‹ Hitopadésa, ou L'instruction utile: recueil d'apologues et de contesChapitre 64 sur 131 · LIVRE DEUXIÈME I · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME I

« Le prince qui fera dépendre sa fortune d*un mifflstre. videox périra comme un aveugle privé de guide. »

En toutes choses, Sandjivaka n'agit que suivant son caprice. J'en prends à témoin votre m^esté, et vous savez :

a II n'y a pas dans le monde un homme qui ne désire la fortune. Quel est sur cette terre celui qui peut rqga-der sans concupiscence la femme d'un autre,, si eOe est jeune et belle ? »

Mon ami, dit le lion après avoir réfléchi, quoique œla puisse être vrai, je n'en ai pas moins Que grande amhîé pour Sandjivaka. Considère <eci :

a Celui qui nous est cher nous est toujours cher, lors même qu'il nous offense. Quel est cdui qui n'aime pas son corps, quand même il serait rempli de maladies ? »

« Celui qui nous est cher a beau faire ce qui nous est désagréable, nous ne l'en aimons pas moins. Méprise-t-on. le feu parce que l'on a vu sa maisoa incendiée ? »

Siie, reprit Damanaka, c'est un grand tort que Ton a.

« L'homme sur lequel le souverain jette les

yeux de préférence, que ce soit un fils, un ministre ou même un étranger, devient le favori de la Fortune. »

Écoutez, Sire :

« La chute d'un ministre malveillant, quoique capable, est un événement heureux. Le bonheur se plaît là où il y a un homme qui parle et un homme qui écoute. »

Vous avez éloigné vos vieux serviteurs pour élever un étranger aux honneurs. En agissant ainsi, vous avez commis une faute.

« Il ne faut pas protéger des étrangers au préjudice d'anciens serviteurs : c'est la plus grande faute que l'on puisse commettre, car elle cause la ruine d'un État. »

Hé quoi I dit le lion, c'est étonnant I Je l'ai pris sous ma protection ; je l'ai fait venir et l'ai comblé de bienfaits : comment peut-il chercher  me nuire ?

— Sire, répondit Damanaka,

« Vous avez beau avoir toutes sortes d'^;ards pour le méchant, il suit toujours son penchant naturel : il est comme là queue d'un chien que l'on friserait au moyen d'huiles et de pommades.»

« Graissez la queue d'un chien, frottez-la et

ï-h de liens ; » vous la déliez au bout de douze ans, elle revient à son état naturel, a

■ En élevant les méchants et en ayant des ^ards pour eux, peut-on gagner leur affection ? On aurait beau arroser des arbres vénéneux avec de l'ambrobie, ils n'en produiraient pas de tneilleurs fruits. »

Cest pour cela que je dis :

« Nous devons, roâme sans que l'on nous consulte, donner un bon avis à celui dont nous ne Jfaions pas la ruine. Tel est le devoir des honnêtes gens : si l'on agit autrement, on ne se montre plus homme de bien, u

On a dit :

■ L'homme qui nous porte une véritable affection est celui qui nous met à l'abri d'une infortune ^ l'oeuvre véritable est celle qui est exempte de souillure ; la véritable femme est celle qui est soumise ; le vrai sage esc celui qui est honoré des gens de bien ; la véritable fortune est celle qui n'inspire aucun orgueil ; le véritable ascète est celui qui a renoncé aux désirs ; le véritable ai celui qui est sincère ; l'homràe vrwment dig porter ce nom est celui qui ne se laisse pas mentcr par ses sens. »

Si votre majesté, malgré cet avertissement, devient victime de la méchanceté de Sandjîvaka, ce ne sera pas la faute de son serviteur.

En effet :

a Un prince aveuglé par la passion ne tient aucun compte de son devoir ni de son intérêt ; il va suivant ses penchants et son caprice, comme un éléphant furieux ; puis, lorsque enflé d'orgueil il tombe dans Tabîme de la douleur, il rejette le blâme de sa conduite sur son serviteur, et ne reconnaît pas sa propre faute. »

Pingalaka se dit en lui-même :

« Il ne faut châtier personne sur Taccusation d'autrui : on ne doit punir quelqu'un, ou le traiter avec honneur, qu'après s'être assuré soi-même de la vérité. »

On a dit :

« Avoir de la bienveillance ou de raversion pour quelqu'un sans bien connaître son mérite ou ses défauts, c'est aller à sa perte comme si l'on mettait par témérité la main dans la gueule d'un serpent. »

Puis il dit à haute vpix : Alors, que l'on fasse appeler Sandjîvaka. — Sire, reprit Damanaka avec embarras, n'en faites rien, car de cette façon

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