X. — LE BARBIER QUI TUA UN MENDIANT
L y avait à Ayodhyâ un kchatriya nommé Tchoûdâmani. Cet homme voulait s'enrichir; il se donnait beaucoup de peine, et adressait depuis longtemps ses vœux au dieu qui porte un croissant de la lune en guise de diadème (i). Lorsqu'il se fut purifié de ses fautes, le
(i) Voyez la note, page 88.
dieu lui apparut pendant son sommai, et, sur l'ordre de ce dieu, le roi des yakchas (i) lui adressa ces paroles : Tu te feras raser ce matin Je bonne heure ; puis tu te tiendras cachi^ près de la porte de ta maison, un bâton à la maiti. Le premier mendiant que tu verras entrer dans la cour, tu le tueras sans pitié à coups de bâton ; ce mendiant deviendra un vase plein d'or, et, avec cet or, tu seras heureux, pendant toute ta vie, autant que tu le désires. Le kchatriya suivit ce conseil, et la promesse du dieu fut réalisée. Cependant le barbier qui était venu raser le kchatriya fut témoin de cette aventure. Ah! se dit-il en lui-même, c'est là le moyen de s'enrichiri Pourquoi donc n'en ferais-je pas autant? A partir de ce moment, le barbier se cachait tous les matins avec un bâton d la main, et attendait rarrivéc d'un mendiant. Un jour il en trouva un, et le ma à coups de bâion; mais il re^ut le châtiment de sa faute, et les gens du roi lui donnèrent tant de coups qu'il en
Voilà pourquoi je dis : La récompense qu'un autre a obtenue pour une bonne action, etc.
(i) Kinvtn, din du richess. Il ctt aiwi Dominipiircsqa'il 1 foar ttrrivan les jikcliu.
Le roi dît :
« Est-ce d'après le récit de vieilles histoires que Ton peut juger d*un étranger, et reconnaître s'il vient sans motif, s'il est. notre ami ou s'il n'est qu'un traître? »
Laissons cela, et exécutons ce qui a été dit. Tchitravarna est sur les hauteurs du Malaya : maintenant, que devons-nous faire? — Sire, répondit le ministre, un espion qui vient d'arriver m*a appris que Tchitravarna a méprisé les avis du vautour, son premier ministre ; nous pouvons par conséquent vaincre cet insensé.
« Un ennemi cupide, cruel, indolent, déloyal, négligent, timide, irrésolu, insensé, et qui méprise le soldat, est, dit-on, facile à vaincre. »
Avant qu'il assiège notre forteresse, il faut envoyer le sârasa et d'autres généraux le long des rivières, dans les montagnes, dans les forêts et sur les routes, afin de détruire son armée.
On a dit :
« Si l'armée ennemie est fatiguée par suite d'une longue marche ; si elle est arrêtée par des fleuves, des montagnes ou des forêts ; si elle est épouvantée par la crainte du feu et d'autres objets redoutables; si elle souffre de la £ûm et de la soif; si
elie^est point sur ses gardes ; si elle manque de viytes; si elle est tourmentée par les maladies et ia^&mine; si elle ne s'avance pas en bon ordre; si ^est peu nombreuse; si elle est embarrassée dans sa marche par la pluie et par le vent ; si elle est inconmiodée par la boue, la poussière et l'eau ; si elle est dispersée, et harcelée par ses ennemis, UQ roi ne doit pas craindre de l'attaquer. »
« Si l'armée ennemie, fatiguée d'avoir veille dans la crainte d'une attaque, dort pendant le jour, uii roi doit la détruire pendant qu'elle est encore troublée par le sommeil. »
Qpe vos généraux marchent contre les forces de cet insensé, et qu'ils les attaquent jour et nuit, toutes les fois que l'occasion s'en présentera.
Le conseil du tchakravâka fut suivi. Tchitravarna perdit une partie de ses troupes et un grand nombre de ses principaux officiers. Cet échec le découragea, et U dit i son ministre Doûradarsin : Mon ami, ai-je été trahi, ou bien est-ce une faute que j'ai commise?
On a dit :
« Il ne faut pas agir mal à propos parce que l'on possède un royaume, car le manque de sagesse dans la conduite cause la ruine de notre fortune,
de même que la vieillesse détruit la beauté la plus remarquable. »
« L'homme habile arrive à la fortune; celui qui se nourrît d'aliments salubres acquiert la santé; celui qui est bien portant trouve le bonheur; l'homme laborieux atteint au dernier terme de la science, et celui qui sait se bien conduire obtient en partage la vertu, la richesse et la gloire. »
Sire, répondit le vautour, écoutez :
« Un roi ignorant lui-même, s'il s'attache à des hommes avancés dans la science, acquiert un grand édat, de même qu'un arbre étend plus loin son ombre lorsqu'il est voisin de l'eau. »
« L'ivrognerie, la passion des femmes, l'amour de la chasse, le jeu, la prodigalité, la dureté dans les paroles et l'excès de sévérité dans les châtiments, sont des vices chez les rois. »
« Ni celui qui n'obéit qu'à la passion et à l'emportement, ni celui dont le cœur est corrompu par la fourberie, ne peuvent obtenir les grands pouvoirs surnaturels (i) : toute perfection morale réside dans la sagesse et la valeur. »
(i) Ces pouvoirs ou dons surnaturels, appelés siiâhis on vilboûfisy ne peuvent être obtenus qu*après de grandes austérités. Ils sont au nombre de huit, savoir : x^ la faculté de rendre son corps petit et imperceptible; z** celle de le rendre léger;
En voyant l'ardeur qui animait vos troupes, vous vous êtes laissé entraEner par voue témérité ; vous n'avez pas voulu écouter les conseils que je vous donnais, et vous m'avez parlé durement. Ce qui vous airive aujourd'hui est la conséquence de voire &ute.
On a dit :
<■ Quelles fautes un mauvais conseiller ne fàit-il pu commettre en politique? Quelles maladies n'affligent pas celui qui se nourrit d'aliments malsùnsî Qpel est l'homme que n'enorgueillit pas la lôrtune? Qpel est celui que la mort ne vient psis frapper? Quel est celui à qui la promesse d'un objet désiré ne cause point de tourment? »
« L'affliction détruit la joie ; l'hiver prend la place de l'automne ; le soleil dissipe les ténèbres ; l'ingratitude détruit un bienfait -, la possession d'un être chéri apaise le chagrin ; la sagesse dans la conduite nous tait triompher de l'adversité, et k manque de conduite cause la ruine des fortunes même les plus grandes, s
Alors je me suis dit : Il fiiut que mon rd ait perdu rtntdligence ; autrement chercherait-il à obKurctr, par le feu de ses paroles, la lumière que répandent les histoires contenues dans les ouvrages de politique ?
tt A quoi sert Tétude des livres à cduî qm est naturellement dépourvu d'intelligence ? Qpdle serait Tutilité d'un miroir pour celui qui aurût perdu les deux yeux ? v
Par conséquent, }e me suis va, — Mon ami, dit le roi en joignant ses pattes en signe de respect, c'est ma £iute ; mdntenant, enseigne-moi comment je pourrai retourner vers le mont Vindhya avec le reste de mon armée. — Cherchons à réparer le mal, se dit le vautour en lui-même.
« Il &ut toujours contenir sa colère devant les dieux, son précepteur spirituel, les vaches, les rois, les brahmanes, les enfants, les vidOards et les malades. »
Sire, dit-il ensuite en souriam, ne craignez rien, et prenez courage.
Écoutez, Sire :
« La sagesse des minbtres se manifeste dans un cas de rupture ; le talent des médecins se déploie dans une maladie dangereuse. Cest à Toecyre que
Ton reconnaît la capacité : lorsque tout va bien, quel est celui qui ne par^t pas savant ? »
« Les ignorants n'entreprennent que de petites choses, et encore sont-ils eml)arrâssés ; mais ks gens instruits en entreprennent de grandes, et n*éprouvent jamais le moindre embarras, n
Lors donc que par votre valeur vous aurez renversé la forteresse ennemie, je vous ramènerai eu peu de temps au mont Vindhya, tout couvert de gloire et d'éclat, avec votre armée. — Maintenant, dit le roi, conunent cela se fera-t-il, avec un corps d'armée si peu nombreux ? — Sire, répondit le vautour, tout cela se fera; mais comme, pour celui qui veut vaincre, la promptitude est la condition nécessaire de la victoire, il faut dés aujourd'hui faire le siège de la forteresse.
Cependant la grue qui avait été envoyée comme espion revint auprès d'Hiranyagarbha, et lui dit : Sire, d'après le conseil du vautour, le roi Tchitra* vama va venir assiéger la forteresse avec le peu de troupes qui lui restent. — Sarvadjna, dit le cygne, que devons-nous £ûre maintenant? — Il faut voir, répondit le tchakravâka, quels sont, parmi vos soldats, les forts et les faibles. Lorsque vous saurez cela, donnez de l'or, des vêtements, etc.,
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et dispensez vos faveurs à chacun sdon son mérite.
a La Fortune n'abandonne jamais le grand roi qui s'écarte de son chemin pour ramasser un kâkinf aussi bien que mille nichkas, et qui, lorsque les circonstances l'exigent, répand des millions (i) d'une main libérale. »
« Sire, quand il s'agit d'un sacrifice, d'un mariage, d'une calamité, de la destruction de ses ennemis, d'une action glorieuse, de la réception d'un ami, de femmes que l'on aime, et de parents qui sont pauvres, on ne pourrait faire de trop grandes dépenses. »
« Un sot, par cela même qu'il craint de dépenser un peu, finit par tout perdre. Qpiel est l'honamc intelligent qui renoncerait à l'usage d'un ustenûlc dans la crainte d'en faire don à sa fiancée ? »
Mais, dit le roi, dans la situation où nous sommes, est-il bon de dépenser beaucoup ? Il Êiut, dit-on, conserver ses richesses pour les temps de calamités. — Comment le malheur pourrait-il atteindre celui qui est favorisé delà Fortune ? répondit le ministre. — La Fortune est quelquefois
(i) Le mot koti, que donne le texte, signifie Utténlemeat dix millions.
irritée, dit le roi. — Sire, reprit le ministre, les richesses que Ton entasse finissent par se perdre ; il faut, par conséquent, ne pas faire preuve de pardmome, et combler vos soldats de présents et de marques d'honneur. On a dit :
« Ceux qui se connaissent les uns les autres, ceux qui sont satis£dts, ceux qui sont bien décidés à mourir, ceux qui sont de haute naissance, et ceux que l'on a traités avec distinction, sont toujours vainqueurs de l'armée ennemie. »
« Onq cents braves, réunis en une masse compacte, bien disposés, bien équipés, et résolus, suffisent pour détruire une armée ennemie. »
c Celui qui manque de discernement, qui est crud et ingrat, est abandonné de ses serviteurs même, et à plus forte raison des autres : il en est ainsi de l'homme intéressé. »
« La véracité, la bravoure, la clémence et la libéralité, telles sont les plus grandes qualités d'un prince : un roi qui ne possède point ces qualités n'obtient qu'une mauvaise renommée. »
Les ministres doivent aussi être traités avec distinction. On a dit :
« Un prince opulent doit faire des dépenses pour celui qui a contribué à sa grandeur ; il doit
confier su viu et ses ridicsxs i l'haïamt digne du sj confiiuice. •
u Le roi qui a pour consàliei un fripon, une femme ou un enfant, est leavtné par le vem de la mauvaise politique, et se trouve submergé dans l'ocùm des affaires. •
Écoutei, Situ :
n La terre doit être libteale envers celui qui sait se modérer dans la joie et doos k col^e, qui iiiàiage son trésor, et a toujours soin de ses serviteurs. »
« Ceux qui sont dikidOs à partager avec leui (iouverain les privations aussi bien que la piospirlié, voilA ce qu'on, appelle des ministres : un roi ne doit jamais dédaigner de pareils serviteurs, f
K Quand un roi se laisse aveugler par l'orgueil, ul se noie dans l'océan des affaires, lui tendre l-i main ou moment où il chancelle, voilà ce que fiùt un ministre qui a pour lui les sentiments d'un
Cependant Méghavama entra ; il salua le roi, ti lui dit : Sire, veuiUei ni'accotder la faveur de vous voir. L'ennemi, impatient de combattre, est devaiu la porte de la forteresse. Que votre majesté l'ordonne, et je sors afin de déployer ma valeur : j^-
m'acquitterai ainsi de ma dette envers votre majesté. — Non, non, dit le tchakravâka ; s'il fallait sortir de la forteresse pour combattre, il serait inutile d'avoir une forteresse pour abri.
« Le crocodile, tout redoutable qu'il est, perd sa force quand il est sorti de l'eau, et le lion luimême, s'il quittait la forêt, ne serait certes pas plus fort que le chacal. »
Sire, il faut que vous marchiez en personne et que vous soyez témoin du combat.
a Un roi doit suivre son armée et avoir les yeux fixés sur elle, afin de l'exciter à combattre : le chien lui-même, lorsqu'il a son maître auprès de lui, ne se montre-t-il pas aussi brave qu'un lion ? »
Tout le monde alla ensuite à la porte de la forteresse, et une grande bataille fut livrée. Le jour suivant, le roi Tchitravama dit au vautour : Mon anù, c'est à toi maintenant de remplir ta promesse. — Sire, répondit le vautour, écoutez seulement ced :
« Une forteresse est, dit-on, mauvaise, lorsqu'elle ne peut pas réàster longtemps, lorsqu'elle est trop petite, lorsqu^dle a pour commandant un homme ignorant et vicieux, lorsqu'elle n'est pas abritée, etlorsqu*dle est défendue par des soldats timides. »
Mais il n'en est pas de même de celle-d.
c La trahison, le blocus, Tescalade et l'assaut^ voilà ce qu'on appelle les quatre moyens de s*emparer d'une forteresse. »
n faut maintenant combattre avec autant d'ardeur que nos forces nous le permettent. Puis, parlant à l'oreille du roi : Voilà, ajouta-t-il, ce que nous devons faire.
Avant le lever même du soleil, le combat s'engagea aux quatre portes, et les corbeaux mirent le feu aux habitations situées dans l'intérieur de la forteresse. Alors on cria de tous côtés : La forteresse est prise ! la forteresse est prise ! En entendant ces cris et en voyant la plupart des habitations en feu, les troupes du cygne et tous les habitants de la forteresse se jetèrent bien vite dans l'étang.
« Prendre une sage résolution, montrer du courage, bien combattre, et se retirer prudemment, voilà ce que l'on doit faire, autant qu'on le peut, et sans balancer, lorsque le moment est venu. »
Le cygne, qui, par sa nature, marchait lentement, n'avait plus avec lui que le sârasa, lorsqu'un coq, l'un des généraux de Tchitravama, vint lui barrer le passage. Général sârasa, dit le roi Hiranyagarbha, ne te fais pas tuer pour me rendre ser-
lice. Tu peui encore te sauver : jetie-loi donc dans l'eau, et concerte-tcri avec Sarvadjna pour placer mon fils Tchoûdâraani sur le trône. — Sire, répondit le sârasa, ne parlez pas ainsi : un tel langage m'afflige. Puisse votre majesté être victorieuse tant que la lune et le soleil resteront au iirmament 1 Je suis encore commandant de la forteresse, et l'ennemi ne pourra y pénétrer que (juand l'entrée aura été souillée de ma chair et de
V On trouve diffîdlenient un souverain patient, généreui, et sachant apprécier le mérite, a
Cela est vrai, dit k roi, mais
* n est difficile aussi, je crois, de trouver un serviteur hoonëte, adroit et dévoué. »
Sire, reprit le sârasa, écoutez :
■ Si, après avoir renoncé à combattre, on n'avait plus à redouter la mort, on ferait bien de se retirer ; mais, pour la créature, la mort est inévitable : à quoi servirait-il alors de ternir sa réputarioD sans profil? »
« Dans cette vie, qui ressemble au tourbillon des vagues agitées par le vent, c'est faire acte de vertu que de saaifier ses jours pour un
Sire, vous êtes souverain, et il faut vous sauver â tout prix.
« La nature, toute grande qu'elle est, ne peut plus exister dès que son souverain l'abandonne : là où il n'y a plus de vie, que peut ùxrc le médecin Dhanwantari lui-même ? »
« Lorsque le roi s'endort, le monde entier s'endort avec lui ; dès qu'il s'éveille, chacun se révdile, comme le lotus au lever du soleil. »
« Le roi, le ministre, le territoire, la forteresse, le trésor, l'armée, un allié, et les corporations de citoyens, telles sont les parties essentielles dont se compose un gouvernement. »
Mais la principale de ces diverses parties, c'est le roi.
Le coq se précipita alors sur le cygne et le frappa avec la pointe de ses ergots. Le sârasa se jeta sur lui, et couvrit le roi de son corps. Qpoique déchiré par les coups d'ergots et de bec que lui portait le coq, il fit à son souverain un rempart de son corps, et le fît sauter dans l'étang. Le coq fiit tué d'un coup de bec par le général. Enfin, les oiseaux fondirent en masse sur le sârasa, et il périt accablé par le nombre. Le roi Tchitravarna entra dans la forteresse ; il s'empara des.
richesses qu'y avaient laisséw les vaincus, ei; dans son camp, où il entendit avec joie lesc des bardes qui célébraient sa victoire.
Dans l'armée du i^gne, dirent les jeunes pr le s&ras3 se distingua par sa vertu, car il ses
■ Les vaches mettent au monde des peti ont tous la forme d'une vache ; mais il en es qui donnent le jour à un taureau dont les < tombent jusque sur les épaules. »
Eh Wen ! reprit Vichnousarman, que ce gi vertueux obtienne dans le monde des étoi place qu'il a achetée au prix de sa vertu !
soit servi par des vidyâdbarîs, et qu'il jouis bonheur du ciel !
On a dit :
« Les hommes qui sont braves dans le co qui se sacrifiem pour leur souverain, qui soi voués â leur maître et reconnaissants, vont le del. o
■ Toutes les fob qu'un héros succombe en par les ennemis, il obtient le séjour étemé n'a pas montré de Ucheté. »
Vous avez entendu le Vigraha. — Nous soi bien satisfaits de l'avoir entendu, répondiret
jeunes princes. — Eh bien', reprit Vichnousarnuit, écoutez encore ceci :
Souverains de la terre, {niissiez-vous ne Jamab biie U guerre avec les éléphants, les chevaux et les fap'a™n< 1 Puissent vos ennemis, renversa par la sagesse de votre politique et de vos d£fib£rations, comme par une tempête, chercher un refuge dans les cavernes des montagnes 1