouver une exposition plus éloquente et plus ferme de leur foi, car si quelques modifications avaient été jugées nécessaires, elles ne portaient que sur des points très secondaires '. On sait par quel hommage admirable au Dieu créateur du ciel et de la terre débute la Confession de foi de la Rochelle, ce fut en effet la grandeur de la Réforme de maintenir l'absolue souveraineté de Dieu en présence des prétentions hautaines de la papauté. Il n'est pas de preuves plus décisives de la justice de la cause des réformés que cette affirmation d'une foi qui était un retour à TEvangile, victime des

* Nous signalons ici les différences qui existent entre la Confession de foi de Stockholm et celle de la Rochelle. La première est divisée en quarante-quatre articles, la seconde n'en compte que quarante. Jusqu'à l'article 28 inclusivement, l'accord est identique sauf trois suppressions. La première se trouve à l'article 14, où « la condamnation des imaginations diaboliques de Servet » a disparu ; la seconde à l'article 2i, où le passage relatif au purgatoire a été enlevé ; la dernière enfin a été faite à l'article 28, où le jugement porté contre « les assemblées de la papauté » a été supprimé. Les articles 29, 30 et 32 appartiennent à la seule Confession de Stockholm et visent la situation particulière des réformés en Suède. On remarque enfin que les articles 31, 33, 37 du document français correspondant aux numéros 34, 35 et 41 de la Confession de Stockholm ne sont pas absolument pareils, mais les divergences sont sans importance A ces exceptions près, les deux documents sont semblables. La Confession de foi porte ce titre : Brevis Confessio fideia Galîis in Suecia degentihus communi consensu édita.

LA CONFESSIOiN DE FOI 19

subtilités de la scolastique du moyen âge et des désordres du pontificat romain.

Toutes les questions de la foi étaient abordées dans cet exposé magistral des croyances de la réforme évangélique, et résolues avec la netteté dogmatique propre à Tesprit français. Faite par des théologiens contre des théologiens, la Confession de foi de la Rochelle opposa aux attaques du catholicisme une résistance invincible, alors même qu'elle devenait le sujet de vives controverses entre les réformés.

Les réfugiés désiraient qu'on vît en eux des frères, et qu'accueillis en cette qualité, ils eussent pleine et entière liberté de conscience. « Nous croyons, disaient-ils, à l'Eglise universelle, assurés que Dieu reconnoît ses fidèles là où ils se trouvent, surtout dans un temps comme le nôtre, où plusieurs, chassés dé leur patrie à cause de leur foi, sont exilés. Aussi, ajoutaient-ils encore, est-il d'autant plus juste de leur accorder la faculté de se réunir librement pour célébrer, dans leur langue, le culte que Dieu réclame de son Eglise, en se souvenant de la sainte promesse, que là où deux ou trois sont assemblés en son nom , le Seigneur est au milieu d'eux. Que ce ne soient pas cependant des questions de discipline extérieure qui poussent une Eglise à mépriser une autre Eglise. »

Paroles justes et vraies, mais qui ne pouvaient être écoutées. Il appartient souvent aux minorités religieuses, et c'est leur meilleure gloire-, de devancer ainsi l'avenir, mais les grandes victoires ne sont remportées qu'après les grandes batailles, et les combats d'avant-poste ne décident jamais du succès de la campagne engagée.

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Le royaume avait été agité par ces controverses qui ne pouvaient aboutir. Aussi Erik voulut-il y mettre fin en ordonnant le silence. La petite communauté française de Stockholm continua à vivre, sans éclat, sous sa protection, mais sans pouvoir arriver à posséder le lieu de culte qu'elle réclamait.

Quelques années plus tard, Erik XIV qui, aux premières années de son règne, par l'éclat de Tintelligence et la noblesse du caractère, semblait devoir marcher sur les traces de son illustre père, tombait dans une furieuse démence. Sombres jours dans l'histoire de la Suède, que ceux où le pauvre roi, devenant la première victime de son pouvoir, voyait ses ordres les plus cruels exécutés sans que rien vînt arrêter le cours de ses fureurs. Mais après la mort d'un de ses amis les plus dévoués, le noble Nils Sture, il sembla qu'une lueur d'intelligence eût traversé son esprit, car, abandonnant son palais, il prit la fuite suivi de quelques soldats. Nul ne souffrait plus du malheur de ce prince infortuné que son vieux maître, aussi voulut-il à tout prix le rejoindre, terrifié à la pensée de voir Erik mettre fin à ses jours.

Ce fut près du village d'Alsike que Beurrée rejoignit le roi; se jetant à ses genoux, il le supplia avec ardeur de faire grâce aux prisonniers condamnés au dernier supplice'. Rendu soudainement furieux, ne reconnaissant plus la voix de son fidèle conseiller, Erik s'écrie : « Voici encore un traître ! » et en même temps il ordonne à un stupide traban de frapper Beurrée qui tombe mort aux pieds de celui qu'il avait servi avec un si noble dévouement.

MORT DE BblURRÉË 21

Ainsi succomba rhomme distingué qui fut le premier représentant des croyances réformées en Suède.

La tentative de Beurrée et de ses- amis ne pouvait aboutir, car ils avaient contre eux Topinion publique. La Suède devait, longtemps encore, jalouse de conserver l'unité 'de son culte national, s'opposer à toute concession dans le sens de la liberté religieuse * .

Au nom de Beurrée il faut ajouter celui de quelques Français réfugiés en Suède à la même époque. Mais après Féchec de la première tentative faite pour constituer une Eglise réformée, ils ne tardèrent pas ^ adopter les croyances religieuses de leurs nouveaux compatriotes. La famille de Beurrée devint luthérienne et il en fut de même de celle des De La Gardie qui devait jouer un si grand rôle dans l'histoire de la Suède. On s'étonnera moins du fait si Ton se souvient qu'à cette époque les Eglises réformées de France étaient dans une période d'organisation qui se poursuivait au milieu des luttes civiles et religieuses, et qu'elles ne pouvaient, pour cette raison même, défendre les intérêts d'une Eglise sœur dans un pays aussi éloigné que la Suède. Les réfugiés ne tardèrent donc pas à perdre leur nationalité comme à abandonner leurs premières croyances '.

* Le souvenir de ce tragique événement s'est conservé jusqu'à nos jours, car la fontaine près de laquelle succomba Beurrée porte encore son nom : Dionysii Kalla. Celsius, Histoire d'Erik XIV, p. 132.

• Parmi les Français contemporains de Gustave Wasa et d'Erik XIV, nous devons citer Charles de Mornay, baron de Varennes, qui, après avoir occupé les emplois les plus éminents à la cour de Suède, et avoir été chargé de missions à l'étranger, eut la tête tranchée dans une des salles du château de Calmar par ordre de Jean III. Charles de Mornay avait épousé Anne de Trolle dont il eut un fils et une fille. Cielle-ci

22 CHAFITKE PRKMIER

La réaction catholique qui jeta, après Erik, le pays dans des troubles pleins de dangers, justifia les mesures sévères qui furent prises par la suite. Lorsque les jésuites eurent été chassés du royaume et que les tentatives de Sigismond, frère d'Erik, eurent été condamnées sans retour, le synode d'Upsal, dans une session tîélèbre (25 février 1S93), résolut d'empêcher pour toujours le retour des luttes qui avaient agité si profondément le pays.

Le président du Synode avait traduit le sentiment de tous en disant : « La Suède est devenue un seul homme et nous n'avons qu'un seul Dieu. » Désormais nulle liberté ne devait être accordée aux catholiques, ni même à ceux qui partageaient, disait-on, « les erreurs de Zwingle et de Calvin ».

Si la responsabilité de ces mesures doit être partagée, TEglise de Rome en assume la plus grande part. Ambitieuse à l'excès du pouvoir, sans scrupules dans les moyens employés pour l'obtenir, l'exerçant dans l'absolutisme quand elle le possède , elle contraint ses adversaires à la proscrire pour ne pas périr. Sans les intrigues coupables de Jean III cédant aux menées de la curie romaine, sans les projets ouvertement avoués de Sigismond, des vues plus libérales auraient sans doute prévalu et dès le xvi® siècle une Eglise réformée française eût été fondée à Stockholm.

épousa le grand chancelier Oxenstiern. Citons encore le docteur Benoit, si dévoué à la personne d'Erik XIV, et pour lequel celui-ci avait la plus grande affection ; Pierre des Portes , qui devint un des riches bourgeois de Stockholm; Jean d'Herboville , secrétaire d'Erik XIV, chargé à diverses reprises de missions de confiance, gouverneur de la province de Sudermanie, président de la Chambre des comptes, mort sans postérité en 1587.

GUSTAYEADOLPHE ET CHRISTINE

La Suède dut au courage comme à Thabileté de Charles IX de triompher de la réaction cléricale dont Sigismond fut le docile instrument. Respectueux de la tradition dynastique, Charles IX n'avait accepté la couronne qu'après avoir épuisé toutes les concessions, montrant que sa seule ambition était de maintenir l'œuvre de Gustave Wasa. Il ne fallut rien moins que le manque à la parole donnée, dont Sigismond se rendit coupable, dans le but de rétablir le catholicisme, pour que Charles IX se décidât aux mesures qui amenèrent la déchéance de son frère et la victoire définitive de la Réformation.

Pendant son règne , l'émigration des protestants , français en Suède avait cessé, les guerres de religion du reste ayaient pris fin et Henri IV venait de signer l'Edit de Nantes (1598).

Dans l'histoire de la France la proclamation de l'Edit de Nantes reste une des plus mémorables victoires de la politique de modération et de progrès.

Avec ce célèbre édit, la politique française, en effet, entrait dans la voie de ces réformes qui, pour

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être lentes, n'en sont pas moins les réformes décisives. Son maintien eût assuré la grandeur du royaume, si le clergé, obéissant aux ordres de la cour de Rome, n'y avait vu dès la première heure « TEdit le plus maudit par lequel était permise la liberté de conscience à tout chacun , qui était la pire des choses du monde * » et n'avait résolu d'en arrêter tous les effets en attendant le jour où il pourrait faire prononcer sa révocation.

Les années qui suivirent la promulgation de l'Edit de Nantes furent des années de paix et de prospérité. Henri IV, qui avait le sentiment de la grandeur de son œuvre, maintenait les extrêmes des deux partis, aussi la France se relevait-elle rapidement de ses ruines. Les réformés, jouissant de la liberté de conscience, pour laquelle ils avaient si longtemps combattu, n'avaient plus à demander asile à l'étranger. De loin en loin cependant quelques gentilshommes allaient offrir leurs services à la cour de Stockholm , et plusieurs finirent même par s'établir en Suède. A cette époque , les rapports entre les deux pays furent assez intimes pour que les historiens aient parlé d'un projet de mariage qui aurait eu pour résultat d'unir à la famille des Wasa la plus illustre des familles protestantes de France, celle des Rohan.

Parmi les femmes de la Réforme, Catherine de Parthenay, duchesse de Rohan, J)rille au premier rang. A une rare fermeté de caractère elle unissait la culture la plus distinguée et se dévouant sans réserve à ses enfants elle les préparait à porter dignement un nom,

* Darras, Histoire de l'Eglise, t. XXXV, p. 554. 1885.

PROJKT DE MAKIAGK POUR HKNRl ])E ROHAN 25

que son fils Henri devait illustrer en devenant le chef du parti protestant en France et l'un des plus célèbres capitaines de son siècle. Catherine de Parthenay avait voulu que le jeune duc apprît à connaître les hommes et les choses de son temps en visitant les principales cours de l'Europe. Ce fut au moment où il se trouvait en Allemagne que la duchesse songea à une alliance qui lui paraissait d'autant plus désirable que Charles IX était plus attaché à la cause protestante.

Il est permis de croire que les premières ouvertures de la duchesse furent favorablement accueillies par Charles IX, car elle lui écrivait, à la date du 8 décembre 1599, qu'elle dépêchait un gentilhomme afin d'avertir son fils de se rendre sans retard à Stockholm pour lui faire connaître le consentement du roi de France à cette union. Dans la pensée de Catherine de Parthenay, le jeune duc devait aussi « savoir la volonté du roi de Suède sur cette affaire », afin qu'elle-même pût la faire entendre à Henri IV et, « selon le commandement qu'il luy plaira me faire, y procéder plus outre, écrivait-elle, si Votre Altesse Ta aggréable » *.

L'affection de Henri IV pour les Rohan était sincère, aussi se montra-t-il disposé à aider la duchesse de toute son influence dans ses démarches. « Partant, lui écrivait- il, vous en pourriez traitter quand bon vous semblera et sçavoir quel advantage le dit duc Charles voudra faire à sa fille pour après moy advertir affin que j'y apporte ce qui dépendra de moy, comme je feray pour le désir que j'ay de vous voir contente et favo-

* Voir cette correspondance aux Pièces justificatives, n" III.

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riser le bien et adyantage de mon cousin votre fils. » Les événements empêchèrent Henri de Rohan de se rendre en Suède aussi promptement qu'il Teût désiré, car il fut retenu en Italie par le service du roi. Il écrivait de Vienne, le 8 juillet 1600, à « Monsieur le duc Charles, prince héréditaire et gouverneur général de la Suède » que « la réputation de vos mérites et de ceux de Mademoiselle vostre fille m'ont fait désirer il y a longtemps d'avoir Theur de vostre cognoissance » \ Il espérait que les pourparlers engagés auraient une heureuse issue. Il ne devait pas en être ainsi, mais par là se nouèrent entre les deux familles des liens qui ne devaient pas se rompre.

Longtemps après ces événements, Gustave-x^dolphe quittait la Suède et commençait cette glorieuse campagne d'Allemagne dont les résultats allaient changer la face de l'Europe. Le parti protestant avait cessé d'exister en France et son chef, Henri de Rohan, était devenu le plus zélé défenseur de la politique nationale que dirigeait le cardinal de Richelieu.

Rohan devait appuyer Gustave-Adolphe et mettre à son service les troupes dont il avait le commandement. Il lui écrivait de Coire, à la date du 23 novembre 1631 "^ :

Sire,

Ayant eu commandement du Roy mon seigneur de faire quelque retranchement aux troupes que je commande pour son service en ce pays, j'ay creu ne pouvoir mieux faire

^ Archives royales de Suède.

* Forhandlingar mellan Sverige och Frankrike, 1625-1653.

GUSTAVE-ADOLPHli: ET HENRI DE UOHAN 27

que les dédier au service de V. M. J'envoye donc vers elle partie de ma compagnie de gendarmes et de mes gardes, commandée par le sieur de Saint-André-Montbrun et tascheray de les fortifier de jour en jour et mesmes de faire passer ce que je pourray de l'infanterie que je retrancheray, me sentant bien heureux si, en ceste occasion, je fays chose agréable à V. M.*. Je me promets qu'elle recevra satisfaction du service du dit s' de Montbrun, qui est un généreux gentilhomme fîdelle et affectionné à la bonne cause, qui Ta tesmoigné en des occasions très signalées et qui a une particulière passion pour le service de V. M. Je vous supplie donc très humblement, Sire, d'avoir agréable ma dévotion à vostre service, et vous assurer que nul n'a une plus grande passion pour la prospérité de vos affaires que moy : qui me sentiray bien heureux, si je suis continué en l'honneur de vos bonnes grâces et que vous me croyez autant que je suis, Sire,

Vostre très humble et très obéissant serviteur.

Henry de Rohan.

Rohan avait compris que des victoires de Gustave- Adolphe dépendait le triomphe de la Réformation en Europe, aussi lui avait-il offert ses services avec d'autant plus de liberté qu'il savait servir en même temps

* Saint-André-Montbrun fut un des plus vaillants capitaines de son temps. Sur la recommandation de Rohan , Gustave-Adolphe lui donna le commandement d'un régiment de cavalerie et d'un régiment d'infanterie à la tête desquels il défit, près de W^eimar, un corps d'Impériaux. Il se trouva mêlé à toutes les batailles de ce temps et partout fit preuve d'autant d'habileté que d'audace. Par sa bravoure sans égale il se plaça au premier rang de ces nombreux officiers français qui servirent avec tant d'éclat la cause politique du grand Gustave. Voir France protestante, article Saint-André-Montbrun.

28 CHAPITRE DEUXlÈMlL

les intérêts de la France en Allemagne. C'était dans ces sentiments qu'il écrivait encore au roi de Suède :

Sire,

Je reçoy un honneur extrême que Vostre Majesté daigne durant ses glorieuses occupations m'avoir en sa mémoire; je me sentirois très heureux si je pouvois en quelque façon estre utile à son service. J'ai entretenu M. d'Erlach de ce que je juge qui se doibt faire par deçà et de ce que de ma part je puis faire. Je supplie très humblement V. M., Sire, de croire que j'y contribuerai ma vie et tout ce qui en despend. J'y suis obligé par l'honneur de sa bienveillance et par le bon party qu'elle relève, à quoy j'adiouste que je sçay que je fay service au Roy mon seigneur lequel ne se réjouit pas moins des victoires de V. M. que sy elle les acqueroit elle mesme. Aussy ne luy sont-elles pas moins utiles, et la continuation de la bonne intelligence et amitié entre vos deux Majestés est également profitable à l'une et à l'autre. Je ne manqueray aussy. Sire, d'adverlir fort soigneusement et fidèlement V. M. de tout ce qui pourra importer son service *.

Quelques mois plus tard, le 16 novembre 1632, Gustave-Adolphe tombait en soldat à Lutzen , « combattant de sa main à la tète des siens, faisant son tombeau du champ de sa victoire » *, avant même que Rohan eût pu se placer sous ses ordres. Il ne se trompa point sur la gravité d'un tel événement, et ce fut sous l'impression de la profonde douleur qu'il éprouvait, qu'il écrivit à Ranche, envoyé du roi de Suède, la lettre suivante où il se révèle avec toute la générosité de son ardente nature.

^ Lettre datée de Baden. 24 may 1682.

* Mémoires sur la guerre de la Valteline, t. I, p. 63.

GUSTAVE-ADOLPHE ET HENRI DE nOHAN 29

Monsieur, Je ne sçaurois me consoler de la mort de ce brave et généreux roy vostre maislre, laquelle j'ay ressentie peut-être plus vivement qu*auqu'un aulre de ses serviteurs Car outre Faffection que je porte au party qu'il a relevé si glorieusement j'estois admirateur des rares qualités dont il esloil doué, et certes je croy que depuis Alexandre et César, nul ne les avoit eues si éminentes, ce qui me donne un merveilleux regret de n'avoir point eu Thonneur de le cognoislre et de le servir. Mais puisque Dieu Ta voulu ainsi, il faut prendre le tout comme venant de la main du Tout-Puissant, et admirer sa providence, en ce qu'il tesmoigne vouloir achever son œuvre, nonobstant la perte d'un si excellent instrument. Pour moy comme j'avois désiré passionnément de servir ce grand Roy, je n'ay pas moins d'envie d'employer ma vie au service de son party, et Texposerois librement si j'en eslois jugé capable, particulièrement aux avantages de la couronne de Suède, car mon affection ne se départira jamais de là. Je vous envoyé un petit éloge que j'ay fait pour la mémoire de ce grand Héros ; s'il vous agrée, j'en seray satisfait*. Pour vostre particulier, je ne vous sçaurois assez rendre grâces des faveurs que le s' du Puy a receues de vous, dont après vous en avoir fait mes remerciements très affectionnés, je vous supplieray de croire que je n'en seray jamais ingrat, et que je rechercheray avec soin l'occasion de vous pouvoir servir. M 'estimant bien heureux quand elle se rencontrera et vous conjurant de me la faire naistre, afin de vous tesmoigner plus par les elTects que par les paroles combien je suis.

Monsieur,

Vostre très affectionné serviteur.

Henry de Rohan.

Goire, 4 janvier 1633.

A Monsieur Ranche, envové du roi de Suède.

* Il est à craindre que cet éloge ne soit perdu.

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Rohan ne se trompait pas en portant si haut le nom de Gustave-Adolphe. Il avait jugé eu sa valeur le souverain qui écrivait à Oxenstiern :

« Nous considérons que nous avons déjà gouverné la patrie pendant vingt ans, non sans de grandes sollicitudes, mais, Dieu soit loué, avec beaucoup de gloire, chérissant et honorant TEtat et tous ses fidèles sujets, et ayant sacrifié pour eux notre vie, nos biens et notre tranquillité : n'ayant cherché dans ce monde qu'à bien remplir les devoirs de notre état et du rang dans lequel Dieu nous a fait naître \ »

Gustave-Adolphe laissait le trône à sa fille Christine, qui devait plus tard, oublieuse des glorieuses traditions paternelles, abandonner la cause de la Réformation et apostasier la foi protestante. Mais du moins l'illustre chancelier Oxenstiern lui survivait pour continuer et achever son œuvre, qui ne tendait, pour parler avec Rohan , « qu'à restablir l'Eglise de Dieu et la liberté d'Allemagne ^ ».

Geijer a pu écrire avec raison « que le plus beau titre de gloire de Gustave-Adolphe avait été de se déclarer l'adversaire de Tintolérance religieuse ».

Les protestants de France surent reconnaître la grandeur des vues du roi de Suède en prenant, dans des circonstances solennelles, l'initiative d'une mesure qui pouvait mettre fin à ces controverses entre luthériens et réformés dont les suites avaient été si funestes aux progrès de la Réforme.

^ Parieu, Histoire de Gustave- Adolphe, p. 317. * Lettre de Rohan au chancelier Oxenstiern. Voir Pièces justificatives, n" IV.

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