‹ Hitopadésa, ou, L'Instruction utileChapitre 16 sur 55 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Saîîdhi ou la Paix.

I orsque le temps de raconter de nouvelles histoires fut venu, les jeunes princes dl- ' rent à Yichnousarman : Maître , nous avons entendu le Vigraha; maintenant, racontez-nous le Sandhi. — Ecoutez, répondit Yichnousarman , je commence le Sandhi ; en voici le premier sloka :

Après la grande bataille dans laquelle les deux rois perdirent la plus grande partie de leur armée, le vautour et le tchakra furent pris pour arbitres, et la paix fut aussitôt conclue, selon leur avis.

Comment cela? dirent les jeunes princes. Yichnousarman leur raconta ce qui suit :

Qui donc , dit le cygne , a mis le feu à notre forteresse? Est-ce un ennemi ou un habitant de la forteresse dévoué à Fennemi? — Sire, répondit le tchakravàka , ce Méghavama avec lequel votre majesté s'est liée sans motif a disparu avec sa suite. Ainsi,

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je pense que c'est lui qui a fait le coup. Le roi réfléchit un instant; puis il s'écria : Voilà ce que me vaut mon mauvais destin! On a dit :

« C'est la faute de la destinée, et non celle des ministres : l'influence du destin fait quelquefois échouer le plan le mieux combiné. »

Mais, reprit le ministre, on a dit aussi :

« L'homme qui se trouve dans une position difficile accuse le destin ; l'ignorant ne reconnaît jamais les fautes qu'il a commises. »

Celui qui n'écoute pas les avis des gens qui ont pour lui de la bienveillance et de l'amitié court à sa perte, comme la tortue mal-avisée, qui s'était attachée à un morceau de bois, et qui se tua en tombant.

Comment cela? dit le roi. Le ministre raconta la fable suivante :

La Tortue et les deux Cygnes.

ans le pays de Magadha, il y avait un étang que l'on appelait Phoullotpala.

Deux cygnes, nommés Sankata et Yikata, vivaient depuis long-temps sur cet étang, et une tortue nommée Kambougrîva, leur amie, demeurait avec eux. Un jour vinrent des pêcheurs. Nous allons, dirent-ils, rester ici aujourd'hui, et demain matin nous prendrons des poissons , des tortues, etc. La tortue, qui avait écouté cet entretien, dit aux deux cygnes : Mes amis, j'ai entendu ce que disaient ces pêcheurs ; maintenant, que doisje faire? — Demain matin, répondirent les deux

cygnes, nous verrons ce que nous devons faire , et nous agirons pour le mieux. — Non pas, reprit la tortue , car je vois le malheur dont je suis menacée

On a dit :

Anâgatavidhâtri et Pralyoutpannamati vécurent tous deux heureux et tranquilles, tandis qu'Yadbhavichya périt.

Comment cela? dirent les deux cygnes. La tortue raconta la fable suivante :

Les trois Poissons.

adis des pêcheurs comme ceux d'aujourd'hui vinrent auprès de cet étang même, et trois poissons les aperçurent. L'un de ces trois poissons s'appelait Anâgatavidhâtri. Je vais, dit-il, quitter cet étang. Et, tout en disant ces mots, il alla dans un autre étang. Le second poisson, nommé Pratyoutpannamati, dit à son tour : Où doisje aller? Comme, en ce qui regarde l'avenir, il n'est aucune autorité d'après laquelle on puisse régler sa conduite, c'est lorsqu'il survient un événement qu'il faut prendre un parti convenable.

On a dit :

Celui qui voit le malheur lorsqu'il est arrivé est un sage : témoin la femme du marchand qui cacha son galant en présence de son mari.

Comment cela? demanda Yadbhavichya. Pratyoutpannamati raconta l'histoire suivante ;

Le Marchand, sa Femme et so7i Serviteur.

1 y avait à Vikramapoura un marchand que l'on appelait Samoudradatta. La femme de ce marchand, nom.mée Ratnaprabhâ, prenait continuellement ses ébats avec un de ses serviteurs.

ce Les femmes n'y regardent pas de si près ; elles ne cherchent point à savoir comment un homme est fait, s'il est beau ou laid. C'est un homme, se disentelles, et elles en jouissent. «

« Un livre, quoique bien étudié, doit être continuellement médité. Nous devons toujours redouter un roi qui est satisfait, et nous défier d'une jeune femme , lors même qu'elle est dans nos bras. Comment pourrait-on devenir maître d'un livre, d'un roi et d'une jeune femme? «

Un jour, Samoudradatta vit Ratnaprabhâ donner un baiser sur la bouche à son serviteur. La coquine courut bien vite vers son mari, et lui dit : Maître, il faut que ce serviteur soit bien affamé, puisqu'il mange le cam.phre que Ton a envoyé chercher pour votre usage. Sa bouche sent le camphre : j'en suis sûre, car je viens de la flairer. A ces mots, le serviteur lit semblant de se fâcher, et s'écria : Comment un serviteur pourrait-il rester chez un maître lorsque celui-ci possède une pareille femme, et que la maîtresse de la maison flaire à chaque instant la bouche de son serviteur? Puis il se leva, et s'en alla ; mais le marchand le fit revenir, lui donna un avertissement , et le força de rester.

Voilà pourquoi je dis : Celui qui voit le malheur lorsqu'il est arrivé est un sage, etc. — Mais, dit Yadbhavichya, ce qui ne doit pas arriver n'arrivera pas, etc.

Le lendemain matin, Pratyoutpannamati fut pris dans le filet. Il fit le mort, et, dès qu'on l'eut jeté hors du filet, il sauta comme il put, et rentra au fond des eaux. Yadbhavichya fut pris et tué par les pêcheurs.

Voilà pourquoi je dis : Anâgatavidhâtri et Pratyoutpannamati vécurent tous deux heureux et tranquilles, etc.

Il faut donc faire en sorte que je trouve un autre étang. — Si tu trouves un autre étang, répondirent les deux cygnes, tu es sauvée ; mais, si tu vas sur la terre ferme, quel est le sort qui t'attend? — Il faut chercher un moyen de m'emmener avec vous à travers les airs, répliqua la tortue. — Comment trouver ce moyen? répondirent les deux cygnes. — Vous prendrez tous les deux le bout d'un bâton dans votre bec, reprit la tortue; puis je tiendrai ce bâton dans ma gueule, et vous vous envolerez. Grâce à la force de vos ailes, il me sera facile de m'en aller. — Ce moyen est bon, répondirent les deux cygnes ; mais

En cherchant un moyen, le sage doit aussi songer au mal qui peut résulter de l'emploi de ce moyen : témoin la sotte grue qui vit les petits de ses compagnes dévorés par des mangoustes ^ .

i.Le mot nakênla, que donne le texte, est le nom de la mangouste du Bengale ( Yiverra ichneumon.)

Comment cela? demanda la tortue. Les deux cygnes racontèrent la fable suivante :

La Grue, le Serpent et les Mangoustes.

y a dans le nord une montagne que Ton appelle Gridhrakoûta. Sur cette montagne était un nyagrodha qui servait de demeure à des grues, et, dans un trou au pied de cet arbre, habitait un serpent qui dévorait les petits de ces oiseaux. Une vieille grue, ayant entendu les plaintes de ses compagnes affligées, leur dit : Voici ce qu'il faut faire : vous apporterez des poissons, et vous les jetterez à terre, un à un et sur une même file, à partir d'un trou de mangoustes jusqu'au trou du serpent. Les mangoustes, attirées par l'appât de cette nourriture, viendront et verront le serpent, et, comme la mangouste est l'ennemi naturel du serpent, elles le tueront. Le conseil de la grue fut suivi, et il arriva ce qu'elle avait prévu. Mais les mangoustes entendirent crier les petits des grues qui étaient sur l'arbre : elles y grimpèrent aussitôt et les tuèrent tous.

Voilà pourquoi nous disons : En cherchant un moyen, etc.

En nous voyant tous les deux te transporter ainsi, les gens diront sans doute quelque chose, et si, en les entendant, tu veux leur répondre, tu périras. Il faut donc absolument que tu restes ici. — Hé quoi ! reprit la tortue, suis-je une folle? Je ne répondrai pas, et je ne dirai rien.

Les deux cygnes firent ce que la tortue deman-

dait. Tous les vachers, la voyant enlevée de celle manière, se mirenl à sa poursuite en criant : Ah ! quelle chose étonnante ! une tortue portée par deux oiseaux! — Si elle tombe, disait l'un, il faudra la faire cuire ici, et la manger. — Il faudra la couper en morceaux, disait un autre, et en prendre chacun sa part. Enfin un troisième disait : Il faudra remporter à la maison, la faire rôtir, et la manger. En entendant ces propos injurieux, la tortue, transportée de colère, oublia la promesse qu'elle avait faite, et s'écria : Vous mangerez des cendres ! En disant ces mots, elle tomba, et fut tuée par les vachers.

Voilà pourquoi je dis : Celui qui n'écoute pas les avis des gens qui ont pour lui de la bienveillance et de l'amitié, etc.

Cependant la grue que l'on avait envoyée précédemment comme espion revint auprès du roi, et lui dit : Sire, je vous avais d'abord averti qu'il fallait purifier la forteresse à l'instant même, et vous ne l'avez pas fait. Ce qui est arrivé est la conséquence de cette négligence. Quant à l'incendie de la forteresse, c'est un corbeau nommé Méghavarna qui en est l'auteur : le vautour lui en avait donné l'ordre.

Le roi dit en soupirant :

« Celui qui, par bienveillance ou par intérêt, se fie à des ennemis , se réveille comme un homme tombé du haut d'un arbre pendant son sommeil. »

Lorsque Méghavarna, dit l'espion, revint auprès de Tchitravarna ^après avoir mis le feu à la forteresse, ce prince, satisfait, s'écria : Il faut que Méghavarna soit sacré ici roi du Karpoûradwîpa.

On a dit :

(c II ne faut jamais oublier les services d'un serviteur qui a bien fait son devoir : on doit le rendre heureux, et l'encourager par les récompenses, par la pensée, par la parole et par le regard. »

Sire, dit le tchakravàka, nous avons déjà appris ce queTespion nous rapporte. — Ensuite? dit le roi. — Ensuite, continua l'espion, le vautour, premier ministre, dit au roi : Sire, cela ne serait pas convenable ; accordez-lui plutôt une autre faveur.

a Comment pourrait-on écraser celui que l'on aurait élevé à la plus haute dignité? Sire, la faveur que Ton accorde à des gens de basse condition est comme une empreinte que l'on ferait sur le sable. »

« Il ne faut jamais éleverun homme de basse condition au rang des grands : personne ne voudrait, en effet, mettre une sandale à la place du joyau qui sert à parer la tête. »

On a dit :

Un homme de basse condition, une fois élevé au niveau des gens que l'on doit respecter, attente à la vie de son souverain, comme le rat qui, après être devenu tigre, voulut tuer le solitaire.

Comment cela? demanda Tchitravarna. Le ministre raconta la fable suivante :

Le Rat et le Solitaire.

ans la forêt du grand richi Gaiilama, lieu habité par des ascètes , il y avait un solitaire nommé Mahâtapas. Un jour, ce sage aperçut auprès de son hermitage un jeune rat qui était tombé du bec d'un corbeau. Il fut ému

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