CHAPITRE PRIiMIKR
Ce que l'on sait île la biogmphic d'IIobhcma. — Sa naitutance k AmtierJam.en i^ïIH,
— Conjectures sur %a famille. — Il figure dan» une eipcriiie avec J. van Ruyndael, dont il fut trù« probablement l'clcve. — Son mariage en 1668. — Il eai nommé jaugcurjurd de la ville d'Aninterdam. — Mœurs adminittratives de cette époque.
— Hobbcnia meurt dans la misère le 7 décembre 1709.
La plus grande incertitude règne encore aujourd'hui au sujet de la famille d'Hobbcma et ce n'est que sous une forme très dubitative que nous consignerons ici quelques documents cites par M. de WUrzbach comme pouvant avoir trait à cotte famille. Un critique hollandais, M. Ch. Kramm, l'auteur d'une Histoire de l'Art dans les Pays-Bas^ mentionne, en effet, la découverte faite par lui, dans une vente opérée en i85i à Leuwarden, d'armoiries peintes sur verre et qui, avec la date de 1620, portent les noms d'Otto Hobbema et de sa femme, Margarctha van Bornier. Si l'on était fondé à reconnaître là des parents de l'artiste, cette découverte confirmerait à la fois la noblesse de sa famille et son origine frisonne que le nom même cf Hobbema rend assez vraisemblable. D'autre part, dans le Dictionnaire critique, publié à Paris en 1867, par M. A. Jal, nous trouvons la publication, sous la date du 21 décembre 1669, d'un mariage contracté devant l'église réformée de Paris, par un certain Kdouard Hobbema, orfèvre de cette ville, âgé alors de vingt-huit ans et fils de Hubert Hobbema, décédé charpentier à Amsterdam. La singularité de ce nom d'Hobbema, la date de cet acte et l'indication qu'à ce moment le père du contractant était mort à Amsterdam, permettent de supposer que la désignation s'applique à un jeune frère du peintre, et ce qui ajoute quelque poids à cette supposition, c'est que nous verrons, en cette même année 1669, Meyndert Hobbenu donner à son premier enfant, sans doute en l'honneur de son oncle, ce prénom d'Edouard, assez peu usité alors en Hollande. Rien ne s'opposerait d'ailleurs à ce que Otto Hobbema fût le père du charpentier d'Amsterdam, et l'exercice de cette profession manuelle, indice d'un certain amoindrissement dans la situation de la famille, expliquerait aussi la condition plus que modeste dans laquelle notre peintre devait passer sa vie.
Quoi qu'il en soit, le premier document positif qui concerne Meyndert Hobbema nous a été fourni par M. Scheltema, l'archiviste d'Amsterdam bien connu, qui, dans une brochure parue en 1864, a publié cet acte, daté du 2 novembre 1668. Il est relatif au mariage du peintre Meyndert Hobbema, d'Amsterdam, alors âgé de trente ans, avec Eltje Vinck de Gorcum, âgée de trente-quatre ans. L'artiste n'a plus ses parents, mais il est assisté par un certain Jacob van Ruysdael, demeurant sur le Harlemmer-Dyk, qui signe comme témoin. De la teneur de cet acte, il résulte qu'Hobbema était né à Amsterdam en i638, et l'on «tait naturellement conduit à penser que le Ruysdael en question était le grand paysagiste qui habitait, en effet, Amsterdam à ce moment. Il semblait, il est vrai, difficile d'avoir sur ce point une entière certitude, car non seulement le cousin de Ruysdael, le fils de son oncle Salomon, portait également le même prénom de Jacob, et il se trouvait aussi alors à Amsterdam, mais M. Scheltema a pu constater que vers cette époque il n'y avait pas moins de cinq Jacob van Ruysdael demeurant dans cette ville*. Une découverte plus récente faite dans les archives par M. A. Bredius, qui a déjà rendu tant de précieux services à Thistoire de l'art hollandais, nous vaut un argument décisif en faveur de cette hypothèse.
Il n'était pas rare alors de voir les peintres figurer dans des expertises ayant pour objet d'estimer les tableaux faisant partie de successions ou acquis par des amateurs qui avaient lieu de suspecter, après la vente, leur authenticité. Convoqués à cet effet en présence d'un notaire, ils donnaient leur avis sur la valeur des peintures comprises dans des inventaires, ou sur le bien fondé de leurs attributions. Le dépouillement d'un grand nombre de pièces notariales a enrichi en ces derniers temps la critique d'informations assez imprévues sur l'âge des artistes, sur la durée des séjours qu'ils ont pu faire dans différentes villes, et enfin sur
I. Seul de toute cette famille de peintres, Jacob, le plus célèbre de ses membres, a signé Ruisdael par un i, tandis que son père, son oncle et son cousin écrivaient Ruysdael. Bien qu'en ce qui touche les noms d'artistes la règle ge'néralement usitée soit de suivre l'orthographe qu'ils ont eux-mêmes adoptée, nous ne pensons pas qu'il y ait lieu d'établir une distinction qui, dans ce cas particulier, nous semble un peu anormale. Le nom de Ruysdael n'est pas d'ailleurs, comme on le croyait, un nom patronymique; mais, ainsi que me l'apprend M. A. Bredius, c'est celui d'un château avec un hameau, aujourd'hui disparus, qui étaient situés aux environs de Naarden, çt dont l'existence est encore signalée en 1621, et même en lôSo.
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lo LES ARTISTKS CELEBRES
les relations qui, à ce moment, ont existé entre eux. C'est ainsi qu'à la date du 9 juin 166 r, à la requête d'un sieur Laurens Mauritsen Doucy, plusieurs peintres d'Amsterdam sont cite's pour examiner une marine qui avait été vendue au requérant comme étant l'œuvre de J. Porcellis, par un marchand d'objets d'art de Delft, Abraham de Cooge*. Barent Cornelisz, Willem Kalff, Allart van Everdingen (ces deux derniers se disant âgés tous deux de trente-neuf ans), et Jacob van Ruysdael, âgé de trente-deux ans, assignés comme experts, ne pensent pas que l'œuvre soumise à leur examen soit digne de Porcellis, et donnent brièvement les motifs de leur appréciation. Or, à la suite de leurs signatures, nous relevons celle de l'un des deux témoins qui assistent les comparants :
Bien jeune encore (il n'avait à ce moment que vingt-trois ans), Hobbema n'a pas été appelé comme expert, mais sa griffe apposée au bas de cet acte, au-dessous même de celle de Jacob van Ruysdael, est une preuve des relations que dès cette époque il avait avec ce dernier et qui devaient se maintenir entre eux pendant plusieurs années. Nous avons dit, en effet, que les noms des deux artistes se trouvent de nouveau réunis sept ans plus tard, au bas du contrat de mariage d'Hobbema. Des relations aussi suivies et la différence même des âges nous sembleraient déjà une présomption suffisante en faveur de l'hypothèse assez généralement admise que Hobbema a été l'élève de Ruysdael. Le caractère de ses œuvres s'accorde, on le verra, avec les faits que nous venons de citer pour justifier cette filiation de son talent.
Un autre document, non moins intéressant, dû aux recherches de M. de Roever, le savant successeur de M. Scheltema et le collaborateur de M. Bredius, jette un jour assez piquant sur les mœurs administratives de ce temps ^. Le livre des comptes des bourgmestres d'Amsterdam nous apprend qu'en 1668, l'année même où il se mariait, Hobbema était nommé jaugeur-juré de la ville, pour les liquides de provenance étrangère : vins, huiles, etc., qui, à leur débarquement, devaient être
I . Het geboortejaar van J. van Riiisdael, par A. Bredius ; Oud-Holland, t. VI, p. 2 1 . 3. Oiid-Holland, t. III, p. i5i.-
MEYNDIIRT HOHRKMA ii
^valuds suivant les mesures de capacité alors usit<îes en Hollande. L« coïncidence n'éiaU point fortuite. Dans le mois même oti s'était conclu son mariage, par un acte daté du aS novembre, et passé devant le notaire François Mcerhout d'Amsterdam, Hobbcma reconnoissait que cet emploi, qui lui éxah cchu, il le devait à l'intervention d'une compagne de sa femme, nommée Saertgen (Sarah) Valentyn, comme elle domestique du bourgmestre Lambert Reynst. En reconnaissance de ce service, il s'engageait à payer, tant qu'il conserverait sa place, une rente annuelle de 25o llorins à cette Hlle, à moins que celle-ci, venant à se marier, ne fit aussi pourvoir son mari d'un emploi quelconque. Ce prélèvement de 25o florins sur ses gains annuels était, on le comprend, une assez lourde charge pour Hobbcma, et son mariage avec une servante plus 8gdc que lui de quatre ans ne prouve pas non plus que sa situation fût olors bien brillante. Ajoutons, pour épuiser cet incident, que cette Sarah Vâlentin entendait assez habilement ses affaires et profitait largement de l'influence qu'elle avait acquise sur le bourgmestre, son maître '. Cette influence était assez grande pour que, dons cette même année 1668, elle obtînt encore par son entremise une nouvelle place, celle de patron du bateau-poste de Buiksioot, à Amsterdam, pour le mari d'une nourrice qui se trouvait également avec elle au service de L. Reynst. Ainsi que l'avait fait Hobbcma, cet homme s'engageait à payer une rente de 25o florins par an ù Sarah, qui dans cet acte est qualifléc « de demoiselle âgée ». Ce pouvoir de dispensatrice des emplois publics était, on le voit, pour cette domestique vieillie sans doute au service de la maison, la source d'une exploitation en règle qui lui procurait d'assez jolis revenus, et le fait que de pareils contrats pussent être stipulés devant notaire nous donne une singulière idée de l'esprit public et des habitudes administratives de ce temps.
La détermination prise par Hobbema de chercher dans un emploi municipal des moyens d'existence montre clairement la modicité du profit que devait lui valoir la pratique de son art. Suivant toute apparence, ses œuvres se vendaient encore moins bien que celles de J. van
I. Lambert Reynst était, en iômS, priîsident bourgmestre, et, comme tel, disposait pour cette année de certains emplois, qui, à cette cpoque, et mtime beaucoup plus tard, étaient octroycs aux domestiques de ces magistrats. Hobbema devait rester en bons termes avec la famille dans laquelle sa femme avait servi, car un tîls du bourgmestre, Cornclis Reynst, figure comme témoin au baptême de son premier enfant.
Ruysdacl, qui fut toujours besogneux. Et pourtant, à en juger par la quantité des tableaux qui garnissaient les intérieurs ou qui figurent dans les inventaires de cette époque, on serait tente de croire que les artistes trouvaient alors un emploi fructueux de leur talent. Mais en réalité ces tableaux ne leur étaient souvent payés qu'un prix minime ; les paysages surtout, et pour quelques florins, on pouvait se procurer des ouvrages de Van Goyen, de Van dcr Neer et de Jacob van Ruysdael. Quand on parcourt la biographie des artistes hollandais, il ne faut donc pas s'étonner si un assez grand nombre d'entre eux ont dû recourir à quelque industrie ou exercer un emploi public pour subvenir à leur existence. Plusieurs, et non des moindres, joignaient en effet à leur art une autre profession. L'oncle même de Ruysdael, Salomon avait trouvé le secret de la fabrication d'une substance qui avait l'apparence et la dureté du marbre. Van Goyen essayait, sans grand profit, de spéculer sur les tulipes, sur les maisons et sur les tableaux; Jan Steen, son gendre, après avoir loué à Delft la brasserie du Serpent, puis celle de l'Etrille, devait à la fin de sa vie tenir une auberge à Leyde ; Picter de Hooch était en i653, à la solde d'un sieur Justus de La Grange, en qualité de valet de chambre et de peintre, et dans la vente de la collection de son maître, en i655, il n'y avait pas moins de dix tableaux de lui, estimés de 6 à 20 florins chacun. Un autre peintre d'intérieurs, Esaïas Boursse, avait servi comme enseigne à bord de la flotte et il s'embarquait en 1661, sur un vaisseau de la Compagnie des Indes Orientales; Vermeer de Delft s'acquittait de dettes criardes en cédant à très bas prix quelques-uns de ses tableaux, et Abraham van Beyeren, le célèbre peintre de nature morte, essayait en vain d'apaiser de la même manière les réclamations de son tailleur, de son boulanger et de ses autres fournisseurs *. Les littérateurs n'étaient pas, au surplus, mieux partagés et Vondel, le poète populaire, avait un commerce de chaussetier ; un autre poète, Jean Krul, était forgeron, et Spinosa devait gagner misérablement sa vie en polissant des serres d'optique.
La charge de jaugeur-juré, qu'Hobbema conserva jusqu'à mort, absorbait sans doute une notable partie de son temps, car, à partir du moment 'où il en fut pourvu, ses tableaux deviennent de plus en plus rares. Grevée, comme elle l'était, de la redevance qu'il payait à la « demoiselle
I. Voir les Chefs-d'œuvre du Ry^ksmuseum d'Amsterdam, par A. Bredius ; passim.
âgée », cette place était cependant bien précaire et l'artiste éprouvait quelque peine à soutenir son ménage. Des enfants lui étaient venus : d'abord un fils baptisé le 9 septembre 1669, à la Nieuw-Kerk, sous le nom d'Edouard, peut-être, ainsi que nous l'avons dit, en souvenir d'un oncle qui portait ce nom ; puis deux filles baptisées successivement le II décembre 1671 et le 6 décembre 1673. Avec les années, la gène allait s'accuser de plus en plus dans la maison d'Hobbema et, quand sa femme mourut en 1704, (le ménage habitait à ce moment dans la Konyne- Straat), il était dans l'indigence. Cinq ans après, le peintre lui-même, qui demeurait alors sur le Rozengracht, près du Doolhof, à quelques pas et presque en face de la maison que Rembrandt avait occupée, s'éteignait misérable comme lui, le 7 décembre 1709. Il était enterré le 14 décembre suivant, dans le cimetière de la Wester-Kerk. En regard de l'inscription de chacun des deux époux, sur les registres mortuaires figure la sèche et trop significative mention : Classe des Pauvres.