‹ Hitopadésa, ou, L'Instruction utileChapitre 6 sur 55 · H I TOP AD ES A · texte numérisé non relu

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mon filcl ; mais, lorsqu'ils s'abattront, ils tomberont en mon pouvoir.

Il les perdit de vue presque aussitôt et s'arrêta. Les pigeons, voyant loiseleur s'arrêter, demandèrent ce qu'ils devaient faire. Tchilragrîva leur dit :

« Une mère, un ami, un père, ont pour nous une affection qui prend sa source dans la nature ; mais il y a encore d'autres personnes qui nous témoignent de la bienveillance pour des raisons particulières. »

J'ai pour ami un roi des rats nommé Hiranyaka, qui habile une belle forêt sur les bords de la Gandakî. Il rongera notre filet avec ses dents. A ces mots, ils se dirigèrent tous vers le trou d'Hiranyaka. Celui-ci, redoutant toujours quelque dommage, s'était creusé pour demeure un trou qui avait cent issues.

Prévoyant les dangers à venir, un vieux rat , savant en politique , habitait un trou qui avait cent issues.

Hiranyaka fut effrayé à l'approche des pigeons, et resta silencieux. Eh bien! dit Tchitragrîva , mon ami Hiranyaka, tu ne nous dis rien ? Hiranyaka, reconnaissant cette voix, s'élança hors de son trou. Ah ! s'écria-t-il, que je suis heureux de voir mon cher ami Tchitrasfrîva !

a Dans ce monde , il n'y a pas un homme plus heureux que celui qui converse avec un ami, qui demeure avec un ami , qui s'entretient avec un ami. »

En voyant les pigeons pris dans le filet , il resta un instant tout stupéfait; puis il demanda ce que cela voulait dire.

Mon ami , dit Tchitragrîva , c'est la conséquence de notre conduite dans une vie précédente.

« Ces différentes circonstances , savoir : pour quelle cause, par quel moyen, de quelle manière, à quel moment, de quelle espèce, dans quel espace de temps et dans quel lieu on a commis une bonne ou une mauvaise action , ces circonstances sont l'effet de la volonté de Vidhâtri. »

« La maladie, le chagrin, les angoisses , la captivité et les malheurs, tels sont les fruits que les mortels recueillent de larbre de leurs fautes. »

A ces mois , Hiranyaka s'approcha bien vite pour ronger les liens qui retenaient Tchitragrîva. Non, non , mon ami, dit celui ci ; ronge d'abord les liens de mes sujets ; ensuite tu couperas les miens. — Je suis faible , répondit Hiranyaka , et mes dents sont tendres : comment pourrai -je les délivrer? Je vais donc, tandis que mes dents ne sont pas encore brisées, ronger tes liens , et aussitôt après je rongerai les leurs comme je pourrai. — Fais comme je te dis, reprit Tchitragrîva; coupe leurs liens autant que tes forces te le permettent. — Se sacrifier pour sauver ses sujets, dit Hiranyaka, c'est une chose que n'approuvent pas les gens habiles en politique.

ce II faut conserver ses richesses pour les moments de détresse , sacrifier ses richesses pour sauver ses femmes, et sacrifier ses femmes et ses richesses pour son propre salut. »

ce La vertu, l'intérêt, le plaisir et la délivrance finale ne peuvent exister pour nous sans la vie : en perdant la vie, on perd tout ; en la conservant, que ne conserve-t-on pas ? »

Mon ami, répondit Tchitragrîva, ce sont là les maximes de la politique; mais moi, je ne puis voir souffrir mes sujets. Voici donc ce que je dis :

« Le sage doit sacrifier sa fortune et sa vie même pour sauver son prochain : il vaut mieux faire ce sacrifice dans un but louable, puisqu'on ne peut échapper à la mort. »

Voici encore une raison toute particulière :

ce Ils sont mes égaux en naissance , en fortune et en puissance. Dis-moi, quel sera le fruit de ma grandeur, et quand pourrai-je recueillir ce fruit? »

« Lors même qu'ils nont aucun moyen de subsister, ils ne m'abandonnent pas. Sauve donc la vie de mes sujets, au prix même de mes jours, w

a Mon ami, ne t'occupe pas de ce corps périssable et composé de chair, d'urine, d'excréments et d'os; sauve plutôt ma réputation. »

Considère encore ceci :

« Si ce qui est périssable peut devenir éternel , si un être impur peut arriver à la pureté , et si le corps peut atteindre à la gloire , que ne peut-on pas alors obtenir? »

« Il y a entre le corps et les qualités morales une énorme différence : le corps périt en un instant, tandis que les qualités durent jusqu'à la fin d'un kalpa.»

En entendant ces paroles , Hiranyaka fut satisfait , et il s'écriaavec joie : Trèsbien ! mon ami, très bien ! Puisque tu montres tant d'amour pour tes sujets , tu es digne de régner, même sur les trois mondes. En disant ces mots , il se mit à ronger les liens qui retenaient les pigeons ; puis il leur rendit ses respects , et j s'adressanl à Tchitragrîva : Mon ami , lui dit-il ,

puisqu'il est dans notre destinée de rencontrer icibas des pièges et des filets , il faut toujours craindre quelque accident et ne pas faire mépris de soi-même.

ce L'oiseau , qui voit sa proie à la distance de plus de cent yodjanas , n'aperçoit pas le piège qu'on lui tend, lorsque son heure est venue. »

« En voyant la lune et lastre du jour saisis et tourmentés par Râliou , l'éléphant et le serpent captifs, et les sages dans l'indigence , ma pensée est de m'écrier : Ah ! que le destin est puissant ! »

« Les oiseaux, qui parcourent les points les plus retirés de la région des airs, ne peuvent pas échapper au malheur; les poissons sont pris au fond des eaux, et jusque dans l'océan, par l'adresse des pêcheurs. Dans ce monde, qu'est-ce que se mal ou se bien conduire? quelle vertu peut nous assurer une existence durable? La mort étend sa main sur nous pour nous perdre, et nous saisit, même de loin. »

Après avoir fait cette leçon à Tchitragrîva , Hiranyaka s'acquitta envers lui des devoirs de l'hospitalité etl'embrassa. Le pigeon prit ensuite congé de lui, et partit avec sa suite pour les contrées où il voulait aller.

Il faut se faire des amis de toutes espèces , et par centaines. Voyez : les pigeons furent délivrés par le rat, leur ami,

Hiranyaka rentra dans son trou.

Le corbeau Laghoupatanaka, témoin de ce qui s'était passé, fut transporté d'admiration, et s'écria : Hiranyaka, tu es digne de louange, et je veux l'avoir pour ami. Accorde-moi donc ton amitié. — Qui estu ? lui dit Hiranyaka du fond de son trou. — Je suis

un corbeau, répondit-il , et je me nomme Laghoupalanaka. — Quelle amitié puis-je contracter avec toi? reprit Iliranyaka en souriant.

Dans ce monde , le sage ne doit former que des liaisons conformes à la nature. Je suis la proie , tu es le mangeur : comment lamitié pourrait-elle exister entre nous?

Toute liaison entre l'être qui est la proie et celui qui dévore est une cause de malheur. Un daim pris dans un piège par la ruse d'un chacal fut sauvé par un corbeau.

Comment cela? dit le corbeau. Hiranyaka raconta la fable suivante :

Le Daim , le Chacal et le Corbeau.

ans le pays de Magadha, il y a une forêt que l'on nomme Tchampakavatî. Dans cette forêt habitaient un daim et un corbeau unis depuis long-temps par une étroite amitié. Un jour que le daim, gros et gras, errait en liberté, il fut aperçu par un chacal. En le voyant, le chacal se dit en lui-même : Ah ! comment pourrai-je manger la chair délicate de ce daim? 11 faut essayer... je vais d'abord chercher à gagner sa confiance. Cette réflexion faite, il s'approcha du daim et lui dit . Mon ami , je te salue. — Qui es-tu? lui dit le daim. — Je suis un chacal, répondit celui-ci , et je me nomme Kchoudrabouddhi. Je suis sans parents, et je vis seul, comme un mort , dans cette forêt. Maintenant que j'ai rencontré en toi un ami , je ne suis plus sans famille, et je rentre au nombre des vivants. Je veux être désormais ton compagnon et

passer ma vie avec toi. — J y consens, dit le daim. Lorsque l'astre divin qui répand la lumière se fut retiré derrière la montagne du couchant, les deux nouveaux amis allèrent ensemble vers l'habitation du daim. Là demeurait aussi, sur les branches d'un tchampaka, un corbeau nommé Soubouddhi, lequel était un vieil ami du daim. Mon ami, dit le corbeau en les voyant tous les deux, quel est cet animal qui t accompagne? — C'est, répondit le daim, un chacal qui vient nous demander notre amitié. — Mon ami, reprit le corbeau, nous ne devons pas accorder notre confiance à l'étranger qui vient vers nous sans aucun motif : cela ne vaut rien.

On a dit :

Il ne faut pas donner l'hospitalité à celui dont on ne connaît ni la famille ni le caractère. La perfidie d'un chat causa la mort du vautour Djaradgava.

Comment cela? dirent le daim et le chacal. Le corbeau raconta la fable suivante :

Le Vautour , le Chai et les Oiseaux.

ur le bord de la Bhâguîrathî , au haut du mont Gridhrakoûta , il y avait un grand figuier'. Dans le creux de cet arbre demeurait un vautour nommé Djaradgava, que le sort avait privé de ses serres et de ses yeux. Les oiseaux quihabitaientl'arbre, émus de compassion, lui donnaient pour subsister une portion de leur nourriture : c'était avec cela qu'il vivait. Un jour, un chat,

• 1. Parkati, figuier a feuilles ondulées. ^Ficus infectiosOj ficus V en osa.)

nommé Dîrghakarna, vint en ce lieu pourmangerles petits des oiseaux. A son approche, les petits oiseaux, effrayés, poussèrent un cri d alarme. Qui va là? demanda Djaradgava dès qu'il eut entendu ce cri. Dîrghakarna, apercevant le vautour, fut saisi de frayeur. Ah ! je suis perdu! dit-il.

« 11 faut redouter le danger avant qu'il vous menace, et, lorsqu'il voit le danger venu, l'homme doit prendre un parti convenable. »

Maintenant, je suis trop près pour pouvoir m'é-. chapper. Eh bien ! quoi qu'il doive m'arriver, je vais m'approcher de lui et essayer de gagner sa confiance. Tout en faisant ces réflexions, il aborda le vautour et lui dit : Maître, je vous salue. — Qui es-tu? demanda le vautour. — Je suis un chat, répondit Dîrghakarna.— Éloigne-toi, reprit le vautour; sinon, je te tuerai. — Cependant, dit le chat , écoutez-moi , et ensuite, si je mérite la mort, vous me tuerez.

« Pourquoi faire mourir quelqu'un ou le traiter avec honneur, selon qu'il est de telle ou telle race? II faut connaître la conduite d'une personne pour juger si elle mérite la mort ou les honneurs. »

Dis-moi, reprit le vautour, pourquoi es-tu venu ? — Tous les jours, répondit le chat, je fais mes ablutions ici , sur le bord du Gange ; je m'abstiens de viande ; je suis brahmatchârî, et j'accomplis la pénitence du Tchandrâyana. J'entends continuellement tous les oiseaux vous vanter comme un personnage voué à l'étude de la loi et digne de confiance. Vous êtes vieux par la science non moins que par l'âge : je suis venu ici pour m'instruire sur la religion et la morale. Est-il donc vrai que vous connaissez si bien

la loi, puisque vous voulez me tuer, moi , votre hôte? Voici le devoir d'un maître de maison :

ce II faut accorder rhospitalité même à un ennemi, et le recevoir d'une manière convenable, lorsqu'il vient dans notre maison. L'arbre ne refuse pas l'abri de son ombrage au bûcheron. »

Si l'on n'a rien, on doit au moins , pour faire honneur à son hôte, Taccueillir avec des paroles d"amitié.

« Des herbes, une place pour se reposer, de l'eau et de laffabilité : voilàquatre choses qui ne manquent jamais dans la maison des gens de bien. »

« Qu'un enfant , un vieillard ou un jeune hom.me se présente chez vous, vous devez le recevoir avec honneur : car, pour tout le monde, un hôte est un personnage digne de vénération. »

ce Les gens de bien sont compatissants, même à l'égard des êtres les plus méprisables. La lune ne refuse pas sa lumière à la demeure du tchandàla. »

« L'hôte qui sort de chez vous déçu dans ses espérances vous laisse ses fautes, et, en s'en allant, emporte avec lui le mérite de vos bonnes actions. »

c< L'homme de la dernière classe et de la plus basse condition, lorsqu'il se présente chez vous, doit être reçu avec honneur et d'une manière convenable : un hôte, dans sa personne, représente tous les dieux. »

Les chats aiment la viande, dit le vautour, et il ya des petits oiseaux sur cet arbre. Voilà pourquoi je te parle ainsi. Aces mots, le chat se prosterna à terre, et, passant ses pattes sur ses oreilles , il s'écria : Krichna ! Krichna ! j'ai étudié le Dharmasâstra, j'ai renoncé aux passions, et j'ai fait vœu d'accomplir une pénitence difficile. Quoique les Dharmasâstras diffèrent

d'opinion sur certains points , ils s'accordent cependant tous à dire que le premier des devoirs est de ne faire de mal à personne.

« Les hommes qui s'abstiennent de faire du mal à qui que ce soit, qui supportent tout avec patience et accordent leur protection à tout le monde, vont dans le ciel. »

« La vertu est le seul ami qui nous suive après notre mort : tout le reste périt avec le corps. »

« Lorsqu'un être dévore la chair d'un autre, voyez la différence qui existe entre les deux : le premier éprouve le plaisir d'un moment, l'autre perd la vie.»

« Si nous songeons à la douleur qu'éprouve l'homme quand il rétléchit qu'il faut mourir, cette pensée suffit pour nous faire épargner même notre ennemi.»

« On peut emplir son ventre avec les herbes que la forêt produit d'elle-même. Qui donc, pour assouvir sa faim , voudrait commettre un grand crime? »

Après avoir ainsi gagné la confiance du vautour, le chat demeura dans le creux de l'arbre. Au bout d'un certain temps, il allait tous les jours prendre les petits des oiseaux , les emportait dans son trou et les mangeait. Les oiseaux, aftligès et désolés de la perte de leurs petits, firent des recherches de tous les côtés. Voyant ce qui se passait, le chat abandonna son trou et se sauva. Les oiseaux , après avoir cherché partout, trouvèrent les os de leurs petits dans le creux de l'arbre. Aussitôt ils s'écrièrent : C'estceDjaradgava qui a mangé nos petits I Convaincus que le vautour était le coupable, ils fondirent tous ensemble sur lui et le tuèrent.

Voilà pourquoi je dis : 11 ne faut pas donner l'hos -

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pitalité à celui dont on ne connaît ni la famille ni le caractère, etc.

A ces mots, le chacal se fâcha, et dit au corbeau : Le jour où le daim vous a vu pour la première fois, il ne connaissait pas non plus votre famille et votre caractère. Comment donc se fait-il qu'il existe entre vous et lui une amitié de plus en plus grande ?

« Là où il n y a pas un savant , l'homme d'un savoir médiocre doit être vénéré : dans un pays qui manque d'arbres, l'éranda lui-même est considéré comme un arbre. »

« Cet homme est-il un des nôtres ou est-ce un étranger? Voilà comment raisonnent les petits esprits. Pour les hommes généreux, le monde entier n'est qu'une seule famille. »

Soyez mon ami comme ce daim. — A quoi bon cette discussion? dit le daim ; restons tous les trois ensemble, et passons agréablement le temps en conversations intimes.

« Un homme n'est pas l'ami ou l'ennemi d'un autre homme : c'est la manière d'agir qui fait les amis et les ennemis. »

' Je le veux bien, répondit le corbeau. Les trois amis partaient le matin et allaient où bon leur semblait. Un jour, le chacal tira le daim à l'écart, et lui dit : Mon ami, dans un {endroit de cette forêt, il y a un champ rempli de blé ; je vais t'y conduire et te le montrer. Lorsque le chacal lui eut montré ce champ, le daim alla y paître tous les jours. Cependant le maître du champ, voyant son blé mangé , tendit des lacs. Le daim , étant retourné au champ, se trouva pris, et se dit en lui-même : Me voilà pris dans le piège du chas-

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seur comme dans le lacet de la mort. Qui pourra me tirer de là, si ce n'est un ami? Sur ces entrefaites, le chacal arriva, et, tout en s'approchant : Grâce à ma ruse, pensa-t-il, mes désirs sont accomplis et ont porté leur fruit. Lorsqu'il sera dépecé, ses os couverts de chair et de sang deviendront ma proie , et j'aurai de quoi bien me régaler. Le daim , dés qu'il l'aperçut, fut transporté de joie et lui dit : Mon ami , coupe les liens qui me retiennent, et délivre-moi bien vite.

a On reconnaît un ami dans l'adversité, un héros dans le combat, un honnête homme dans le paiement d'une dette ; c'est quand on a perdu sa fortune qu'on reconnaît une femme dévouée ; c'est dans le malheur qu'on reconnaît un parent. »

« Celui qui nous reste fidèle dans la prospérité et dans l'infortune , pendant la famine et les temps de calamités , et qui ne nous abandonne ni à la cour du prince ni au cimetière, est un véritable ami. »

Ces liens sont solides , pensa le chacal après les avoir examinés plusieurs fois ; puis il dit au daim : Mon ami, ces lacs sont faits de cordes à boyaux; c'est aujourd'hui le jour consacré au soleil : comment pourrais-je les toucher avec mes dents? Mon ami, si tu le veux bien, je ferai demain matin ce que tu me diras. En disant ces mots , il alla se cacher non loin de là.

Cependant, lorsque le soir fut venu, le corbeau, ne voyant pas revenir le daim, alla de tous côtés à sa recherche. En le voyant dans cet état, il lui dit : Mon ami, que vois-je? — Voilà, répondit le daim, ce que m'a valu le mépris des conseils d'un ami.

ce Celui qui n'écoute pas les avis d'un ami bienveii-

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lant voit le malheur près de lui et fait la joie de ses ennemis. »

a Ceux qui sont arrivés au terme de leur existence ne peuvent plus sentir l'odeur d'une lampe qu'on éteint, ni entendre les conseils d'un ami, ni voir l'étoile Aroundhati.»

Où est ce perfide ? demanda le corbeau. — 11 est ici, répondit le daim, et il veut manger ma chair. — Je te l'avais dit, reprit le corbeau.

a Si quelqu'un nous dit : Je suis incapable de faire du mal, ce n'est pas là une raison pour nous fier à lui. Les gens de bien eux-mêmes ont tout à craindre des méchants. »

« Il faut fuir l'amitié d'un homme qui cherche à nous nuire en secret , et qui, en face , nous tient un langage flatteur. Un pareil ami est un vase de poison dont les bords sont couverts de lait. »

Chacal perfide et misérable ! qu'as-tu fait? s'écria ensuite le corbeau en poussant un long soupir.

a Malheureux que nous sommes ! pourquoi faut-il que, dans ce monde, nous nous laissions prendre à de belles paroles et séduire par de faux services ? pourquoi faut-il que nous soyons trompés dans notre espoir et dans notre confiance? »

a Divine Vasoudhà , comment peux-tu porter le perfide qui exerce sa méchanceté contre un ami dévoué, confiant et sincère? »

« Il ne faut contracter aucune amitié , aucune liaison, avec le méchant. Le charbon brûle lorsqu'il est chaud ; quand il est froid, il noircit la main. »

Voici le caractère du méchant :

« En face de vous, il rampe à vos pieds ; en ar-

rière, il vous déchire. Il fait entendre doucement à votre oreille un agréable murmure ; s'il trouve une ouverture, il y pénètre aussitôt avec audace. Le moucheron agit tout comme le méchant. »

« L'homme méchant et flatteur doit être un objet de défiance : il a du miel sur Textrémilé de la langue ; mais, dans son cœur, il renferme le poison hâlâhala. v

Le lendemain matin, le corbeau vit arriver le maître du champ, un bâton à la main. Mon ami, dit-il au daim , fais le mort , retiens ta respiration , raidis tes membres et reste immobile ; je vais te becqueter les yeux, et, lorsque je pousserai un cri, tu te relèveras bien vite et tu prendras la fuite. Le daim suivit le conseil du corbeau. Le maître du champ, lorsqu'il le vit dans cet état , ouvrit des yeux étincelants de joie. Ah! s'écria-t-il , tu es mort de toi-même! En disant ces mots, il débarrassa le daim des liens qui le retenaient, et se mit en devoir de ramasser ses lacs. Le daim, entendant le cri du corbeau, se releva aussitôt et se sauva. Le maître du champ lança son bâton contre lui ; mais, au lieu de l'atteindre, il tua le chacal.

On a dit :

« Dans l'espace de trois ans, de trois mois, de trois quinzaines, de trois jours, on trouve dans ce monde le châtiment d'un grand crime ou la récompense d'un grand acte de vertu, w

Voilà pourquoi je dis : Toute liaison entre l'être qui est la proie et celui qui dévore est une cause de malheur, etc.

Le corbeau répondit :

En te mangeant , je ne trouverais pas en toi une nourriture abondante ; tandis qu'en te laissant vivre, je vivrai exempt de faute, comme Tchitragrîva.

Dans les animaux même, on voit exister une confiance mutuelle entre ceux dont le seul but est le bien. Chez les bons, la confiance est le résultat d'un penchant naturel vers la vertu : je citerai comme exemple l'amitié qui vous unit, toi et Tchitragrîva. -

« Même dans la colère, le cœur de l'homme de bien ne change pas. Un brandon d'herbes sèches ne pourrait chauffer les eaux de l'Océan. »

Mais, reprit Hiranyaka, tu es un animal inconstant, et, avec un être inconstant, il ne faut jamais se lier.

On a dit :

« Le chat, le buffle, le bélier, le corbeau et l'homme vil doivent toute leur force à la confiance que Ton a en eux : il ne faut jamais se fier à de pareils êtres. »

D'ailleurs tu es mon ennemi, et l'on a dit :

« Avec un ennemi , il ne faut pas contracter même l'alliance la plus solide. L'eau, si chaude qu'elle soit, éteint le feu. »

« 11 faut fuir le méchant, même lorsqu'il possède l'ornement de la science. Un serpent paré d'une pierre précieuse serait-il pour cela moins redoutable? »

« Ce qui est impossible n'est pas possible ; ce qui est possible l'est toujours. Un char ne peut aller sur l'eau, ni un bateau sur la terre ferme. »

« Quelque fortune qu'il possède, celui qui accorde

sa confiance à des ennemis et à des femmes qui n'ont

pour lui aucun attachement est bien près de sa ruine. »

Je sais tout cela, répondit Laghoupatanaka ; mais

telle est ma résolution: il faut absolument que je sois ton ami ; sinon, je me laisserai mourir de faim.

a Le méchant est comme le vase de terre, que l'on brise aisément et dont on rejoint difficilement les morceaux ; mais l'homme de bien ressemble au vase d'or, que Ton brise avec peine et que Ton raccommode avec facilité. »

« Tous les métaux s'unissent parcequ'ils sont fusibles ; les animaux sauvages et les oiseaux, parcequ'ils ont un motif. L'union des insensés est fondée sur la crainte et la cupidité ; mais celle des gens vertueux a son origine dans la vertu. «

« Les gens de bien ressemblent à la noix de coco , tandis que les méchants ont l'aspect de la jujube , et séduisenlpar leur extérieur. »

« Lors même qu'ils ont rompu toute amitié, les hommes vertueux conservent toujours leurs qualités. On a beau briser la tige du lotus, les fibres qu'elle renferme n'en restent pas moins attachées. »

« La pureté du cœur, la libéralité , la bravoure, la participation à nos joies et à nos douleurs, la sincérité, rattachement et la franchise : voilà les qualités d'un ami. »

Pourrai-je jamais rencontrer quelqu'un qui réunisse comme toi ces qualités ?

A ces mots, Hiranyaka sortit de son trou et s'écria : Je suis charmé par la douceur des paroles que tu viens de prononcer.

On a dit :

« Ln bain d'eau froide, un collier de perles et des frictions sur le corps, avec le parfum du sandal', ne

*. Siriuin myrtifolium ou sanlalicn album.

causent pas à Thomme accablé par la chaleur un plaisir égal à celui que font au cœur les paroles des gens de bien. De telles paroles sont sincères; elles sont , pour les gens vertueux, comme un charme qui les attire. »

« l/indiscrétion, la manie de solliciter , la dureté , Imconstance, la colère, le manque de sincérité et la passion du jeu sont les plus grands défauts que l'on puisse rencontrer chez un ami. »

Après tout ce que tu viens de dire, je vois que tu n'as pas un seul de ces défauts.

« 11 faut entendre parler un homme pour juger de son talent dans la parole et de sa véracité ; il faut le voir pour reconnaître s'il est maître de lui-même et constant. »

« En effet , l'amitié de l'homme dont le cœur est pur comme la rosée est bien différente du langage de celui dont l'âme est pervertie et corrompue. »

« Penser d'une manière, parler d'une autre et agir autrement, telle est la conduite des méchants ; penser, parler et agir de même, voila ce que font les honnêtes gens. »

Hé bien ! que ton désir s'accomplisse. En disant ces mots, Hiranyaka se lia d'amitié avec le corbeau ; il lui donna à manger ce qu'il avait de plus exquis; puis, il rentra dans son trou. Le corbeau retourna aussi à sa demeure. A partir de ce moment, les deux amis passaient le temps à se régaler l'un l'autre , à se demander des nouvelles de leur santé et à converser intimement. Un jour, le corbeau dit à Hiranyaka : Mon ami , un corbeau trouve difficilement ici de quoi subsister; par conséquent, je veux

quitter ces lieux et aller ailleurs. Hiranyaka répondit :

« Les dents, les cheveux, les ongles et les hommes perdent toujours à quitter leur place. Que le sage fasse cette réflexion, et n'abandonne pas sa demeure. »

Mon ami , reprit le corbeau , c'est le langage que tient un poltron.

« Les lions , les hommes courageux et les éléphants quittent leur demeure et s'en vont; tandis que les corbeaux, les hommes peureux et les daims meurent à la place même qu'ils occupent. »

On a dit :

a Pour l'homme brave et intelligent, qu'est-ce que le pays natal ? Existe-t-il pour lui un pays étranger? Dès qu'il entre dans une contrée, il s'en rend maître par la force de son bras. Lorsque le lion, sans autres armes que ses dents, ses griffes et sa queue, pénètre dans une forêt, il y étanche sa soif avec le sang du roi des éléphants. »

Mon amj, dit Hiranyaka, où iras-tu ?

On a dit :

« Le sage avance un pied et se tient ferme sur l'autre. Il ne faut pas abandonner sa première demeure avant d'avoir trouvé une autre place. »

J en ai une toute trouvée, répondit le corbeau. — Où ? demanda Hiranyaka. — Dans le Dandakâranya, reprit le corbeau, il y a un étang que l'on appelle Karpoûragaura. Là est la demeure de mon ancienne et intime amie la tortue Manthara, chez qui la vertu est une qualité naturelle.

« Le talent de prêcher la morale aux autres est une

chose que tout le monde peut aisément acquérir ; mais pratiquer soi-même la vertu, voilà ce que peut seule une âme d'élite. »

Manthara me donnera, pour me nourrir, des poissons exquis. — Et moi , dit Hiranyaka, que ferai-je en restant ici ?

« Il faut abandonner un pays où il n'y a ni considération pour la vertu , ni de quoi subsister, ni parents, ni moyens de s'instruire. »

« Il ne faut pas établir sa demeure dans un endroit où ne se trouvent pas les cinq choses suivantes : des riches , un brahmane versé dans les Védas , un roi , une rivière et un médecin. »

« Il ne faut pas demeurer dans un pays où il n'y a ni usage du m.onde , ni crainte , ni pudeur, ni droiture, ni libéralité. »

« Mon ami, il ne faut point habiter là où n'existent pas ces quatre choses : un homme qui paie ses dettes , un médecin , un brahmane versé dans les Védas, et une rivière où coule une eau pure. »

Emmène-moi donc avec toi.

Le corbeau partit avec son ami , et , tout en s'entretenant sur différents sujets, ils arrivèrent heureusement près de l'étang. Manthara les aperçut de loin, et, après s'être acquittée comme il faut des devoirs de l'hospitalité envers Laghoupatanaka , elle fit accueil au rat, son nouvel hôte.

a Le feu est un objet de vénération pour les brahmanes ; le brahmane est un objet de respect pour les autres castes ; -un mari est le seul objet que doivent vénérer les femmes : pour tout le monde , un hôte est un objet de vénération. »

Ma chère l^lanlhara, dit le corbeau, reçois cet étranger avec honneur et distinction : c'est Iliranyaka, le roi des rats , personnage plein de bonnes œuvres et la perle des gens charitables. Le roi des serpents*, eût-il même deux mille langues, ne pourrait jamais faire 1 éloge de ses vertus. Ayant dit ces mots, il raconta l'aventure de Tchitragrîva. Après avoir entendu cette histoire, Manthara rendit ses respects et ses hommages à Hiranyaka, et lui dit : Puissiez-vous être heureux! Maintenant, veuillez m'apprendre pour quel motif vous avez établi votre demeure dans une forêt solitaire. — Je vais vous conter cela, répondit iiiranyaka ; écoutez :

Histoire d'Hiranyaka.

^:^^^ ans une ville que Ton appelle Tchampakâ,

" il va une maison de reliççieux mendiants 2,

Dans cette maison habitait un religieux nommé Tcboûdàkarna. Cet homme avait rhabitude de poser sur une tablette l'écuelle qui contenait les restes de la nourriture dont on lui faisait l'aumône; puis il se couchait. Tous les jours je grimpais sur la tablette et j allais manger sa nourriture.

i. Sécha ou Ananta, grand serpent qui a mille têtes et sert de couche à Vichnou. Ou le confond quelquefois avec Vâsouki, souverain des Nâgas ou serpents qui habitent le Pâtàla ou les régions souterraines.

2. Parivrâdjakas ,Ye\ig\e\ix du quatrième ordre. Une gourde, un plat de bois, un pot de terre et une corbeille de bambous, tels sont, selon Manou, les seuls ustensiles doiit ils doivent se servir.

Cependant , il reçut la visite d'un religieux mendiant nommé Yînàkarna, lequel était son ami intime. Tout en parlant de différentes choses avec son ami , Tchoûdàkarna , pour m'effrayer, frappa à terre avec un morceau de bambou. Mon ami, lui dit Vînâkarna, pourquoi prêtez-vous si peu d'attention à mes paroles et vous occupez-vous d'autre chose?

« Un visage riant , un regard serein , l'attention prêtée à nos discours, une voix douce, une grande affection et des témoignages d'empressement , telles sont les marques auxquelles nous reconnaissons un homme qui nous est attaché. »

« L'envie de causer du déplaisir, Toubli des services passés , le manque d'égards , la divulgation de nos fautes, et, dans une conversation, l'oubli de notre nom : voilà les marques auxquelles nous devons reconnaître un homme qui n'a pour nous aucun attachement. »

Mon ami, répondit Tchoûdàkarna, je n'ai pas d'indifférence pour vous ; mais regardez : ce rat, mon ennemi, vient tous les jours manger dans mon écuelle la nourriture dont on me fait l'aumône. — Comment, dit Vînâkarna en jetant les yeux sur la tablette , un rat, un animal si chétif, peut-il grimper si haut? Cela doit avoir une cause.

On a dit :

Une jeune femme saisit tout à coup son vieux mari par les cheveux , le serra étroitement dans ses bras et lui donna un baiser : si elle agit ainsi, ce n'était pas sans cause.

Comment cela? demanda Tchoûdàkarna. Vînâkarna raconta l'histoire suivante :

4o HiTOPADÉSA.

Le vieux Marchand et sa jeune Femme.

ans le pays de Gauda , il y a une ville que l'on appelle Kausambî. Dans cette ville habitait un marchand très riche nommé Tchandanadâsa. Cet homme , étant arrivé au déclin de l'âge , se laissa vaincre par lamour, et, fier de sa fortune, il épousa la fille d'un marchand. Cette femme se nommait Lîlâvalî; elle était jeune et ressemblait à la bannière victorieuse du dieu qui a un poisson pour emblème*. Son vieux mari ne lui plaisait pas.

« Un mari décrépit ne peut réjouir le cœur d'une femme, pas plus que les rayons de la lune ne peuvent être agréables à l'homme glacé de froid, ni ceux du soleil à celui qui est accablé par la chaleur. »

« Quel amour peut inspirer un homme qui montre des cheveux blancs? Les femmes donnent leur cœur à un autre, et regardent un pareil époux comme une médecine.»

Mais le vieux bonhomme était éperdument amoureux d'elle.

ce L'amour des richesses et le désir de vivre sont deux sentiments très vifs chez tous les mortels ; mais

1. Suivant une légende, Kâma, dieu de l'amour, après avoir été régénéré , fut jeté à la mer par un asoura nommé Sambara, et dévoré par un poisson. Le poisson fut pris par des pêcheurs et porté chez Sambara, lequel avait à son service la femme de Kâma, déguisée sous le nom de Mâyâvalî. Dans le corps du poisson on trouva un enfant. Mâyâvatî adopta cet enfant et lui servit de mère. Plus tard , Kâma reconnut en elle son épouse Rati , qui avait changé de forme pour se réunir à lui. C'est en mémoire de cet événement que le dieu a un poisson pour symbole.

HiTOPADÉSA. 4l

pour un vieillard, une jeune femme est un bien plus précieux que la vie même. »

« Le vieillard ne peut ni jouir de l'objet de son amour, ni y renoncer ; il est comme le chien qui a perdu ses dents et qui ne peut plus que lécher un os avec sa langue. »

Lîlâvatî, fière de sa jeunesse, compromettait Thonneur de sa famille et entretenait des relations avec le fils d'un marchand.

« Vivre dans l'indépendance ; rester dans la maison de son père ; paraître dans les fêtps publiques ; ne montrer aucune retenue devant les hommes, dans une réunion; habiter un pays étranger; fréquenter continuellement des femmes de mauvaise vie ; dissiper sa fortune; avoir un vieux mari et envier aux autres leur fécondité : voilà ce qui cause la perdition d une femme. »

ce Se livrer à la boisson ; fréquenter mauvaise compagnie ; s'éloigner de son mari ; courir de côté et d'autre ; dormir continuellement et demeurer dans une maison étrangère , ce sont là six actions honteuses pour une femme. »

« 0 Nàrada, les femmes sont vertueuses tant qu'elles ne trouvent ni lieu , ni moment favorable , ni un homme qui sollicite leurs faveurs. »

ce 11 n'existe pas un homme pour lequel les femmes aient de l'aversion ou de l'amour; les femmes sont comme la vache qui cherche l'herbe nouvelle dans la forêt : ce qu'elles désirent, c'est du nouveau, du nouveau. »

« A la vue d'un homme élégamment vêtu , serait-ce même un frère ou un fils , les fem.mes éprouvent des

désirs déréglés. 0 Nàrada! cestune vérité incontestable! »

« Les femmes sont toujours inconstantes, même celles des dieux, dit-on. Heureux les hommes dont les femmes sont bien gardées ! »

« Si la femme est chaste, ce n'est ni par pudeur, ni par retenue , ni par vertu , ni par crainte ; c'est seulement parceque personne n'a sollicité ses faveurs. »

« La femme est comme un vase plein de beurre clarifié ; l'homme ressemble à un charbon ardent : aussi le sage ne doit-il jamais mettre ensemble le beurre et le feu. »

« Une femme doit être sous la garde de son père pendant son enfance ; sous la garde de son mari pendant sa jeunesse , et sous celle de ses fils pendant sa vieillesse : jamais elle ne doit être indépendante. »

« Il ne faut pas demeurer dans un lieu solitaire avec sa mère, sa sœur ou sa fille: les sens réunis sont puissants; ils entraînent môme le sage. »

Un jour, Lîlâvatî, mollement étendue sur un sofa enrichi de pierres précieuses , auprès de son amant , s'entretenait d amour avec lui, lorsque tout à coup elle vit venir son mari. Elle se leva bien vite, saisit le bonhomme par les cheveux, le serra étroitement dans ses bras et lui donna un baiser. Pendant ce temps, le galant se sauva.

On a dit :

« Toute la science que possède Ousanas, toute la science que possède Vrihaspati , la nature même l'a donnée à l'esprit de la femme. »

La vovant embrasser ainsi son mari , une entre-

metteuse qui se trouvait là se dit en elle-même: Est-ce sans motif qu elle le serre clans ses bras ? Et, sachant que le galant était la cause de ce qui s'était passé, elle obligea Lîlâvati de lui donner une somme d'argent pour acheter son silence.

Voilà pourquoi je dis : Une jeune femme saisit tout à coup son vieux mari par les cheveux, etc. Ce rat est d une force extraordinaire , et cette force doit avoir une cause. Cette force , ajouta le religieux mendiant après un moment de réflexion , ne peut avoir d'autre cause qu'une immense fortune.

a Partout et toujours, dans ce monde, le riche est puissant : la majesté des rois eux-mêmes a sa source dans la richesse. »

Puis, le religieux prit une bêche , bêcha mon trou et s'empara des richesses que j'avais amassées depuis long-temps. Dès lors, je perdis tous les jours mes forces et mon énergie naturelle ; je ne pouvais plus me procurer ma subsistance, et je m'approchais tout doucement et avec crainte. Tchoûdàkarna m'aperçut et dit à son ami :

Avec la richesse , tout homme est puissant ; on est savant avec la richesse. Voyez ce misérable rat : le voilà maintenant au niveau de tous ceux de son espèce.

a Quand un homme peu intelligent a perdu sa fortune , toutes ses œuvres s'évanouissent , de même que les peths ruisseaux se dessèchent pendant les chaleurs de l'été. »

« Le riche a des amis ; le riche a des parents ; le riche est un homme important dans le monde ; le riche est regardé comme un savant. »

ft La maison d'un homme qui n'a point de fils est une maison vide: il en est de même pour celui qui n'a pas un bon ami ; pour l'ignorant , les régions de l'univers sont vides; tout est vide dans la pauvreté.»

« Entre la pauvreté et la mort, on doit, dit-on, préférer la pauvreté. La mort ne nous cause qu'une souffrance légère, tandis que la pauvreté est un tourment insupportable. »

« On a beau dire que les organes des sens sont intacts, ce n'est qu'un mot; que l'intelligence reste entière, ce n'est encore là qu'un mot : l'homme qui a perdu sa fortune devient tout autre en un instant; c'est une chose étonnante ! »

En entendant ces paroles, je me dis en moi môme : Je ne dois pas rester ici, ni raconter à personne ce qui vient de m'arriver.

« Lhomme sensé ne doit faire connaître ni la perte de sa fortune , ni ses peines de cœur, ni le mal que l'on fait chez lui, ni ses déceptions, ni les affronts qu'il reçoit. »

« Son âge, sa fortune , ses chagrins domestiques , un avis secret , le commerce charnel , les remèdes dont on fait usage, les austérités que l'on pratique , ses aumônes , et les humiliations que l'on éprouve : voilà neuf choses qu'il faut cacher avec soin. »

On a dit :

« Lorsque le destin lui est tout à fait contraire , et qu'il échoue malgré ses efforts, l'homme sensé, mais pauvre, peut-il trouver le bonheur ailleurs que dans une forêt? »

a L'homme sensé meurt sans se plaindre ; mais il

n'accepte pas la pauvreté. Le feu peut bien s éteindre ; mais il ne peut se refroidir. »

« Pour Thomme intelligent, comme pour un bouquet de fleurs, il n'y a que deux conditions possibles: il faut qu'il s'élève au-dessus de toutes les têtes, ou qu'il se dessèche dans la forêt. »

Vivre ici en mendiant, ce serait honteux !

« Quand on a perdu sa fortune, mieux vaut livrer sa vie au bûcher, que de demander quelque chose à un avare qui n'aime pas à rendre service. »

« Avec la pauvreté , l'homme arrive à la déconsidération; quand il est déconsidéré, il cesse d'être honnête ; une fois qu'il a perdu l'honnêteté , il est méprisé ; méprisé, il se décourage ; au découragement succède chez lui le désespoir ; vaincu par le désespoir, il perd la raison , et, lorsqu'il a perdu la raison, il marche à sa ruine. Ah ! la pauvreté est la source de tous les maux 1 »

a Mieux vaut se taire que de mentir ; mieux vaut être impuissant qu'adultère ; mieux vaut mourir que de trouver du plaisir dans la calomnie ; mieux vaut vivre d'aumônes que d'être heureux en mangeant le bien d'autrui. »

« Mieux vaut une maison vide qu'un mari impuissant ; mieux vaut avoir pour femme une courtisane qu'une fille de bonne famille qui se conduit mal ; mieux vaut habiter une forêt qu'une ville où règne un prince dépourvu de jugement ; mieux vaut renoncer à la vie que de vivre avec des gens méprisables. »

a L'état de dépendance ôte à l'homme toute sa fierté *, la lumière dissipe les ténèbres ; la vieillesse

4G HlTOPADÉSA.

détruit la beauté; les mots Hari, Hara, nous délivrent de nos fautes : de môme la mendicité nous fait perdre une foule de qualités. »

Hé quoi ! me disais-je après avoir fait ces réflexions, vais-je vivre aux dépens des autres? Hélas! ce serait m'ouvrir une seconde porte pour arriver à la mort.

« N'avoir que des connaissances superficielles , acheter lamour à prix d'argent, et devoir sa subsistance à autrui , voilà trois choses mortifiantes pour des hommes de cœur. »

« Pour Thomme qui est malade, qui fait un long voyage, qui vit aux dépens d\iutrui, ou qui dort sous un toit étranger, la vie , c'est la mort : la mort est pour lui le repos. »

Après m'être livré à ces réflexions , je me laissai entraîner par la cupidité, et j'essayai d'amasser une nouvelle fortune.

On a dit :

« La cupidité fait perdre la raison , la cupidité engendre la soif des richesses, et l'homme tourmenté par la soif des richesses ne trouve qu'affliction dans ce monde et dans l'autre. »

Alors Yînâkarna me donna un coup (iu morceau de jonc , et je me dis : Celui qui se laisse aller à la cupidité n'est jamais content et se fait du mal à luimême.

« Celui qui convoite la richesse n'est jamais content ; il ne sait ni se modérer, ni dompter ses sens : tous les malheurs accablent l'homme dont le cœur n'est jamais satisfait. »

« Le bonheur est tout entier pour l'homme dont le

cœur est satisfait : pour celui qui a le pied chaussé, la terre n'est-elle pas en quelque sorte toute couverte de cuir? »

« Les hommes qui désirent la richesse et qui courent partout après la fortune peuvent-ils trouver le bonheur comme ceux qui ont Tesprit tranquille et le cœur réjoui par l'ambroisie de la satisfaction? »

« Il a tout lu , il a tout appris, il a tout pratiqué , celui qui a renoncé aux désirs et qui vit sans rien espérer. »

« Heureuse est la vie de l'homme qui ne s'est jamais incliné à la porte des grands, qui n'a jamais connu les chagrins d'une séparation, et n'a jamais dit une parole en vain ! »

a Cent yodjanas ne sont pas une grande distance pour l'homme entraîné par la cupidité; mais celui qui est content de son sort ne fait pas attention à la fortune , même lorsqu'il la trouve sous sa main. »

Dans ce monde , la meilleure chose est de savoir distinguer ce que l'on doit faire, afin d'agir suivant sa condition.

On a dit :

« Qu'est-ce que la vertu? C'est la sensibilité à l'égard de toutes les créatures? Qu'est-ce que le bonheur ? Pour les êtres de ce monde, c'est la santé. Qu'estce que l'amitié ? C'est le sentiment d'un bon naturel . Qu'est-ce que la science ! C'est le discernement. »

« En effet, le discernement est la science, quand vient l'adversité ; ceux qui agissent sans discernement rencontrent le malheur à chaque pas qu'ils font. ))

« Il faut sacrifier un individu pour sauver une famille , et une famille pour sauver un village ; il faut

48 IIlTOPADÉSA.

sacrifier un village pour le salut de rhumanité , et , pour sa propre conservation, il faut sacrifier la terre entière. »

« En s'élevant à la hauteur des êtres supérieurs, on recueille le fruit de son élévation suivant ses œuvres : Yâsouki lui-même , suspendu au cou de Hara, est un ascète. »

« De Teau que Ton peut se procurer sans peine, ou des mets délicats au milieu des alarmes , voilà ce que je vois quand je réfléchis : le bonheur est dans le repos. »

Après avoir fait ces réflexions, je me retirai dans une forêt solitaire.

« Mieux vaut se retirer dans une forêt habitée par les tigres et les éléphants, avoir les arbres pour demeure, des fruits murs et de leau pour nourriture, l'herbe pour lit, et un vêtement decorce, que de vivre au milieu de sa famille , lorsque l'on est réduit à la pauvreté. »

Grâce à l'heureuse destinée que m ont value mes œuvres dans une vie précédente, j'ai eu le bonheur de me lier avec cet ami que voici , et aujourdliui , grâce encore à mes bonnes actions dans une vie antérieure, j'ai trouvé le ciel même en venant auprès de vous.

« L'arbre empoisonné de cette vie produit deux fruits délicieux : la jouissance que donnent les douceurs de la poésie, et la société des gens de bien. »

a La société d'un ami , la dévotion envers Késava , et les ablutions dans l'eau du Gange , voilà , dans ce monde insipide , trois choses excellentes, et qu'il faut conserver. »

Manthara dit à son tour :

ce Les richesses ressemblent à la poussière qui s'attache aux pieds; la jeunesse, à un torrent rapide qui se précipite d'une montagne; Thumanité est changeante et mobile comme une goutte d'eau; la vie est comme l'écume. Celui qui ne pratique pas avec une ferme résolution la vertu, cette clef qui ouvre la porte du ciel, est tourmenté plus tard par le remords, tant qu'enfin , courbé par la vieillesse , il meurt consumé par le feu de la douleur. »

Vous aviez amassé trop de richesses : c'est cette faute qui a causé votre malheur. Ecoutez :

« La libéralité est un moyen de conserver la fortune que Ton a acquise, de même qu'un canal empêche de se perdre les eaux qui sont dans l'intérieur d'un étang. »

« L'avare, en enfouissant ses richesses dans le sein de la terre , leur fait prendre avant lui le chemin qui conduit au séjour ténébreux. »

« Celui qui met obstacle à son bonheur et désire amasser des richesses ressemble au portefaix, qui porte des fardeaux pour les autres : il est toujours dans la peine. »

ce Si l'on est riche par cela même que l'on possède une fortune dont on ne fait pas jouir les autres et dont on ne jouit pas soi-même , on est riche aussi avec des trésors enfouis dans la terre. »

« L'avare, ne jouissant pas de sa fortune, n'est pas plus riche que les autres. Ses richesses lui appartiennent : voilà pourquoi il y est attaché, et ce n'est qu'avec peine qu'il s'en sépare. »

<c La fortune de l'avare ne va ni aux dieux, ni aux

5o HlTOPADÉSA.

brahmanes, ni à ses parents, ni à lui-même ; elle devient la proie du feu , des voleurs et des rois. »

« La charité accompagnée d un langage affable, la science avec la modestie , la bravoure unie à la patience et la fortune jointe à la libéralité : voilà quatre belles et rares qualités. »

Et Ion a dit :

Il faut toujours amasser; mais il ne faut pas trop amasser : témoin le chacal qui aimait à faire des provisions et qui fut tué par un arc.

Comment cela? dirent le rat et le corbeau. Manthara raconta la fable suivante :

Le Chasseur, le Daim , le Sanglier, le Serpent et le Chacal.

ans la ville de Kalyânakataka habitait un chasseur nommé Bhaïrava. Cet homme, voulant manger de la viande, prit un jour son arc et alla chasser le daim au milieu des forêts du Vindhya. Comme il s'en allait emportant un daim qu'il avait tué, il aperçut un sanglier d'un aspect redoutable. 11 déposa le daim à terre et décocha une flèche au sanglier. L'animal fit entendre un grognement sourd et terrible et atteignit le chasseur dans la région des testicules. Celui-ci tomba comme un arbre coupé.

« Toute créature vivante périt par l'eau, le feu, le poison, les armes, la faim, la maladie, ou en tombant du haut d'une montagne, ou enfin par quelque autre cause. »

Leurs pieds écrasèrent un serpent. Cependant, un

HiTOPADÉSA. 5t

chacal nommé Dîrgharâva, qui errait en ces lieux et cherchait sa nourriture, vit le daim, le chasseur, le serpent et le sanglier morts. Ah! se dit-il en les regardant, je trouve aujourd'hui de quoi bien manger. « De même que le malheur, le bonheur vient aux mortels sans qu'ils s y attendent ; aussi je crois que, dans ce monde , cest la destinée qui remporte. »

Eh bien I avec leur chair, j'aurai de quoi me nourrir comme il faut pendant trois mois.

L'homme me fera subsister un mois , le daim et le sanglier deux mois, et le serpent un jour; aujourd'hui je vais manger la corde de l'arc.

Pour satisfaire mon premier appétit, je vais, laissant ces chairs délicieuses , manger cette corde sans saveur qui est attachée à l'arc. En disant ces mots, il se mit à ronger la corde. Dès que celle-ci fut coupée, l'arc se détendit : Dîrgharâva fut frappé au cœur et mourut.

Voilà pourquoi je dis : Il faut toujours amasser, etc.

Et Ion a dit :

a En fait de richesses , l'homme riche ne possède réellement que ce qu'il donne et ce qu'il consomme : car, après sa mort , d'autres jouissent de ses femmes et de sa fortune, y

« Ce que vous donnez à des gens de mérite et ce que vous consommez tous les jours, voilà, selon moi , votre fortune : car ces richesses que vous gardez avec soin , vous les conservez pour le premier venu. »

3Iaintenant, il est inutile d'en dire davantage sur ce sujet.

a Les hommes d'un esprit éclairé ne désirent pas ce qu'ils ne peuvent acquérir et ne veulent pas regretter ce qu'ils ont perdu ; jamais leur raison ne s egare, même dans le malheur. »

Mon ami, il faut toujours montrer de 1 énergie. « Même après avoir étudié les livres, on peut être ignorant; mais l'homme qui joint la pratique à la science est un savant. Ce n'est pas seulement en indiquant un bon remède que l'on guérit les malades. »

« Les préceptes de la science ne sauraient donner la moindre quaHté à celui qui craint de faire un effort : une lampe, dans la main même d'un aveugle, peut-elle éclairer pour lui les objets de ce monde? » Aussi , mon ami , dans quelque position que l'on se trouve, il faut être calme.

ce L'homme doit accepter le bonheur et le malheur qui lui arrivent : les peines et les plaisirs sont comme une roue qui tourne. »

ce De même que les grenouilles vont dans le fossé et les poissons dans l'étang rempli d'eau, le bonheur vient se donner tout entier à Thomme persévérant. » a Lakchmî va elle-même choisir pour son hôte l'homme persévérant, actif, qui sait se conduire, qui est exempt de vices, brave , reconnaissant et constant dans l'amitié. »

Et surtout :

ce Même sans fortune , l'homme qui a de la fermeté s'élève au-dessus des autres et devient un objet de respect ; l'homme faible tombe dans le mépris, quelques richesses qu'il possède. Un chien porant un collier d'or pourrait-il être aussi beau que

le lion, qui doit sa beauté à sa nature même et à une foule de qualités ? »

« Vous êtes riche , dites-vous ; voilà ce qui vous inspire de l'orgueil : pourquoi donc vous décourager lorsque vous avez perdu votre fortune? Labaissemenl et Télévation des hommes ressemblent au mouvement dune balle que Ton tient sur sa main. »

« L'ombre d'un nuage , l'amitié des méchants, le grain nouveau , les femmes , la jeunesse et les richesses, sont des choses dont on ne peut jouir qu'un certain temps. »

a II ne faut pas se donner tant de peine à chercher sa subsistance , le Créateur y a pourvu : dès que la créature est sortie du sein de sa mère, les mamelles de celle-ci répandent leur lait. »

« Celui qui a fait les cygnes blancs, les perroquets verts et les paons de diverses couleurs, pourvoira à votre subsistance. «

Mon ami, écoutez encore ces vérités, qui ne sont connues que des sages :

ce Les richesses, lorsque nous voulons les acquérir, nous donnent de la peine ; dans l'advcrshô, elles causent notre tourment ; dans la prospérité , elles nous troublent la raison : comment pourraient-elles nous apporter le bonheur? w

a Celui qui, dans ce monde, ne délire la richesse que pour bien s'acquitter de ses devoirs , ferait encore mieux de ne pas chercher à l'acquérir. Il vaut mieux s'éloigner d'un bourbier que d'y faire ses ablutions. »

« De même que les oiseaux trouvent leur nourriture dans l'air, les bêtes sauvages sur la terre, et les

54 lIlTOPADÉSA.

poissons dans Teau ; de même on est riche dans quelque condition que l'on soit. »

ce Les riches ont toujours à redouter le roi , l'eau , le feu, les voleurs, et jusqu'à leur famille, comme les créatures vivantes ont à craindre la mort, x

« Dans celle vie remplie de douleurs, est-il quelque chose de plus affligeant que cette pensée : un désir n'est pas satisfait tant qu'il n'a pas cessé (^d'exister » ?

Frère, écoutez encore ceci :

« Les richesses sont difficiles à acquérir ; une fois acquises, elles sont difficiles à conserver, et la perle d'une fortune que l'on possède est comme la mort : il ne faut donc pas songer aux richesses. »

c( En effet, si l'on renonçait à la soif des richesses, quel serait le pauvre? quel serait le riche? Si vous donnez un libre cours à la cupidité, la senitude menace votre tête. »

« Quel que soit l'objet que l'on désire, c'est de cet objet que le désir est né : la possession d'une chose n'est réelle que quand elle fait cesser le désir. »

Que dirai-je de plus? Soyez mon ami, et passez le temps ici avec moi.

a Pour ceux qui ont l'âme élevée, l'amitié dure jusqu'à la mort, la colère se calme à Imslant même, et les pertes ne sont accompagnées d aucun regret. »

« Les obligations religieuses et morales, l'élévation et l'abaissement , les liaisons et les séparations, sont des choses auxquelles les vivants ne peuvent jamais se soustraire : la vie n'a, en effet, d'autre terme que la mort. »

A ces mots, Laghoupatanaka s'écria : Vous êtes

vertueuse , Manthara , et vous avez des qualités bien dignes d'éloges !

« Les gens de bien peuvent seuls retirer les gens de bien du malheur : lorsqu'un éléphant s'est enfoncé dans un bourbier, il n'y a que l'éléphant qui soit ca ■ pable de le relever. »

« Celui qui sait apprécier le mérite se plaît avec celui qui en a ; celui qui est dépourvu de qualités n'aime pas l'homme de mérite. L'abeille va de la forêt sur le lotus ; mais il n'en est pas ainsi de la grenouille, qui reste toujours à la même place. »

ce Dans ce monde , le seul homme digne d'éloges, le plus grand, le plus honnête et le plus vertueux, est celui d'auprès duquel les mendiants et ceux qui demandent asile ne s'en vont pas mécontents et déçus dans leur espoir. »

Les trois amis passaient ainsi leur temps d'une manière agréable ; ils mangeaient tant qu'ils voulaient, se promenaient, et vivaient heureux et contents. Un jour, un daim nommé Tchitranga , effrayé par un chasseur, vint de leur côté. Voyant de loin venir ce daim , ils se crurent menacés de quelque danger. Manthara rentra dans l'eau ; le rat se réfugia dans un trou ; le corbeau prit son vol et alla se percher sur le haut d'un arbre. Laghoupatanaka ayant regardé au loin et ne voyant rien qui pût inspirer de la crainte, les amis revinrent et se rassemblèrent. Manthara dii au daim : Je vous salue; buvez et mangez tant que vous voudrez ; demeurez ici et prenez possession de cette forêt. — J'ai été effrayé par un chasseur, répondit Tchitranga, et je viens me réfugier auprès de vous.

ce Celui qui, par avarice ou par crainte , abandonne riiomme qui vient lui demander asile, commet, disent les sages, un crime égal au meurtre d'un brahmane ^ . w

Ensuite je voudrais être votre ami. — Nous y consentons volontiers, et notre amitié vous est acquise, dit Hiranyaka.

« Un enfant légitime 2, un homme avec lequel nous sommes liés par alliance , un homme qui descend de la même famille que nous, et celui que nous avons préservé de Tinfortune : voilà quatre espèces d'amis que nous devons reconnaître. »

Restez ici, et habitez en commun avec nous. En entendant ces paroles, le daim fut comblé de joie; il mangea tant qu'il voulut , but de l'eau , et alla se reposer à l'ombre d'un arbre près de l'étang.

« L'eau d'un puits , l'ombre d'un figuier ^, une femme syâmâ et une maison de briques, sont quatre choses qui doivent être chaudes pendant l'hiver et froides pendant l'été. »

Mon ami , dit Manlhara au daim , qui vous a effrayé? Est-ce qu'il vient quelquefois des chasseurs dans cette forêt déserte? — Dans le pays de Kalinga, répondit le daim, il y a un roi nommé Roukmangada. Ce prince, poursuivant le cours de ses conquêtes, s'est arrêté sur les bords du fleuve Tchandrabhâgâ et y a établi son camp. Demain matin il sera

1. Le meurtre d'un brahmane est, selon la loi hindoue, l'un des plus grands crimes que l'on puisse commettre.

2. C'est-à-dire né d'un père et d'une mère de la même classe.

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