CHAPITRE PREMIER LES ORIGINES
Le Hondjo. — Shunsho. — Les livres jaunes.
Près de la grande Yeddo, mais bien loin de ses agitations et de sa rumeur, de l'autre côté de la Soumida et de ses rives bordées de cerisiers, dans le faubourg de Hondjo, vivait, au milieu du XYiii^ siècle, un artisan nommé Nakajima Icé. Il fabriquait, avec une habileté qui étendit sa clientèle jusqu'aux princes Tokougawa et à la maison du Shogoun, ces miroirs ornés de reliefs singuliers qui, lorsqu'on les regarde d'une certaine façon, transparaissent sur le côté poH, comme une floraison immobile au fond d'un étang.
Il élevait un enfant, dont on ne sait pas les origines, — peut-être son fils, peut-être simplement adopté par lui, et dont le vrai père aurait été Kawamoura Hiroyémon, inconnu comme artiste sous le nom de
Boiinsei. I^e petit Tokitaro était né dans la dixième année de l'ère Horéki^ Il grandit dans le paisible Hondjo, parmi des salines et des jardins maraîchers, au cœur de cette banlieue qui est tout de suite la campagne, à l'ombre des maisons basses. lyà sont les boutiques des petits marchands, ouvertes sur la solitude, les métiers et les négoces des cités rustiques, ourdis en silence dans la sérénité des jours. C'est dans la modestie et le recueillement de ces lievix que s'écoulèrent les premières années de l'enfant qui devait illustrer le nom d'Hokousaï. Paix provinciale, paix de campagne qui resta chère à son cœur et dont il tira un pseudonyme auquel il demeura fidèle, le paysan de Katsoushikj , par allusion au district dont fait partie le Hondjo.
Les premiers visages qui se penchèrent vers lui furent ceux des bonnes gens, ses voisins, les figures rondes et pHssées, aux yeux bridés, au large nez, que nous retrouvons épatées d'un sourire de courtoisie et de gaieté à tous les feuillets de tant de beaux livres d'images. Ceux-là, les compères industrieux et point pressés, les indolents fumeurs de pipes, les marchands et les marchandes, les flâneurs des coins de rue, savaient les histoires qu'il faut pour peupler de songes les nuits et
I. 1760, d'après les tables de Bramsen. Le 5 mars, d'après Concourt, qui suit TOuklyo-yé rouikô. Entre le 9 octobre et le 8 novembre, d'après M. Revon. Un an plus tôt, le 31 janvier 1759, d'après une tradition plus contestable. Sur toute cette période, cf. l'excellent chapitre de M. Revon et Bing, La Jeunesse d'Hokousaï, dans la Revue Blanche, X, i®' avril 1896, p. 310 sq.
les jours, depuis Yamauba et Kintoki dans la forêt jusqu'à Momotaro, l'enfant de la pêche, qui, devenu grand, acquit une force et une prudence surhumaines et fit ses aUiés de toutes les bêtes de la terre. Ils enseignèrent à Tokitaro la religion du bonhomme Hoteï, très gros et très bon, le dieu des petits, qui, dans les livres où son image est peinte au naturel, fait la culbute pour amuser les bébés et se roule par terre avec eux en poussant des cris d'allégresse. Rêveries de la petite enfance qui s'épanouissent de nouveau chez l'homme mûr, en même temps que revit et s'impose le souvenir de ce populaire cordial, enjoué, poli, propagateur de contes et de merveilles.
Tel est le milieu moral : la naïveté spirituelle, l'humour sans malice du peuple japonais. Hokousaï vécut ses premières années parmi des hommes qui gagnaient leur existence avec le travail de leurs mains. Dans l'ateHer de son père, il toucha des outils, il eut cette grâce de pouvoir assister tout enfant au modelage^ au pétrissement de la matière. C'était le temps où la besogne de l'admirable artisan japonais était encore faite d'invention, de patience et de dextérité réfléchie. En voyant travailler Nakajima Icé, il apprit ce que valent la force et l'habileté des doigts de l'ouvrier. En penchant sa ronde figure de petit garçon sur les disques de métal poli où transparaissaient des reflets mystérieux, il connut que, derrière les apparences, se dissimulent d'étranges pouvoirs de suggestion et le charme d'une poésie cachée.
Sa mère lui légua et lui enseigna sa fierté. Cette femme d'artisan appartenait à une famille illustre et déchue. lye jour où les quarante-sept rônins vinrent massacrer le vieux Kira pour venger leur maître, son père, Koba^^ashi Héhatchiro, se fit tuer bravement aux côtés de ce seigneur. Hokousaï aimait à raconter cette tradition à ses amis. Elle est devenue légende, et certains biographes font de la m^ère de l'artiste la propre petite-fille de Kira. Au foyer de ses parents, l'enfant apprit à connaître tout jeune et à révérer l'exemple du vassal fidèle \ Il restait homme du peuple, il aimait les compagnons de sa jeunesse et de toute sa vie, — mais les souvenirs héroïques qu'il avait appris à chérir fortifiaient en lui son indépendance d'humeur, expHquent son chevaleresque mépris de l'argent, ce qu'il y a de noble dans la misère consentie de sa longue vieillesse.
Tokitaro avait des frères et n'était pas contraint,
I. D'après certains historiens, tandis que tout le Japon célébrait la mémoire des quarante-sept rônins et le jour de la grande vengeance, le maître se serait refusé à peindre leurs aventures En réalité Hokousaï a illustré plusieurs fois l'histoire des rônins. On connaît : i''-' un triptyque postérieur à 1793; 2° plusieurs séries, dont une du format horizontal, 1798 'Seidlitz, P- 205) ; 3*^ Cent rôles en vers pour Vhistoire du trésor des braves (les quarante-sept), illustrations signées Hokousaï Shinsei ; 4^ le Kanadèhon Gonitino Bomisho, Histoire des fidèles vassaux après la vengeance, roman en cinq volumes de Tanshuro Yemba, dont la première composition représente les quarantesept rônins déposant la tête de Kira sur le tombeau d'Asano. et dont les autres se rapportent à la vie d'Amanoya Rihei, l'armurier des rônins (1808. Concourt, p. 90 sq.). On pourrait citer d'autres exemples.
selon la coutume japonaise relative aux fils uniques, de succéder à son père. Il put choisir un métier. I^'éveil de sa vocation artistique se serait fait dans un cabinet de lecture, où il aurait été d'abord employé quelque temps. En feuilletant des ouvrages illustrés, il se serait senti appelé à devenir dessinateur. L'immense production romanesque du Japon, intarissable depuis l'illustre Ghenzi-Monogatari, offrait alors aux maîtres de l'école vulgaire mille et une occasions d'imageries héroïques, sentimentales ou familières. La ruée des guerriers, les mêlées épiques du vieux Japon, la complexité barbare des intrigues féodales, les drames d'amour et les entretiens galants se succédaient tout au long de l'interminable série des cahiers minces. Chaque ouvrage occupait un ra5^on d'armoire et débordait, et chaque illustration nouvelle d'un livre ancien, apportant au texte d'autrefois la personnalité d'un interprète qui souvent était un maître, faisait un roman nouveau. Un monde, un univers bariolé, passionnant, où les rônins vengeurs coudoient les poissonniers, où le pêle-mêle amusant d'un marché succède à une scène d'exercices militaires dans la cour d'un château fort, où les tengous, sorte de demidieux ahuris et farceurs, tout petits et pourvus d'un nez d'une aune, tombent de la lune au milieu des conversations les plus déHcatement mondaines. Il y a « le monde bête d'ici -bas », il y a celui des apparitions et des monstres. Il y a les stupéfiants dialogues de ces adolescents, — presque des petits garçons, — qui spéculent sur leurs maîtresses avec une légèreté, une profondeur et une con-
naissance de la femme dont nos psychologues pourraient faire leur profit. Drôleries, élégances, singularités écrites souvent à une époque où l'Occident élaborait la Cantilène de sainte Eulalie ou la Yie de saint Alexis. Merveilleux: réseau des histoires les plus belles et les plus anciennes, rajeunies par la fantaisie immortelle des maîtres de l'Oukiyo-yé.
Rien de plus naturel que l'enthousiasme d'un enfant au milieu de toutes ces fictions singuHères et charmantes. Rien de plus fréquent que la vocation d'un artiste éveillée par un album d'estampes ou par des illustrations romanesques, à un âge où la verdeur de l'imagination s'en empare et les complète avec une exceptionnelle vigueur. On aime à se représenter la jeunesse d'Hokousaï absorbée par de passionnées rêveries, au miheu de ces figurations innombrables et diverses, de cet arsenal de formes et de sujets qui allaient lui apprendre à regarder l'univers.
A l'âge de treize ou quatorze ans, il entra comme apprenti dans un. ateHer de graveur et s'en fut habiter une autre partie du Hondjo appelée Yokoami: le premier des quatrevingt-treize déménagements de sa vie vagabonde. Il prend alors le prénom fantaisiste de Tetsouzo, grave des illustrations pour un Siaré-hon et, en 1775, la planche 6 de La musicienne Koshi, roman de Santcho, fameux auteur de petites poésies libres. Les ateliers de gravure étaient alors d'activés officines où pouvait se poursuivre librement, loin des académies, toute rme éducation des yeux et de la main. Les grands éditeurs de Yeddo ne
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laissaient guère chômer les illustrateurs. I^es apprentis avaient l'avantage de voir défiler presque chaque jour des dessins nouveaux. I^a pratique de la gravure leur permettait de se mettre en main, en même temps que l'usage de l'outil, le style et la manière des maîtres les plus divers. Un autre profit qu'Hokousaï tira de son séjour parmi les graveurs fut d'apprendre à contrôler plus tard utilement ses propres interprètes : s'ils étaient tentés de s'écarter du trait ou de modifier quelque détail, de céder à cette manie des graveurs : compléter ou rectifier le modèle, il savait les reprendre avec autorité et les ramener à la stricte observance.
a Jusqu'à dix-neuf ans, dit une note manuscrite rédigée par un ami d'après les souvenirs de l'artiste, mon métier a été celm de graveur ; à cet âge, j 'y ai renoncé et je me suis fait peintre. » Jusqu'à dix- neuf ans, c'est-à-dire jusqu'à dix-huit, car la coutume japonaise donne un an aux nouveau-nés. I^as d'être un interprète, désireux d'apprendre à sentir et à exprimer par lui-même, il se joignit aux disciples du grand Shunsho.
Shunsho, Shighémasa et Kiyonaga, c'est là l'illustre lignée des continuateurs immédiats d'Harunobou, les beaux coloristes, les maîtres décorateurs. De 1770 environ à 1780, Katsoukawa Shunsho exerça une influence considérable comme professeur. Dans les dernières années du siècle, alors que commençait à dominer
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le talent de Kiyonaga, Shunsho, suivi par Toyoharu, abandonna l'estampe pour se consacrer tout entier à la peinture, — sorte de retraite dont l'exemple fut imité par Yeishi après i/QO, lors de la vogue grandissante d'Outamaro. Très apprécié de son public comme des amateurs modernes, il lit bénéficier de la polychromie les thèmes usés de naguère : la richesse et l'éclat de sa palette ressuscitèrent le genre tombé des premiers Tori-i, la peinture d'acteurs. C'est sans doute aux nombreux élèves de Shunsho, Shunko, Shunyei, Shunzan, Shuncho et Shumman, par exemple, que fait allusion Outamaro, lorsqu'il parle des artistes qui doivent leur réputation à la notoriété de leurs modèles, — et aux imitateurs de leurs imitateurs, la plèbe des petits Tori-i, quand il les compare à une troupe d'insectes sortant d'une soUve pourrie. Avec Shunsho, nous sommes encore dans l'épanouissement du décor et dans la magnificence du ton. L/SL répartition des grands noirs mats et fumeux équihbre l'harmonie délicieuse des roses et des violets. A la fin de la carrière de Shunsho comme dessinateur d'estampes, les tons deviennent plus agressifs et plus violents. I^a forme évolue vers ce curieux allongement des statures qui est caractéristique chez les contemporains (et non pas chez Outamaro seulement). Signe de raffinement et de fatigue dans l'art de l'Oukiyo-yé, recherche d'une distinction factice qui doit aboutir, vers 1800, d'une part au maniérisme par le manque d'expression des physionomies, l'affectation des attitudes, la hmitation de la palette à des gammes sourdes, de l'autre à l'élé-
gance sévère, osseuse et môme pointue de Toyokouni.
Hokousaï s'assimila rapidement les procédés de l'école. Bientôt Shunsho l'autorisait à se ranger parmi les Katsoukawa et à prendre, conformément à la coutume des ateliers, la première syllabe du nom du maître. Désormais, de 1780 à 1786, devenu Katsoukawa Shunro, Hokousaï dessine des portraits d'acteurs dans des rôles d'hommes et de femmes et des scènes de théâtre. Surtout, sous divers pseudonymes, il est illustrateur et il est auteur.
Nous les avons vus jadis en Europe, ces charmants bouquins de la fin du xviii^ siècle, tirés en noir sur du papier vulgaire, humblement ficelés dans la couverture de couleur dont ils tirent leur désignation de kibiyoshi, livres jaunes. Au moment où la révolution ouvrait le Japon à l'Europe et dispersait sur l'Occident les trésors de son passé, nos comptoirs les recevaient par ballots. Jamais l'art pour le peuple n'a été plus gracieux ni plus vivant ; jamais il ne s'est moins encombré de prétentions ou de systèmes ; rarement il a enfanté des expressions aussi directes et aussi savoureuses. ly'illustration de ces minces cahiers à cinq sols fut le domaine et la ressource de beaucoup de grands artistes au commencement de leur carrière. Outamaro s'y consacra presque exclusivement de 1783 à 1790, s'étant adjoint à partir de 1785 deux élèves qu'il avait formés à la manière des kibiyoshi, Mitimaro et Yukimaro.
Katsoukawa Shunro débuta dans ce genre vers 1780. La pelite violette de Yeddo est signée du prénom de son
enfance, Tokitaro. Jusqu'au jour où il est accaparé par les romanciers, — et même dans les intervalles de cette collaboration, — il ne cesse d'illustrer des kibiyoshi et souvent d'inventer les histoires en même temps que les images. En 1781, il signe Koréwaçai le texte d'un petit ouvrage intitulé : U esprit ouvert est très précieux ï, auquel succèdent, en 1782, Les Courriers de Kamakoura, texte de Ghioboutsou — autre incarnation d'Hokousaï, — dessins de Shunro.
Cette fois, c'est une œuvre qui paraît sérieuse, un roman historique, les terribles aventures d'un conspirateur né, Shosetsou, qui tenta jadis sans succès de renverser le gouvernement du troisième Shogoun. Nous le voyons successivement se préparer à sa tâche dès son enfance, se rompre aux exercices de la guerre, revêtir la carapace annelée de cuir verni, le casque à antennes qui font du chevalier japonais une sorte de gros insecte luisant, agile et noir. Un magicien lui enseigne la tactique et des ruses infernales, dont la meilleure et la plus inattendue lui donne, grâce à un sortilège, l'apparence de sept guerriers à lui seul. Alors Shosetsou combine sa conspiration ; il fait égorger les courriers fidèles. Il rêve d'empire et, dans un m^iroir, se voit en vShogoun. Ses ennemis le serrent de près. Il se bat, il est pris et s'ouvre le ventre, tandis qu'on torture sa mère, sa femme et ses enfants.
I^a même année, encore un ouvrage en deux volumes