‹ Hitopadésa, ou, L'Instruction utileChapitre 9 sur 55 · SOUHRIDBHÉDA OU LA DÉSUNION DES AMIS · texte numérisé non relu

SOUHRIDBHÉDA OU LA DÉSUNION DES AMIS

aître, dirent les jeunes princes, jusqu'à présent nous avons entendu le Mitralàbha; maintenant, nous désirons entendre le Souhridbhéda. — Hé bien! répondit Vichnousarman , écoutez le Souhridbhéda; en voici le premier sloka :

Il existait une amitié de plus en plus grande entre un lion et un taureau, dans une forêt. Cette amitié fui détruite par un chacal méchant et ambitieux.

Comment cela? dirent les jeunes princes. Vichnousarman raconta la fable suivante :

Le Taureau, les deux Chacals et le Lion.

ans le Dakchina, il y a' une ville que l'on appelle Souvarnavatî. Dans celte ville habitait un marchand très riche nommé Varddhamâna. Quoique possesseur d'une immense fortune , cet homme , voyant tous ses pa-

rents fort riches , voulut amasser de nouvelles richesses.

« Quel est Thomme qui ne se trouve pas plus grand lorsqu'il regarde au-dessous de lui? Ceux qui regardent au-dessus d'eux sont toujours pauvres. »

« L'homme même qui s'est rendu coupable du meurtre d'un brahmane sera vénéré s'il possède une grande fortune. Le pauvre, serait-il même d'une race égale à celle de la lune ^ est toujours méprisé. »

« Lakchmî ne veut pas accorder sa faveur à un homme indolent, paresseux, qui n'a foi qu'en la destinée et manque d'énergie, de même qu'une jeune femme n'aime pas à prendre un vieil époux. »

« La paresse , le libertinage , la maladie , l'attachement pour le pays natal , la satisfaction et la timidité, sont six obstacles à notre agrandissement.»

« Lorsqu'un homme se contente d'une petite fortune, le destin est, je crois, satisfait, et ne vient pas la lui augmenter. »

« Puisse aucune femme ne mettre au monde un fils indolent, ne donnant aucune satisfaction, manquant d'énergie et faisant la joie de ses ennemis ! »

On a dit :

c( Quand on n'a rien, il faut chercher à acquérir;

1. Nom de l'une des deux plus anciennes dynasties qui régnèrent dans Thide. La capitale des princes de cette dynastie fut d'abord Pratichtliâna, ville située près du confluent du Gange et de la Yamounâ, dans la contrée appelée aujourd'liui Doâb. Plus tard, les descendants de ces princes étendirent leurs possessions dans le Kouroukciiéira, et fondèrent successivement Indrapraslha, Hastinâpoura et Kausambî.

lorsqu'on a acquis , il faut conserver avec soin ; en conservant sa fortune, il faut laugmenler, et, quand on la augmentée, il faut l'employer à visiter les lieux de pèlerinage. »

« L'homme qui désire ce qu'il n'a pas ne peut arriver à la fortune que par des efforts continuels; mais le bien acquis, si Ton n'a pas soin de le conserver, se perd de lui-même. »

a Une fortune qu'on n'augmente pas avec le temps a beau n'être pas prodiguée , elle finit par se perdre comme Fandjana ; et la richesse , dès qu'on n'en jouit pas, devient une chose inutile. »

On a dit :

« A quoi sert la richesse à celui qui ne donne rien aux autres et ne jouit pas lui-même de ce qu'il possède? A quoi sert la force à celui qui n'oppose aucune résistance à ses ennemis ? A quoi servirait la connaissance des livres sacrés à celui qui ne pratiquerait pas la vertu? A quoi sen"irait une âme à celui qui ne serait pas maître de ses sens ? »

« En voyant fondre Tandjana et s'amasser les fourmilières, l'homme doit utiliser ses jours et les consacrer à des actes de charité, à l'étude des livres sacrés et à des œuvres pieuses. »

« Des gouttes d'eau qui tombent dans un vase le remplissent peu à peu : il en est de même de toutes les sciences, de la vertu et delà richesse. »

« Celui qui passe ses jours sans jouir de sa fortune et sans rien donner aux autres ressemble au soufflet d'un forgeron : il respire, mais ne vit pas. »

Ayant fait ces réflexions, le marchand attela deux taureaux, nommés Sandjîvaka et Nandaka, à un cha-

riot qu'il remplit de cliffcrentes sortes de marchandises, et partit pour Kâsmîra dans rintenlion de faire du commerce.

fi Est-il un fardeau trop lourd pour ceux qui sont forts? Y a-t-il une distance éloignée pour ceux qui sont entreprenants? Existe-t-il un pays étranger pour les gens instruits? Quel est Tenncmi de ceux qui parlent avec douceur? »

En passant dans une grande forêt, sur une montagne appelée Soudourga, Sandjivaka se laissa tomber et se cassa la jambe. Varddhamàna, le voyant dans cet état , fit les réflexions suivantes :

« Celui qui sait comment il doit se conduire peut faire toutes sortes d'efforts; mais il ne recueillera jamais de ses actions d'autre fruit que celui qui lui est réservé par la volonté du destin. »

ce 11 faut absolument éviter l'hésitation , car elle est un obstacle et nous empêche toujours d'agir. Laissons donc de côté toute hésitation , et achevons ce que nous avons entrepris. »

Après avoir fait ces réflexions , Varddhamàna laissa là Sandjivaka. 11 alla dans une ville appelée Dharmapoura chercher un autre taureau de grande taille, qu'il attela à son chariot; puis il partit. Sandjivaka se releva comme il put, en se soutenant sur trois jambes.

« Qu'une créature s'enfonce dans les eaux d'un lac, qu'elle tombe du haut d'une montagne, ou qu'elle soit même mordue par le serpent Takchaka, le temps qui lui est donné à vivre conserve en elle les organes de la vie. »

« On peut tomber du haut d'une montagne , se

plonger dans Tocéan , se jeter dans le feu , et jouer même avec des serpents : on ne meurt pas avant son heure. »

« Une créature, quand bien même elle serait percée d'une grêle de flèches, ne périt pas si son heure n'est pas encore arrivée; mais, lorsque son heure est venue, l'extrémité d'une tige de kousa suffit pour lui donner la mort, m

ce Une chose à laquelle on ne prend pas garde se conserve quand elle est protégée par le destin ; une chose que l'on garde avec soin est perdue si elle est frappée par le destin. L'homme abandonné sans défense dans une forêt n'en vit pas moins , tandis que souvent, malgré tous les soins qu'on lui donne, il trouve la mort dans sa maison. »

Sandjîvaka, mangeant tant qu'il voulait et se promenant dans la forêt, engraissa de jour en jour. Dès qu'il eut repris ses forces, il se mit à beugler. Dans cette même forêt habitait un lion nommé Pingalaka, heureux possesseur d'un trône qu'il avait acquis par la force de son bras.

On a dit :

« Les animaux ne donnent pas au lion l'onction royale, et ne célèbrent aucune cérémonie pour le sacrer. L'empire que le lion exerce sur les animaux lui appartient naturellement, parcequ'il a conquis la royauté par sa valeur. »

Un jour qu'il avait soif, ce lion vint sur le bord de la Yamounà pour boire de l'eau. Là, il entendit un bruit tel qu'il n'en avait jamais entendu un pareil : c'était le beuglement de Sandjivaka, qui retentissait comme le grondement des nuages annonçant la des-

truction du monde. En entendant ce bruit, il fut saisi de crainte. Au lieu de boire, il retourna sur ses pas ; il rentra dans sa demeure, où il resta silencieux, et se mit à réfléchir à ce que ce pouvait être. Comme il était dans cette situation, il fut aperçu par deux chacals, Karataka et Damanaka, fils de deux de ses ministres. Le voyant dans cet état, Damanaka dit à Karataka : Mon cher Karataka, pourquoi notre souverain , malgré sa soif, est-il revenu sans avoir bu et reste-til comme hébété ? — Mon cher Damanaka, répondit Karataka, c'est contre mon gré que nous servons ce prince. Pourquoi ferions-nous attention à ce qu'il fait, puisqu'il n'a pas eu d'égards pour nous et ne nous a causé que du chagrin ?

« Vois ce que font les serviteurs qui veulent s'enrichir en obéissant à un maître : les insensés perdent jusqu'à leur liberté corporelle ! »

« Ceux qui servent un maître ont à supporter le froid, le vent, la chaleur et toutes les souffrances. En ne s'imposant même pour pénitence que la moitié de ces tourments, le sage peut arriver à la félicité. »

« La vie n'est profitable qu'autant que l'on est indépendant : pour ceux qui dépendent des autres , qu'est-ce que la vie, sinon la mort? »

« On joue avec des serpents, on se livre au plaisir avec les femmes des autres, et on est esclave d'un roi. Ah! l'homme est un être brutal! »

« Viens, va-t'en, prosterne-toi, relève-toi, parle, fais silence : voilà comment les riches se jouent des malheureux qui se laissent séduire par l'espérance. »

ce Les insensés, afin de s'enrichir, font comme les

prostiluées : ils se parent sans cesse pour sen'ir d'équipage aux autres. »

« Le regard d un maître est inconstant par sa nature, et tombe même sur celui qui n'en est pas digne; cependant les serviteurs y attachent un grand prix.»

Et surtout :

a II s'abaisse pour s'élever ; pour vivre , il sacrifie sa vie ; il se rend malheureux pour arriver au bonheur : est-il un homme plus insensé que celui qui sert les aulres ? »

« S'il est taciturne , c'est un muet ; s'il est éloquent, c'est un fanfaron ou un bavard; s"il est patient, c'est un lâche; s'il ne souffre pas l'injure, c'est un homme mal élevé ; s'il reste auprès de son maître , c'est un impudent; s'il se tient à distance, c'est un homme timide. Le devoir d'un serviteur a des mystères profonds ; il serait impraticable même pour des yoguîs.»

Mon ami, reprit Damanaka , c'est une chose qu'il ne faut pas même penser.

« Comment ne servirait-on pas avec zèle les maîtres suprêmes? Dès qu'ils sont satisfaits , ils comblent à l'instant même nos désirs. »

a Comment les princes, s'ils n'avaient pas de serviteurs, pourraient-ils jouir du bonheur de voir un tchâmara s'agiter au dessus de leur tête , et posséder un parasol blanc attaché à l'extrémité d'un bâton , des chevaux, des éléphants et une armée ? »

Cependant , dit Karataka , en quoi cela nous regarde-t-il ? 11 ne faut jamais se mêler de choses qu'on ne connaît pas.

Considère ceci :

L'homme qui veut se mêler de choses qu'il ne

connaît pas périt et reste étendu sur le carreau, comme le singe qui arracha un coin.

Comment cela? demanda Damanaka. Karataka raconta la fable suivante :

Le Singe et le Pilier.

ans le pays de Magadha, aux environs de la foret de Dharmàranya , il y avait un kàyaslha nommé Soubhadatta. Cethomme faisait construire un pavillon pour donner une fête. Après avoir scié un pilier et lavoir fendu jusqu'à une certaine distance, Touvrier avait introduit un coin entre les deux morceaux de bois. Une troupe de grands singes , habitants de la forêt , arriva le soir en jouant, et lun deux, comme s'il eût été poussé par le bâton de la mort', vint saisir ce coin avec ses deux mains. Ses deux testicules, qui pendaient, se trouvèrent pris entre les deux morceaux du pilier. Au même instant, avec son étourderie naturelle , il fit un grand effort et arracha le coin. Dès que le coin fut enlevé, les deux morceaux de bois lui écrasèrent les testicules, et il mourut.

Voilà pourquoi je dis : L'homme qui veut se mêler de choses qu'il ne connaît pas périt, etc.

Pourtant, reprit Damanaka , un serviteur doit toujours faire attention à ce que fait son maître. — C'est, répondit Karataka, l'affaire du premier ministre, qui est chargé de tout surveiller. Quant aux sub-

1. Yama, dieu de la mort, est représenté avec uu bâton ou une massue dans la main droite , ce qui lui a valu le nom de Dandadbara [celui qui porte un bâton).

alternes , ils ne doivent pas s'occuper de ce qui regarde les autres.

Considère ceci :

Celui qui, par intérêt pour son maître, se mêle de remplir loffice d'un autre , est victime de son dévoûment, comme 1 ane qui fut battu pour avoir poussé un cri.

Comment cela? demanda Damanaka. Karataka raconta la fable suivante :

VAne et le Chien.

,\ y avait à Vârânasî un teinturier nommé Karpoûrapata. Un jour cet homme, après avoir pris long-temps ses ébats avec sa i jeune femme et l'avoir bien embrassée, s'endormit d'un profond sommeil. Cependant un voleur s'introduisit dans sa maison pour voler. Dans la cour, il y avait un âne attaché et un chien. L'âne dit au chien : C'est ton affaire ; comment se fait-il que tu n'aboies pas de toutes tes forces , afin d'éveiller notre maître ? — Pourquoi te mêles-tu de ce que j'ai a faire? répondit le chien; ne sais-tu pas comme je veille jour et nuit à la garde de sa maison? Depuis long-temps qu'il n'a plus rien à craindre, il n'a plus soin de moi, et maintenant il va jusqu'à négliger de me donner ma nourriture. Les maîtres, une fois qu'ils n'ont plus rien à redouter, négligent leurs serviteurs. — Insensé! reprit l'âne, écoute-moi : le chien, par sa nature, est un animal qui ne doit pas se laisser toucher; vois d'ailleurs ce que c'est que la qualité de serviteur.

y 6 HiTOPADÉSA.

a Celui qui nous demande quelque chose au moment où nous avons besoin de lui m6rite-t-il le nom de serviteur ou dami? Mais celui qui, même sans qu'on le lui commande , fait ce qu'il n'est pas obligé de faire, est un ami. »

Le chien répondit :

« Celui qui ne fait pas vivre ses sen'iteurs méritet-il que ceux-ci le considèrent comme leur maître lorsqu'il a besoin d'eux? N'est- on pas obligé de nourrir ses serviteurs et ses femmes? »

« Quand il s'agit de nourrir ses serviteurs, de servir son maître, de pratiquer ses devoirs et de donner le jour à un fils, on ne peut être remplacé par personne. »

Alors l'âne se fâcha. Tu es un méchant, s'écriat-il, puisque, dans un moment critique, tu négliges les intérêts de notre maître ! Hé bien ! c'est moi qui l'éveillerai.

« On doit adorer le soleil sur le dos; le feu, sur le ventre; un maître, de toute son âme, et le ciel, avec sincérité. »

En disant ces mots, il poussa un grand cri. Le teinturier fut réveillé par ce cri, et, furieux de voir son sommeil interrompu , il se leva et donna à l'âne tant de coups de bâton, que le pauvre animal en mourut.

Voilà pourquoi je dis : Celui qui, par intérêt pour son maître , se mêle de remplir l'office d'un autre, est victime de son dévoûment, etc.

Remarque bien que notre devoir est d'aller à la chasse, et que nous devons nous mêler de ce qui est notre affaire. Mais aujourd'hui, ajouta-t-il après

HiTÔPADÉSA. '^'J

avoir réfléchi, nous n'avons même pas besoin de chasser, car nous avons de quoi bien manger tous les deux avec ce qui nous reste. — Comment! reprit Damanaka avec humeur, vous ne servez le roi que quand vous avez besoin de nourriture ! Ce que vous dites là est mal.

a Les sages recherchent la protection des princes pour être utiles à leurs amis et nuire à leurs ennemis. Quel est celui qui ne peut pas remplir seulement son ventre? »

« La vie de Thomme qui fait vivre les brahmanes, ses amis et ses parents, est une vie utile. Quel est celui qui ne vit pas pour lui-même?»

a Puisse-t-il vivre celui qui, en vivant, fait vivre beaucoup d'autres personnes ! Le corbeau lui-même ne remplit-il pas son ventre avec son bec? »

Considère ceci :

« Pour cinq pourânas , un homme devient votre serviteur ; un autre le devient pour plusieurs lakchas; mais, même pour des lakchas, on ne peut trouver un bon serviteur. »

a Les hommes étant égaux par leur origine , la condition de serviteur est méprisée. Celui qui, dans cette condition même , n est pas le premier , est-il compté au nombre des vivants? «

On a dit :

« Entre le cheval, l'éléphant et le fer; entre le bois , la pierre et un vêtement ; entre la femme , lliomme et l'eau, la différence est grande. »

On a dit aussi :

« Le chien est satisfait quand il trouve un os sale, dégarni de viande, et auquel il ne reste plus qu'un

7^- HlTOPADÉSA.

peu de moelle et quelques tendons; et pourtant cet os ne peut apaiser sa faim. Mais le lion laisse là le chacal qui se présente devant lui, pour tuer 1 éléphant. Ainsi tout homme, lors môme qu'il est malheureux, veut recueillir le fruit de ses actions, suivant sa nature et son caractère. »

Considère encore la différence qui existe entre le maître et le serviteur :

« Le chien se roule aux pieds de celui qui le nourrit, remue la queue , fait le beau , se couche à terre et se met sur le dos ; tandis que le noble éléphant regarde gravement son maître et ne se décide à manger qu'à force de caresses. »

«Une vie, même d'un seul instant, qui est vantée par les hommes, et dans laquelle la science, le courage et la gloire ont brillé sans interruption , voilà ce que , dans ce monde , les sages appellent vivre. Le corbeau lui-même vit long-temps et mange les restes des sacrifices *. »

« Dans ce monde, à quoi sert la vie à un homme qui ne se fait pas respecter par son caractère et n'a aucune compassion pour ses serviteurs, pour le pauvre et pour ses parents ? Le corbeau lui-même vit long-temps et mange les restes des sacrifices. »

«Quelle différence y a-t-il entre la brute et l'homme grossier qui ne sait pas distinguer le bien et le mal, qui ignore la plupart des obligations religieuses prescrites par les Védas, et ne cherche qu'à emplir son ventre? »

Nous ne sommes l'un et l'autre que des subalter-

1. Bail, ou portion de nourriture jetée à terre après un sacrifice, et destinée aux animaux et aux êtres impurs.

nés, dit Karalaka: à quoi bon cette discussion entre nous? — Mais, reprit Damanaka, il ne faut qu'un moment pour qu'un ministre amve au faite de la puissance ou se trouve abaissé.

« Aucun homme, sur cette terre, n'est, par sa nature, regardé comme grand ou comme vil : dans ce monde, ce sont nos actions seules qui nous mènent à la condition d'homme respectable ou à la condition opposée. »

« De même qu'on ne peut monter une pierre sur une montagne sans de grands efforts , et qu'un instant suffit pour la jeter en bas, de même lamo s'élève par la vertu et s'abaisse par le vice. »

c( L'homme s'abaisse ou sélève par ses propres œu\Tes, comme'celui qui creuse un puits ou celui qui construit un mur. »

Ainsi , mon ami , on ne s'élève que par ses propres efforts. — Mais que veux-tu dire? dit Karataka. — Je me demande, répondit Damanaka, d'où vient Pingalaka, notre roi, pour être si effrayé? — Que peuxtu savoir? dit Karataka. — Y a-t-il, reprit Damanaka, quelque chose que le sage ignore?

On a dit :

ce L'animal même comprend ce qu'on lui dit; le cheval et l'éléphant nous portent lorsque nous le leur commandons ; l'homme instruit comprend même ce qu'on ne lui dit pas : l'intelligence possède l'avantage de connaître jusqu'aux signes. »

« La pensée la plus secrète se découvre par l'extérieur, les signes, la démarche, les gestes, le langage, les mouvements de l'œil et les changements qui s'opèrent sur le visage. »

8o HiTOPADÉSA.

Je vais donc profiter du moment où il a peur, et gagner ses bonnes grâces à force d'adresse.

« Celui qui sait changer de langage suivant l'occasion, donner à ses paroles un air de bonté et quelque chose d'agréable , et modérer sa colère suivant sa force , est un sage. »

Mon ami , répondit Karataka, tu ne sais pas ce que c'est que la condition de serviteur.

Considère ceci :

ce Celui qui entre sans être appelé, qui parle beaucoup sans être interrogé , et croit être agréable au souverain, est un insensé. »

Comment! mon ami, dit Damanaka, est-ce que j'ignore ce que c'est que la condition de serviteur?

Considère ceci :

a Y a-t-il une chose qui soit belle ou laide en ellemême? Pour chacun , le beau , c'est ce qui plaît. »

a Le sage qui sait prendre le caractère d'un homme en l'abordant se rend bientôt maître de lui. »

ce Quand on demande : Qui est là? il doit répondre : C'est moi, j'attends vos ordres ; il doit exécuter ponctuellement et le mieux qu'il peut ce que lui ordonne son souverain. »

ce Désobéir aux rois, manquer de respect envers les brahmanes et faire coucher ses femmes loin de soi, c'est se suicider sans armes. »

ce Celui qui est modéré dans ses désirs, qui a de la fermeté et de la sagesse, qui suit toujours son maître comme son ombre , et exécute sans délai ce qu'on lui ordonne , peut habiter le palais d'un roi. »

Quelquefois, reprit Karataka, vous encourez la disgrâce du souverain pour vous être présenté devant

H I TOP AD ES A. 8t

lui dans un mauvais moment. — C'est vrai, répondit Damanaka ; mais pourtant le serviteur est obligé de s'approcher du maître.

ce Ne rien entreprendre dans la crainte de commettre une faute est une marque de lâcheté. Frère, quels sont ceux qui renoncent à prendre de la nourriture de peur d'avoir une indigestion ? w

Considère ceci :

« Un souverain favorise lliomme qui est auprès de lui, sans regarder s'il est ignorant , de basse extraction ou méprisé. Presque toujours les rois, les femmes et les plantes grimpantes entourent et protègent ce qui est à côté d'eux. »

Mais , dit Karataka , si tu vas auprès du roi , que lui diras-tu ? — Ecoute, répondit Damanaka, je verrai s'il est bien ou mal disposé à mon égard. — Et à quel signe reconnaîtras-tu cela? demanda Karataka. — Ecoute, reprit Damanaka :

« L'attention que témoigne le prince en vous apercevant de loin , son sourire , les égards qu'il a pour vous en vous parlant , l'éloge qu'il fait de votre mérite, même en votre absence , le souvenir qu'il conserve de tout ce qui vous est agréable, l'attachement qu'il vous porte quoique vous ne soyez qu'un serviteur, les présents qu'il vous fait et l'amitié de plus en plus grande dont il vous honore : toutes ces marques datîection de la part du prince font de l'homme vicieux lui-même un homme rempli de qualités. »

« Les délais , les promesses continuellement renouvelées et les désappointements , telles sont les marques auxquelles l'homme sage reconnaîtra un prince mal disposé à son égard. »

Lorsque j'aurai reconnu ses dispositions , je lui parlerai de manière à m'atlirer ses bonnes grâces.

« Les sages nous montrent comme une chose évidente que le malheur et le bonheur qui sont la conséquence de 1 eloignement du prince, ou de laccès que l'on a auprès de lui, dépendent de la connaissance ou de l'ignorance des règles de la politique. «

Cependant, dit Karataka , si tu ne trouves pas une occasion favorable, tu ne dois pas parler.

« Vrihaspati lui-même, s'il parlait mal à propos, verrait mépriser son intelligence et se couvrirait d'une honte éternelle. »

« Sire , on trouve toujours aisément des flatteurs ; mais ce qu'il est difficile de rencontrer, c'est un homme qui veuille bien dire ou entendre une vérité désagréable. »

Mon ami , reprit Damanaka, ne crains rien : je ne dirai pas une parole mal à propos.

« Dans une circonstance malheureuse, quand un prince s'écarte de la bonne voie ou laisse passer le moment d'agir, un serviteur dévoué doit parler, même sans qu'on l'interroge. »

Et si je ne dois pas dire mon avis, même lorsque l'occasion s'en présente , alors je ne suis pas conseiller du roi.

« L'homme de mérite doit conserver et augmenter ce mérite, qui lui assure un moyen d'existence et lui attire, dans ce monde , les éloges des gens de bien. »

Ainsi, mon ami, laisse-moi partir, et je m'en vais. — Bonne chance , dit Karataka ; puisse ton projet réussir !

Damanaka alla auprès de Pingalaka, et s'approcha

de lui d'un air timide. Le roi l'aperçut de loin, et le reçut avec beaucoup d'égards. Damanaka se prosterna devant lui ; puis il s'assit. Je ne t'ai pas vu depuis long-temps, lui dit le roi. — Quoique votre majesté, répondit Damanaka, n'ait pas besoin de mes services , cependant , comme un serviteur doit toujours s'approcher de son maître quand il le faut, je suis venu.

« Ceux qui , dans les combats, répandent une grêle de flèches sur cette terre si belle par sa grandeur, sa forme et son étendue , et s"en rendent toujours maîtres , ceux-là même, quand ils se présentent devant leur souverain, montrent de l'hésitation dans leurs discours, et éprouvent un sentiment de crainte en face d'un personnage si vénérable. »

« En présence d'un roi, au milieu de gens vicieux, et dans une réunion de femmes débauchées, l'homme éloquent lui-même a le cœur saisi de crainte, et devient timide. »

Aujourd'hui ce n'est pas sans motif et sans nécessité que je viens. On a dit :

« Sire , les rois ont besoin d'un brin d'herbe pour se frotter une dent ou se gratter l'oreille ; à plus forte raison ont-ils besoin de l'homme, qui a un corps, une langue et des mains. «

Si votre majesté croit que j'ai perdu mon intelligence , parceque j'ai été long-temps regardé avec dédain, c'est une opinion qu'elle ne doit pas conserver.

« Les qualités d'un homme ne se manifestent pas d'elles-mêmes : ce n'est pas en suivant les chemins unis que l'on trouve le parfum du kastoûrikà. r^

« Une pierre précieuse peut s'agiter sur nos pieds, et un morceau de verre peut servir de parure à notre tête ; mais, quelle que soit la place qu'ils occupent, le verre nesl jamais que du verre, et la pierre précieuse est toujours une pierre précieuse. »

« Lorsfju'un homme est ferme et constant , on n'a pas lieu de craindre qu'il perde son intelligence , quand bien même il serait traité avec mépris : on peut renverser le feu , mais la flamme s'élève toujours. r>

Sire , il faut qu'un souverain sache distinguer ses serviteurs.

« Quand un roi ne fait aucune distinction entre ses serviteurs , et se montre le même à l'égard de tous, l'activité des hommes capables d"efforts se trouve bientôt paralysée. »

« Sire, il y a trois sortes d'hommes : les hommes supérieurs, les hommes inférieurs et les hommes ordinaires ; il faut donner à ces trois classes d'hommes trois espèces différentes d'emplois. «

« Il en est des serviteurs comme des bijoux : ils doivent être mis à leur place. La pierre précieuse destinée à orner la tête ne doit pas se porter au pied, et le bijou fait pour les pieds ne doit pas non plus se mettre sur la tête. »

a Si une pierre faite pour prendre place dans une parure d'or est sertie dans un morceau d'étain , elle ne rend aucun son et ne jette aucun éclat : alors on blâme l'ouvrier qui l'a montée »

« Si un morceau de verre se trouve placé sur un diadème, et une pierre précieuse sur un bijou destiné au pied , ce n'est pas la faute de la pierre précieu-

se : il faut s'en prendre à l'ignorance du joaillier. »

Considérez ceci :

ce Le prince qui sait reconnaître et juger ses serviteurs, et qui sait dire : Voilà un homme intelligent, dévoué et possédant deux qualités à la fois , trouve une foule de gens disposés à le servir. »

En effet :

(c Un cheval , une arme , un livre , une vînâ , un discours, un homme et une femme, sont des choses qui deviennent bonnes ou mauvaises , suivant celui auquel elles appartiennent. »

« A quoi sert un homme dévoué, mais sans capacité ? A quoi sert un homme capable, mais méchant ? Je suis dévoué et capable : Sire, vous ne devez pas me dédaigner. »

« Lorsqu'un roi méprise ses serviteurs, il n'a plus à son service que des ignorants, et par conséquent il n'a auprès de lui aucun homme sage. Quand il n'y a plus d'hommes sages dans un gouvernement , il n'y a plus de bonne politique , et, quand il n'y a plus de bonne politique , la perte de toute une nation est inévitable. »

« Les hommes honorent toujours celui qui a Testime du souverain ; mais celui que le souverain méprise est méprisé partout le monde. »

« Les sages doivent accepter un bon avis , même de la part d'un ignorant : la lampe ne nous éclairet-elle pas en l'absence du soleil ? »

Mon bon Damanaka , dit Pingalaka , que dis-tu ? Tu es le fils de notre premier ministre : pourquoi donc, à cause de mauvais propos, es-tu resté si long-temps sans venir? Maintenant, parle-moi li-

brement. — Sire, répondit Damanaka, j'ai une question à vous adresser : pourquoi, dites-moi, votre majesté, bien qu'elle eût soif, est-elle revenue sans boire, et reste-t-elle comme saisie d'étonnement ? — Tu as raison, reprit Pingalaka ; mais je n'ai personne à qui je puisse me fier assez pour lui confier ce secret. Cependant je vais te dire cela en confidence. Ecoute : Cette forêt est maintenant habitée par des êtres extraordinaires, et il faut que nous l'abandonnions. Voilà la cause de mon étonnement. J'ai aussi entendu un cri retentissant comme jamais je n'en avais entendu un pareil. A en juger d'après ce cri, l'animal qui Ta poussé doit être bien fort. — Sire , répondit Damanaka, il y a bien là de quoi s'effrayer. Nous aussi , nous avons entendu ce cri ; mais celui qui conseille d'abandonner d'abord le territoire et de faire la guerre ensuite peut-il s'appeler un conseiller ? D'ailleurs , dans cette situation difficile , votre majesté reconnaîtra quels sont les services qu'elle peut attendre de ses serviteurs.

a C'est avec la pierre de touche du malheur que l'homme éprouve la bonté de ses proches , de ses femmes et de ses serviteurs , et la force de son intelligence, de son esprit et de son âme. »

Mon ami, reprit le lion , une grande crainte me trouble. — S'il en était autrement , se dit Damanaka en lui-même , me parlerais-tu de renoncer aux douceurs de la royauté et de changer de demeure ? Puis il dit à haute voix : Sire, tant que je vivrai vous n'aurez rien à redouter. Cependant il faut nous concilier la bienveillance de Karataka et des autres aussi, car il est difficile de trouver beaucoup de person-

nés disposées à nous secourir dans le malheur.

Damanaka et Karataka furent accueillis avec faveur et traités avec distinction par le roi. Ils lui promirent de faire cesser sa crainte , et s'en allèrent. Chemin faisant, Karataka dit à Damanaka : Mon ami, pourquoi avons-nous promis au roi de le délivrer de sa crainte, et reçu ces témoignages d'une grande faveur, sans savoir si nous pourrons oui ou non apporter remède à sa frayeur? Il ne faut rien accepter de personne, et surtout d'un roi, quand on ne peut pas lui être utile. Considère ceci :

ce Celui dans la faveur duquel est la fortune, dans la valeur duquel est la victoire, et dans la colère duquel est la mort, est un personnage qui brille d"un souverain éclat. »

En effet :

ce II ne faut pas faire à un roi, quand même il serait ignorant, l'injure de le regarder comme un homme, car un roi est une grande divinité revêtue d'une forme humaine. »

Mon ami , répondit Damanaka en souriant, ne dis rien ; je connais la cause de sa frayeur : c'est le beuglement d'un taureau. Les taureaux nous servent de pâture , et à plus forte raison au lion. — S'il en est ainsi, dit Karataka , pourquoi n'avoir pas à l'instant même guéri le roi de sa frayeur? — En le délivrant de sa crainte sur-le- champ, reprit Damanaka , comment aurions-nous pu acquérir cette grande faveur? Ecoute :

Il ne faut jamais que les serviteurs rendent leur maître exempt de soins et négligent : tout serviteur qui rendra son maître exempt de soins éprouvera le sort de Dadhikarna.

Comment cela ? demanda Karataka. Damanaka raconta la fable suivante :

Le Lion et le Chat.

ans le nord , sur une montagne que Ton appelle Arboudasikhara, il y avait un lion nommé Mahâvikrama. Cet animal couchait dans une caverne de la montagne , et tous les jours, pendant son sommeil , un rat venait ronger l'extrémité de sa crinière. Le lion, voyant le bout de sa crinière coupé, fut en colère, et, comme il ne pouvait pas attraper le rat dans son trou , il se dit en lui-même : Que dois-je faire ?

« Lorsqu'on a affaire à un ennemi méprisable , ce n'est pas par sa valeur que l'on doit s'en rendre maître : pour le détruire , il faut employer des forces égales à celles qu'il possède. ):.

Tout en faisant cette réflexion, il alla dans un village, où il attrapa un chat nommé Dadhikarna. Il l'apporta dans sa caverne et lui donna de la viande et d'autres aliments. A partir de ce moment, le rat, qui avait peur du chat , ne sortit plus de son trou , et, comme il ne venait plus ronger la crinière du lion, celui-ci put dormir tranquillement. Tant qu'il entendit le rat faire du bruit, le lion donna au chat delà viande à manger. Un jour, le rat, pressé par la faim, sortit de son trou. Il fut pris et tué parle chat. Dès lors , le lion ne le vit plus et ne l'entendit plus crier. Comme il n'avait plus besoin du chat , il négligea de lui donner à manger, et Dadhikarna perdit ses forces faute de nourriture, .

HiTOPABÉSA. 89

Voilà pourquoi je dis : Il ne faut jamais que les serviteurs rendent leur maître exempt de soins, etc.

Damanaka et Karataka allèrent auprès de Sandjîvaka. Karataka se posa fièrement au pied d un arbre, tandis que Damanaka s avança vers le taureau , et lui dit : Taureau, le général Karataka, ici présent, à qui le roi Pingalaka a confié la garde de cette forêt, t'ordonne de te présenter immédiatement devant lui, ou sinon, de t éloigner de ces lieux ; autrement, il t'arrivera malheur. Ignores-lu ce que fera le roi dans sa colère ? Alors Sandjîvaka , qui ne connaissait pas les usages du pays , s'approcha avec crainte et se prosterna devant Karataka.

On a dit :

«L'intelligence est au dessus de la force. C'est l'absence d'intelligence qui est, pour les éléphants, la cause de la condition à laquelle ils sont soumis : voilà ce que proclame en quelque sorte le son du tambour battu par le conducteur de l'éléphant, w

Sandjîvaka dit avec timidité : Général , dites-moi ce que je dois faire. — Taureau, répondit Karataka, si tu veux rester dans cette forêt , va te prosterner aux pieds de sa majesté. — Assurez-moi protection, dit Sandjîvaka, et j'y vais. — Ecoute, taureau , reprit Karataka, tu n'as rien à craindre.

« Késava ne répondit point aux injures du roi de Tchédi •• Le lion rugit au bruit de la foudre : jamais il ne répond au cri du chacal. »

« Le vent ne déracine pas les herbes dont les tiges

1. Le fait mentionné dans ce passage est la lutte qui eut lieu entre Krichna et Sisoupâla, roi de Tchédi, après renlèvenient de Roukminî, fiancée de ce {>rince.

sont tendres et inclinées vers le sol ; mais il renverse les arbres les plus hauts : il est grand et ne s'attaque qu a ce qui est grand. »

Les deux chacals firent rester Sandjîvaka à une petite distance, et se rendirent auprès de Pingalaka. Le roi les regarda d'un œil bienveillant et leur témoigna beaucoup d'égards. Ils le saluèrent; puis ils s'assirent. Eh bien ! dit le roi à Damanaka , las-tu vu? — Sire, répondit Damanaka, je l'ai vu; il est humble , mais aussi fort que votre majesté le pensait. Cependant il désire se présenter devant votre majesté: parez-vous donc de vos insignes, et asseyez-vous pour le recevoir.

ce L'eau brise un pont; un charme est détruit quand on n'a pas soin de le tenir secret; la méchanceté rompt l'amitié; les paroles suffisent pour triompher de l'homme timide.»

Il ne faut pas vous effrayer d'un bruit.

On a dit :

On ne doit pas s'effrayer d'un bruit lorsqu'on n'en connaît pas la cause. Pour avoir découvert la cause d'un bruit, une entremetteuse devint un objet de respect.

Comment cela? dit le roi. Damanaka raconta l'histoire suivante :

L'Entremelteuse et la Clochelte.

u milieu des monts Srîparv^ata, il y a une ville que l'on appelle Brahmapoura. Sur le sommet de la montagne voisine de cette ville habitait , disait-on , un râkchasa nom-

mé Ghantàkarna. Un jour, un voleur qui se sauvait avec une clochette qu'il venait de dérober avait été tué et dévoré par un tigre. La clochette, tombée des mains du voleur, avait été ramassée par des singes , qui la faisaient sonner à chaque instant. Les habitants de la ville avaient vu Thomme dévoré et entendaient continuellement le sonde la clochette. Alors chacun disait : C est Ghantàkarna qui, dans sa colère, mange les hommes et fait sonner sa clochette. Tout le monde s'enfuyait de la ville. Cependant une entremetteuse nommée Karâlâ , après avoir long-temps réfléchi et cherché la cause de ce bruit si extraordinaire, découvrit que c'étaient des singes qui faisaient sonner la clochette. Elle alla parler au roi. Sire, lui dit-elle, si Ton veut me donner une grande somme d argent , je tuerai ce Ghantàkarna. Le roi lui donna de l'argent et la congédia. L'entremetteuse fit le mandalapoudjâ, le ganatchakra et autres cérémonies magiques, avec une dévotion qui étonna tout le monde; puis , emportant avec elle des fruits que les singes aiment, elle entra dans la forêt et répandit ces fruits sur le sol. Aussitôt les singes abandonnèrent la clochette pour se jeter sur les fruits. L'entremetteuse prit la clochette , retourna chez elle, et devint un objet de vénération pour tout le monde.

Voilà pourquoi je dis : On ne doit pas s'effrayer d'un bruit, etc.

Les deux chacals amenèrent Sandjîvaka et l'introduisirent auprès du roi. A partir de ce moment, le taureau demeura long-temps dans la forêt , et une amitié réciproque exista bientôt entre lui et le lion. Mais, un jour, le lion reçut la visite de son frère que

Ton appelait Stabdhakarna. Pingalaka accueillit son hôte, le fit asseoir, et se disposa à partir pour lâchasse, afin d aller lui chercher de quoi manger. Cependant Sandjîvaka dit au roi : Sire, où est la chair des daims qui ont été tués aujourd'hui? — Damanakaet Karataka le savent bien, répondit le roi. — 11 faut voir, reprit Sandjîvaka, s'il en reste oui ou non. — Il ne reste plus rien, répondit le lion en souriant. — Comment, dit Sandjîvaka, ont-ils pu à eux deux manger tant de viande? — On en mange , répondit le roi, on en prodigue et on en laisse perdre : voilà ce qu'on fait tous les jours, — Hé quoi ! reprit Sandjîvaka, tout cela se fait sans que votre majesté en sache rien ! — Oui, cela se fait sans que je le sache, répliqua le roi. — Hé bien ! dit Sandjîvaka, cela n'est pas convenable. On a dit :

« Un serviteur ne doit rien faire de son chef et sans en instruire son maître , à moins que le but de son action ne soit de sauver son souverain d'un malheur.»

« Un ministre doit être comme un vase * : il faut qu'il dépense peu et reçoive beaucoup. Sire, celui qui ne fait aucun cas d'un instant est un fou ; c'est un pauvre que celui qui fait peu de cas d'un cauri. »

« En effet, le meilleur ministre sera toujours celui qui saura augmenter les revenus , ne serait-ce que d'un kâkinî. La vie d'un prince riche , c'est le trésor : ce n'est pas le souffle qui constitue pour lui la vie. »

« D'ailleurs, ce n'est pas en remplissant les autres devoirs de sa caste que l'homme arrive à laconsidé-

1. Kamandalou , vase de terre ou de bois dont se servent les ascètes pour y mettre de l'eau.

ration. Une fois réduit à la pauvreté, on est abandonné de sa femme même, et à plus forte raison des autres. »

Et voici ce qui contribue le plus à la ruine d'un prince :

« Les dépenses excessives, le manque de sun,eillance, l'acquisition des richesses par des moyens iniques, le gaspillage et leloignement : voilà ce qu'on appelle la ruine du trésor. »

« Celui qui dépense suivant ses caprices, et "sans calculer son revenu, ne tarde pas à se ruiner, quand bien même il serait riche à l'égal de Vaïsravana. »

A ces mots , Stabdhakarna prit la parole. Mon frère, dit-il, écoute-moi. Tes deux anciens serviteurs, Damanaka et Karataka , ont la direction des affaires de la paix et de la guerre , et l'administration des finances ne doit pas être confiée à celui qui est chargé des affaires. Au reste, je vais l'exposer ce que j'ai appris concernant la manière de bien distribuer les emplois.

« Un brahmane , un kchatriya et un parent ne valent rien en fait d'administration. Malgré toute la peine que l'on se donne , on ne peut obtenir d'un brahmane aucune reddition de compte, »

« Si vous confiez vos richesses à un kchatriya , il vous montre toujours son épée. Un parent s'empare de toute votre fortune , et s'en rend maître en vertu de sa qualité même de parent. «

« Si vous choisissez pour ministre un vieux serviteur, il ne vous craint pas , même lorsqu'il vous a offensé. Le vieux serviteur méprise son maître, et n'agit que selon son caprice. »

y4 lIlTOPADÉSA.

« Si vous confiez lautorilé à un homme qui vous a rendu des services, celhomme ne croil jamais vous offenser. Un tel ministre se fait un drapeau de ses services, et confond tout dans un état. »

a Dès qu'un ministre se joue de son souverain en secret, et remplit lui-même le rôle de roi , il méprise toujours son maître. Ce mépris est la conséquence d'une trop grande familiarité. »

« Un ministre corrompu souffre tout , et ne sait tirer parti de rien. Un prince peut prendre comme exemples de pareils serviteurs un Sakouni et un Sakalàra. »

« Jamais il ne faut enrichir un ministre, quel qu'il soit; c'est un conseil que donnent les sages : la prospérité change le caractère de l'homme. »

« Ne pas profiter des avantages qui se présentent, échanger les biens de son souverain , montrer trop d'obligeance, être négligent, manquer de jugement, et se livrer aux plaisirs : voilà les plus grands défauts que l'on puisse rencontrer chez un ministre. »

a C'est aux rois de faire en sorte que leurs officiers leur rendent des comptes , de les surveiller sans cesse, de leur donner de l'avancement, et de leur confier successivement diverses sortes d'eml>lois. »

a Les ministres , lorsqu'on les presse, dégorgent la substance du souverain : ils ressemblent pour la plupart à des abcès. »

« Il faut que les rois de la terre tourmentent continuellement leurs ministres. Un vêtement de bain , si on le tordait une seule fois , pourrait-il rendre beaucoup d'eau ? »

Ces maximes une fois connues , il faut les mettre en pratique quand l'occasion s'en présente. — C'est vrai, dit le lion ; mais Damanaka et Karataka n'exécutent pas du tout mes ordres. — Tout cela n'est pas convenable, reprit Stabdhakarna.

« Un roi ne doit pas souffrir la désobéissance, même de la part de ses fils ; autrement , quelle différence y aurait-il entre un roi véritable et un roi en peinture ? »

« L'homme stupide perd la réputation; le méchant perd l'amitié ; celui qui n'a plus l'usage de ses organes ne peut plus avoir de famille ; l'avare perd le mérite moral et religieux ; Thomme vicieux perd le fruit de la science ; le malheureux perd le bonheur; le roi qui a un ministre indolent perd son royaume. »

Et surtout :

« Un roi doit, comme un père, protéger ses sujets contre les voleurs , contre ceux qui sont attachés à son service , contre l'ennemi , contre ses favoris et contre sa propre avarice, s

Ainsi, mon frère, suis mon avis. Nous avons fait aujourd'hui notre repas; Sandjîvaka ne se nourrit que d'herbe et de grain : il faut lui confier la garde des provisions.

Le conseil de Stabdhakarna fut suivi. Pingalaka laissa de côté tous ses amis et ses sénateurs, et vécut dans une grande intimité avec Sandjîvaka. Voyant qu'on ne distribuait plus les vivres en aussi grande abondance, même aux serviteurs du roi, Damanaka et Karataka se communiquèrent leur pensée l'un à l'autre. Mon ami , dit Damanaka, que faire mainte-

^G HlTOPADÉSA.

nant? C'est notre faute , et, lorsque c'est sa faute, on ne doit pas se plaindre.

On a dit :

Trois personnes ont été malheureuses par leur faute : une entremetteuse, pour s'être liée elle-même ; un marchand , pour avoir voulu prendre une pierre précieuse , et moi, pour avoir touché Swarnarékhâ.

Comment cela? dit Karataka. Damanaka raconta l'histoire suivante :

Aventures de Kandarpakétou, comprenant l'histoire

du Vacher, du Barbier et de leurs Femmes ,

et celle du Marchand qui, par son avarice ,

perdit toute sa fortune.

ans une ville que l'on appelle Kantchanapoura, il y avait un roi nommé Vîravikrama. Le principal officier de justice de ce prince faisait conduire un barbier au supplice, lorsqu'un religieux mendiant nommé Kandarpakétou, qui était accompagné d'un marchand, retint le condamné par le bord de son vêtement et s'écria : Cet homme ne mérite pas la mort ! — Pourquoi dites-vous que cet homme ne mérite pas la mort? répliquèrent les gens du roi. — Ecoutez, reprit le religieux. Et il leur dit ces mots : Trois personnes ont été malheureuses par leur faute , etc. — Comment cela? demandèrent les gens du roi. — Je suis fils de Djîmoûtakétou, roi du Sinhaladwîpa , dit le religieux, et je me nomme Kandarpakétou. Etant un jour dans un jardin de plaisance, j'appris d'un marchand qui faisait le commerce maritime que non

loin de là, au milieu de l'océan , le quatorzième jour de la lune , s élevait un kalpa , et qu'au pied de cet arbre apparaissait, sur un sofa d'or enrichi de pierres précieuses, une jeune fille parée de toutes sortes de bijoux, comme Lakchmî, et jouant de la vinâ. Je m'embarquai avec le marchand et me dirigeai de ce côté. Dès que nous fûmes arrivés , je vis la jeune fille couchée sur un sofa et à demi plongée dans la mer, telle que le marchand me l'avait dépeinte ; puis elle s'enfonça au milieu des eaux avec ses compagnes et disparut à mes yeux. Je fus séduit par le charme de sa beauté, au point que j'en perdis la raison, et je me précipitai dans la mer pour aller à sa poursuite. J'arrachai une branche du kalpa, et jarrivai dans une ville d'or qu'elle habitait. Je la vis dans un palais d'or, étendue sur son sofa et servie par des vidyâdharis. Elle m'aperçut de loin et envoya vers moi une de ses suivantes, qui m'adressa la parole avec respect. Je questionnai la suivante , et elle me répondit : Ma maîtresse est la fille de Kandarpakéli, souverain des vidyâdharas : elle se nomme Ratnamandiari. Elle est promise en mariage, et elle a résolu de donner sa main , sans que son père môme le sache , à celui qui aura vu de ses propres yeux cette ville d'or. Epousez-la donc selon le mode gandharva. Je l'épousai selon le mode gandharva, et je vécus agréablement avec elle dans son palais. Un jour, elle me prit en particulier et médit : Mon mari, jouissez de tous ces biens tant que vous voudrez; maisne touchez jamais à cette vidyàdharî en peinture, que l'on nomme Swarnarékhâ. Cette défense m'en donna l'envie , et j'allai toucher les seins de Swarnarékhâ. Au même

98 UlTOPADÉSA.

instant, le portrait me donna un coup de pied, et je retombai dans mon pays comme j'étais venu. Je m'en allai bien triste, et, après avoir erré en tous lieux, j'arrivai dans cette ville. Lorsque le soleil se fut couché, j'entrai dans la maison d'un vacher qui demeurait non loin de l'endroit où j'étais, et je lui demandai de me loger. Le vacher voulut bien m'accorder une place dans sa demeure , et il dit à sa femme : Jusqu'à ce que je revienne, tu auras soin de cet homme. Cette recommandation faite, il s'en alla. Pendant son absence, sa femme, qui menait une mauvaise vie, eut une entrevue avec une entremetteuse. Le vacher, en revenant de ses pâturages , la vit s'entretenir avec cette entremetteuse. La femme du vacher, dès qu'elle aperçut son mari, rentra chez elle sans se déconcerter, et se mit à arranger son lit et à faire tous les apprêts du coucher. Le mari la battit ; puis il l'attacha à un pilier, et se coucha. Au milieu de la nuit, l'entremetteuse , qui est la femme de ce barbier, revint et dit à la femme du vacher : Votre noble amant est consumé par le chagrin de votre absence; il est comme un homme qui va mourir.

On a dit :

a Lorsque le dieu des nuits * eut dissipé les ténèbres , l'Amour perça de ses flèches les cœurs des jeunes gens qu'il voyait. »

Je vais me lier à ce pilier et prendre votre place. Allez lui parler et revenez bien vite.

Après que ceci se fut passé, le vacher se réveilla. Maintenant , dit-il , pourquoi ne vas-tu pas auprès

Page 1