LIVRE TROISIÈME
ViGRAHA OU LA GcERRE.
lOrsque le temps de raconter de nouvelles ! histoires fut venu , les jeunes princes dirent a Vichnousarman : Maître , comme nous sommes princes , nous avons un grand désir d'entendre le Vigraha. — Je vous raconterai tout ce qui pourra vous faire plaisir, répondit Vichnousarman ; écoutez le Vigraha ; en voici le premier sloka :
Dans une guerre qui eut lieu entre les cygnes et les paons, et dans laquelle les deux partis déployèrent une égale valeur, les cygnes se fièrent aux corbeaux, qui étaient dans le camp ennemi, et furent trahis par eux.
Comment cela? dirent les jeunes princes. Vichnousarman raconta la fable suivante :
Les Cygnes et les Paojis.
ans le Karpoûradwîpa, il y a un étang que l'on appelle Padmakéli. Sur cet étang habitait un cygne * nommé Hiranyagarbha , que tous les oiseaux aquatiques avaient sacré roi dans une assemblée solennelle.
« S'il n'y avait pas un roi maître absolu de toutes choses, le peuple se perdrait sur cette terre, comme un vaisseau sans pilote au milieu de l'océan. »
« Le roi protège le peuple, et le peuple fait le monarque puissant. La protection que l'on reçoit d'un prince vaut plus que la puissance qu'on lui donne : sans elle, tout ce qui existe n"est rien. »
Un jour que ce cygne , entouré de sa suite , se reposait tranquillement sur un large lit de lotus, une grue nommée Dîrghamoukha, qui arrivait d'un pays éloigné, vint le saluer et s'assit auprès de lui. Dîrghamoukha, lui dit le roi, lu arriveb d"un pavs étranger : dis-moi ce que tu sais de nouveau. — Sire, répondit la grue, j'ai une grande nouvelle, et, comme je voulais vous l'annoncer, je suis venue bien vite vers vous. Ecoutez : Dans le Djamboudwîpa, il y a une montagne que l'on appelle le Vindhya. Sur cette montagne habite un paon nommé Tchitravarna, qui est roi des oiseaux. Comme je traversais une forêt incendiée, je fus aperçue par des oiseaux de la suite de ce prince qui passaient. Qui es- tu, me
1. Râdjahansa, espèce de cygne qui a le bec et les pattes rouges , et que M. Wilson croit être le flamant.
dirent-ils, et doù viens-tu? Alors je répondis : Je suis un serviteur du cvene Hiranvaearbha, souveraindu Karpoûradwîpa, et je viens par curiosité voir un pays étranger. A ces mots, les oiseaux médirent : De ce pays ou du tien, quel est le plus beau et quel est le plus grand des deux rois ? — Ah ! répliquaije, que dites-vous ! Il y a une grande différence : le Karpoûradwîpa est un paradis \ et le cygne notre roi est un second Indra. Que faites-vous donc dans ce désert? Venez dans notre pays. En entendant ces paroles, les oiseaux se fâchèrent.
On a dit :
« Faites boire du lait à des serpents , ils n'en auront que plus de venin. Un conseil donné à des fous ne sert qu'à les irriter, au lieu de les calmer. »
Il faut donner des conseils au sage ; mais il n'en faut jamais donnera un fou. Pour avoir donné un conseil à des singes ignorants, des oiseaux virent détruire leurs demeures.
Comment cela? dit le roi. Dîrghamoukha raconta la fable suivante :
Les Oiseaux et les Singes.
ur le bord de la Narmadâ , au pied d une montagne, il y avait un grand salmalî. Des oiseaux avaient construit leurs nids sur cet arbre et venaient y chercher un abri
1. Swarga ou ciel d'Indra, séjour des divinités inférieures et des mortels dciâés.
pendant la saison des pluies*. Un jour, l'atmosphère se couvrit de nuages noirs et épais, et la pluie tomba par torrents. Les oiseaux aperçurent au pied de l'arbre des singes qui tremblaient de froid; ils furent touchés de compassion et leur dirent : Holà ! singes, écoutez :
Nous nous construisons nous-mêmes des nids avec des herbes que nous ramassons sans autre secours que celui de nos becs ; et vous qui avez des mains, des pieds et tous les organes nécessaires , pourquoi restez-vous dans un pareil état?
Ces paroles irritèrent les singes, et ils se dirent en eux-mêmes : Ah ! ces oiseaux , parcequ'ils sont à leur aise et à l'abri du vent dans le fond de leurs nids, se moquent de nous ! Hé bien ! attendons que la pluie cesse de tomber. Alors un singe dit :
« Les oiseaux, les méchants, les ignorants et ceux qui se croient savants ne sont pas capables de faire une maison ; ils ne savent que la détruire. »
Dès que la pluie eut cessé, les singes grimpèrent à l'arbre, détruisirent tous les nids et renversèrent les œufs des oiseaux.
Voilà pourquoi je dis : H faut donner des conseils au sage, etc.
Ensuite que firent-ils? demanda le roi. — Ensuite, continua Dîrghamoukha, ils me dirent avec colère : Par qui donc ton cygne a-t-il été fait roi? Alors je me fâchai aussi et je leur répondis : Et votre paon , qui l'a fait roi ? A ces mots , ils voulurent me tuer, et je déployai toute ma force.
1. Saison qui comprend les mois de srâvana (juilletaoût) et de bhâdra (août-septembre).
« Dans d'autres circonstances, la patience est l'ornement des hommes, comme la pudeur est celui des femmes. La valeur que Ton déploie une fois que l'on est vaincu est comme l'impudicité dans le commerce charnel. »
Le roi se mit à sourire ; puis il dit :
« Celui qui, après avoir bien vu la force ou la faiblesse qu'il y a en lui et chez ses adversaires, ne reconnaît pas la différence qui existe entre eux et lui, est vaincu par ses ennemis. »
Un âne imbécille, qui était vêtu d'une peau de tigre et paissait depuis long-temps dans un champ de blé, fut tué parcequ'il eut la sottise de faire entendre sa voix.
Comment cela? demanda la grue. Le roi raconta la fable suivante :
L'Ane vêtu de la peau d'un tigre.
1 y avait à Hastinâpoura un teinturier nommé Karpoûravilàsa. L'âne de cet homme avait porté de trop lourds fardeaux, et il était devenu si faible que l'on eût dit qu'il allait mourir. Le teinturier le vêtit d'une peau de tigre et le mit au milieu d'un champ de blé voisin d'une forêt. Les propriétaires du champ , qui l'apercevaient de loin , croyaient que c'était un tigre et se sauvaient à toutes jambes. L'âne mangeait leur blé et engraissait tous les jours.
(Cependant un homme chargé de garder les blés se couvrit d'une espèce de vêtement fait d'une étoffe grise , puis il s'arma d'un arc , et se tint à l'é-
126 HlTOPADÉSA.
cart, le dos baissé. L'âne, qui était devenu gros et gras et avait repris des forces, l'aperçut de loin. Il le prit pour une ânesse et se mit à braire en courant vers lui. Alors le garde reconnut que c'était un âne : le pauvre animal devint la victime de ses transports amoureux et fut tué.
Voilà pourquoi je dis : Un âne imbécille, qui était vêtu d'une peau de tigre, etc.
Ensuite, reprit Dîrghamoukha, les oiseaux me dirent : Vile et méchante grue , tu voyages dans notre pays, et tu oses outrager notre souverain ! C'est une chose que nous ne souffrirons pas plus longtemps. En disant ces mots , ils me donnèrent tous des coups de bec, et ils s'écrièrent avec colère : Vois , insensée que tu es , ton cygne est un oiseau 1res débonnaire, et il n'a aucune autorité dans ses états, car un prince faible est incapable de garder même ce qu'il tient dans sa main. Comment donc pourrait-il gouverner le monde, et quelle peut être sa souveraineté? Quant à toi, tu ressembles à une grenouille qui n'est jamais sortie d'un puits. Voilà pourquoi tu nous conseilles de nous soumettre à son obéissance. Ecoute :
« On doit demeurer auprès d'un grand arbre qui donne du fruit et de l'ombrage ; mais, si par hasard Une porte pas de fruits, quel est celui qui recherche l'ombre qu'il donne? »
ce II ne faut pas servir les gens de basse condition; mais on doit se mettre sous la protection des grands. Le lait même , dans la main d'une cabaretière , devient, dit-on, une liqueur spiritueuse. »
« Il ne faut ni rester en place ni marcher un seul
instant en compagnie d'un méchant. La fréquentation des méchants, c'est la mort. La société des gens de bien est une chose salutaire. »
« Par suite de Tinfluence exercée sur la chose possédée par la personne qui la possède , les plus grandes qualités, lorsqu'elles se trouvent par hasard chez un homme sans mérite , finissent par s'amoindrir, comme l'image d'un éléphant dans un miroir.»
Et surtout :
« Quelque puissant que soit un prince, on peut venir à bout de lui par la ruse : ce fut par une ruse , et en se servant du nom de la lune , que des lièvres assurèrent leur repos.
Comment cela? dis-je aux oiseaux. Ils me racontèrent la fable suivante :
Les Eléphants et les Lièvres.
n jour qu'il n'y avait pas d'eau, quoique l'on fût dans la saison des pluies, une troupe d'éléphants tourmentés par la soif dit à son chef : Seigneur, comment ferons-nous pour vivre ? Il y a ici un endroit où se baignent les petits animaux ; mais nous , nous ne pouvons pas nous baigner. Nous marchons comme des aveugles. Où allons-nous? Que faisons-nous? Le roi des éléphants s'avança jusqu'à une petite distance, etleur montra un étang dans lequel il y avait une eau pure. Des lièvres qui demeuraient sur le bord de cet étang se trouvèrent écrasés sous les pieds des éléphants. Alors un lièvre que l'on nommait Silîmoukha se mit à réfléchir, et dit : Cette
troupe (1 éléphants altérés viendra ici tous les jours, cl cen est fait de notre race. — Ne vous désespérez pas, dit à son tour un vieux lièvre nommé Vidjaya, je remédierai à cela. Après avoir fait cette promesse, il s'en alla, et, tout en marchant, il se dit en luimême : Comment vais-je parler devant cette troupe d éléphants ?
« Pour qu'un éléphant nous tue , il suffit qu'il nous touche ; pour nous donner la mort, un serpent n'a besoin que de nous flairer; un roi est cause de notre perle, même en nous protégeant; un méchant nous tue même avec son sourire. »
Je vais par conséquent monter sur le haut d'une montagne, et ensuite je parlerai au chef de la troupe. Le lièvre fit comme il avait dit. Qui es-tu ? lui demanda le chef des éléphants , et d'où viens-tu ? — Je suis, répondit le lièvre , un ambassadeur envoyé par le divin Tchandra. — Dis-moi ce qui t'amène ici, reprit l'éléphant. Vidjaya répondit :
« Lors même que l'on a recours à la force des armes, un ambassadeur parle sans déguiser sa pensée : comme sa personne est inviolable, il dit toujours ce qu'il doit dire. »
Ecoute, voici ce que mon maître m'ordonne de te dire : Ces lièvres sont chargés de garder Tétang de Tchandra : tu as eu tort de les chasser, car ils sont mes gardes, et c'est pour cela que, dans le monde, je suis bien connu sous le nom de Sasanka. Lorsque notre ambassadeur eut ainsi parlé, le chef des éléphants fut saisi de crainte et répondit : C'est sans le savoir que j'ai agi ainsi ; je n'y retournerai plus. — Hé bien ! reprit l'ambassadeur, le divin Tchandramas tremble de
colère : va te prosterner devant lui au bord de 1 étang, et, dès que tu lauras apaisé, quitte ces lieux. Quand la nuit fut venue, Vidjaya conduisit 1 éléphant au bord de l'étang : il lui montra Timage de la lune qui s'agitait sur la surface des eaux ; puis il lui ordonna de se prosterner devant elle, et il dit : Seigneur, il vous a offensé sans le savoir ; pardonnez-lui. En disant ces mots, il le fit partir.
Voilà pourquoi je dis : Quelque puissant que soit un prince, on peut venir à bout de lui par la ruse, etc.
Je répondis aux oiseaux : Mon maître est un prince plein de majesté et très puissant; il est digne de régner, même sur les trois mondes. Alors ils me maltraitèrent ; puis ils me demandèrent pourquoi je voyageais dans leur pays, et me conduisirent devant le roi Tchitravarna. Lorsque nous fûmes en présence du roi, ils s'inclinèrent devant lui, et lui dirent en nie montrant : Sire, veuillez nous écouter. Celte méchante grue, tout en voyageant dans notre pays, ose outrager votre majesté. — Qui est-elle , demanda le roi, et d'où vient-elle? — Elle est, répondirentils, au service d'un cygne nommé Hiranyagarbha, et elle vient du Karpoûradwîpa. Ensuite je fus interrogée par un vautour, ministre de Tchitravarna. Quel est, me dit-il, le premier ministre de ton pays ? — C'est, lui répondis-je, un tchakravàka qui possède une connaissance profonde de toutes les sciences ; il se nomme Sarvadjna. — S'il est né dans le pays même, reprit le vautour, il est digne de remplir les fonctions de ministre.
« Un roi doit toujours choisir pour ministre un homme né dans le pays même où il règne , qui pra-
i3o H I TOPA DÉ SA.
tique pieusement les devoirs de sa caste , qui est d'une fidélité reconnue , qui a étudié les sciences et les lettres, qui est exempt de vices, et d une conduite irréprochable, qui connaît les lois, qui a de la réputation , qui sort d une famille respectable , qui est savant, et qui enrichit le trésor, w
Cependant un perroquet prit la parole : Sire , ditil, le Karpoûradwîpa et les autres petits dwîpas sont compris dans le Djamboudwîpa; par conséquent, l'autorité de votre majesté s'étend aussi sur ce pays. — C'est vrai, répondit le roi.
« Un roi, un homme égaré par la passion, un enfant, un fou, et celui qui est lier de ses richesses, désirent ce qu'ils ne peuvent pas avoir, et à plus forte raison ce quïls peuvent acquérir. »
Alors je répliquai : Si ce sont les paroles seules qui constituent la souveraineté , je dirai aussi que le pouvoir d'Hiranyagarbha , mon maître, s'étend jusque sur le Djamboudwîpa. — Dis-moi , reprit le perroquet , quel est le moyen de décider cette question? — C'est de combattre, lui répondis-je. Le roi sourit et me dit : Retourne vers ton maître, et dislui de faire ses préparatifs de guerre. — Envoyez aussi votre ambassadeur, réphquai-je. — Qui enverrai-je en ambassade ? dit le roi , car il faut choisir pour ambassadeur quelqu'un qui réunisse les qualités suivantes :
« Un ambassadeur doit être un homme dévoué , doué de mérite, fidèle, adroit, résolu, exempt de ^'ices et patient ; il doit être brahmane, savoir deviner les pensées les plus secrètes d'autrui, et se montrer sociable. »
HiTOPADÉSA. î3l
On trouve bien des gens qui posscdcnl ces qualités, dit le vautour; mais, néanmoins, c'est un brahmane qu'il faut choisir.
ce 11 ne pense qu'à contenter son maître et ne demande pas à s'enrichir. Le poison kàlakoûta ne perd pas sa noirceur parcequ'il est dans la gorge de Siva. »
Il faut par conséquent que le perroquet parte. — Va avec cette grue, dit le roi au perroquet , et dis à son maître ce que je veux. — Je suis prêt à obéir aux ordres de votre majesté, répondit le perroquet; mais cette grue est un oiseau méchant, et je ne pars pas avec elle.
On a dit :
a Le méchant fait le mal, et il réussit dans tout ce qu'il prémédite contrôles gens de bien : le géant aux dix visages ' a bien pu enlever Sîtâ, et l'Océan même a pu être enchaîné *. »
Il ne faut ni demeurer ni voyager avec un méchant : une oie périt pour être restée avec un corbeau, et une caille 3, pour avoir voyagé avec lui.
Comment cela? dit le roi. Le perroquet raconta la fable suivante :
1. C'est ainsi qu'on représente Râvana, tyran de Lanka (Ceylan) , qui enleva Sîtâ , épouse de Râma.
2. Allusion au pont de rochers que Râma fit construire pour franchir le détroit qui sépare la presqu'île de l'Inde de Ceylan.