‹ HokousaiChapitre 4 sur 16 · I. D'après Goncourt, Grâce à un mot galant, tout est permis · texte numérisé non relu

I. D'après Goncourt, Grâce à un mot galant, tout est permis

"? CL <a - —

tn

du fallacieux Koréwaçaï, illustré par Shunro, et qui porte ce titre éblouissant et bizarre comme un feu d'artifice en plein midi : Les quatre rois célestes des points cardinaux habillés à la dernière mode. Après cette fantaisie pure, après les conjurations et les massacres, l'artiste passe aux épreuves et aux vertus de la vie religieuse, ccnte l'histoire édifiante du bon prêtre Nitchiren, fondateur, au x^ siècle, de la secte bouddhique dite hokka, de ce Nitchiren dont une admirable estampe de Kouni^^oshi nous montre une si mélancolique pérégrination sous la neige. Enfin Korév>açai disparaît et fait place à Ikoujimonaï, « le propre à rien )), à d'autres pseudonymes encore, aussi surprenants que les titres des kibiyoshi. Derrière eux se dissimule une personnalité narquoise, la verve et l'attention d'un observateur.

Car le patit paysan de Katsoushika possède des dons de poète, d'humoriste et de narrateur. Jusqu'aux premières années du xix^ siècle, jusqu'en 1804 environ, il reste fidèle à ses goûts d'écrivain, s'amusant à illustrer ses dessins d'un texte. Quel charme entraîne donc le gai compagnon à improviser ces livrets légers ? Sans doute le rien d'excentricité qu'il y a au fond de tout Japonais artiste, l'attrait du lointain, du merveilleux, de l'absurde, le goût d'écarquiller les yeux du populaire, l'amusant d'une invention farce, conçue pour terrifier les méchants et pour encourager les bons, pour gonfler le cœur d'une fille jolie, sans esprit, mais sensible. Il y a surtout la joie de décrire la variété de l'existence humaine sous tous les aspects, le fabuleux et le journalier, la vie,

plus mystérieuse qu'un conte, plus enivrante que tous les sortilèges. Hokousaï semble s'intéresser tout d'abord aux légendes du passé, aux intrigues de Shosetsou, à la mort des fidèles courriers. Méfions-nous. Hayashi nous le révèle, il s'agit là d'une parodie du gros roman d'aventures, qui ne fournit pas encore à l'artiste les formidables enchevêtrements et les ruées épiques qu'il inventera plus tard et auxquels il préfère dans son cœur les histoires et les spectacles de son quartier. Véritable écrivain pour le peuple, humour plein de grâce et de talent. U Esprit ouvert est très précieux fut longtemps attribué au fameux romancier Kitao Masanobou, plus connu sous le ncm de Kiôden.

Ainsi menant sa vie, Hokousaï finit par épuiser les leçons de Shunsho. Regardons quelques portraits d'acteurs que date, dans son œuvre, la signature Shunro : par exemple Ishikawa Komazo et Osagawa Tsuneyo, ce dernier dans un rôle de femme, — d'autres costumés en gueischas. I^e coup de pinceau long et souple, le jet gracieux des draperies, le maniérisme de l'attitude, l'expression des johes têtes équivoques et fardées, tout cela révèle l'habileté impersonnelle d'un disciple qui s'est bien assimilé les leçons de son maître. Hokousaï ne s'attarda pas longtemps à ces formules toutes faites. Il jetait sans se lasser dans les kibiyoshi le pêle-mêle de ses notes quotidiennes, le trop-plein de son observation et de sa gaieté, mais il voulait encore apprendre et chercher. Pendant les derniers temps de son séjour dans l'atelier Katsoukawa, il se mettait à étudier le grand style

classique de l'académie Kano et soulevait la colère de Shunsho. Bientôt ce fut la rupture, accompagnée d'un incident auquel Hokousaï fait lui-même une place dans l'histoire de son originalité d'artiste. Un jour, près du pont de Rioghokou, il achevait de peindre l'enseigne d'un marchand d'estampes. Vint à passer l'un de ses condisciples, Shunko, qui, trouvant l'enseigne déplorable, « la déchira, dit Concourt, pour sauver l'honneur de l'ateHer ». Bt les témoins de la vieillesse d'Hokousaï lui auraient entendu dire souvent : « C'est parce que Shunko m'a insulté que je suis devenu habile dessinateur ». Cette parole révèle, en même temps que le stoïcisme du peintre, l'importance d'une rupture qui le détache d'un milieu trop étroit pour l'indépendance de son caractère et pour l'ardeur de sa curiosité.

Alors il abandonne le nom de Katsoukawa, sans se défaire de celui de Shunro, mais transformé en Mugura Shunro, Mugura signifiant buisson, hérissement ; en Toshu sono (autrefois) Shunro, — ou bien Shunro tout court. C'est ce dernier qu'il adopte en général jusqu'en 1794 pour ses illustrations, après une courte période pendant laquelle il signe Coummatei (1786-1788).

La tradition yamatisante et le naturalisme des Kano. — Shiba Kokan et Finfluence occidentale. — Hokousaï peintre de l'école vulgaire.

De la seconde période de la vie d'Hokousaï, qui s'étend de 1786 aux premières années du xix^ siècle, on peut faire deux parts, la première consacrée aux recherches de son inquiète humeur, à ses séjours successifs dans l'atelier de divers maîtres; celle qui suit, à sa carrière dans TOukiyo-yé proprement dite, à ses succès comme artiste d'école.

Rien de plus obscur, rien de plus contradictoire que l'histoire de ces hésitations de sa jeunesse, les nécessités de la vie artistique au Japon le contraignant à suivre les leçons et la discipline d'im professeur pour se faire un nom et un public, sa rapidité d'assimilation et sa soif d'apprendre lui interdisant de se fixer. D'après certains critiques, dès 1787, il s'attache à étudier l'art de Tawaraya Sori qui, entre 1764 et 1781, avait continué la manière des Tosa et des disciples de Kôrin, sous l'influence d'un maître du xvii^ siècle.

,-- •»* Ci

LES RECHERCHES D'HOKOUSAI 59

Tawaraya Sotetsou. Ce qui est sûr, c'est qu'à partir de 1795, Hokousaï lui succéda comme chef d'atelier ^ avec les signatures successives de Tawaraya, Hishikawa, Hiakurin et Hokousaï Sori, pour unir par céder ce nom de Sori à son disciple Soji. Selon Bing, en quittant les Katsoukawa, il se rendit tout de suite chez Kano Yosen, et le fait est assez vraisemblable, si l'on songe que, pendant son séjour chez Shunsho, Hokousaï s'était déjà senti momentanément entraîné vers le style des Kano, infidéhté qui fut la cause de la rupture. Il est permis de croire qu'il se laissa tout de suite aller sans contrainte à ses préférences. Kano Yosen était, malgré sa jeimesse (il mourut en 1800, à l'âge de trente-sept ans), im desreprésentants illustres de l'art officiel, de ce que M. Revon appelle avec himiour la peinture sérieuse. A l'ombre des institutions séculaires, encouragée par les faveurs du Shogoun et des daïmios, elle continuait à fleurir avec discrétion, en face de l'Oukiyo-yé et des estampes. Kano Yosen devait recevoir le titre de hoghenn, — et c'est ime sorte de noblesse conférée aux « peintres-lauréats ». Ce maître choisit Hokousaï pour l'emmener avec lui, ainsi que quelques bons élèves et des artistes d'éhte, travailler aux restaurations du grand temple de Nikko. Charmant pèlerinage d'artistes, que l'on peut se représenter égayé par des improvisations spirituelles de haï-kaï, — Hokousaï était passé maître dans les tours d'adresse de la poésie populaire, — et par des concours

I. Il ne s'agit pas là d'une succession directe. Hokousaï aurait reçu de seconde main le nom de Sori.

6o HOKOUSAI

de croquis. La littérature japonaise abonde en récits de ces excursions en bande, en souvenirs de joyeux piquenique, notés avec Télégante et suggestive concision propre à ces merv^eilleux artisans du mot. Mais Hokousaï devait s'arrêter en cours de route et reprendre tristement le chemin de Yeddo. M. Revon' raconte avec agrément cette aventure, d'après le Rouiko leppon : « Lorsque Kano Youcenn et sa suite arrivèrent à Outsounomiya, le maître consentit à peindre, à la prière de leur hôtelier, une esquisse qui représentait un jeune garçon faisant tomber les fruits dorés d'un arbre au moyen d'un long bambou ; Hoksaï, examinant la composition avec un autre compagnon de Youcenn, lui dit que ce dernier ne voyait pas clair dans les choses du dessin : car, bien que l'extrémité du bambou dépassât le niveau des fruits, le garçon se dressait néanmoins sur la pointe des pieds pour les atteindre ; Youcenn, à qui le propos fut rapporté, entra en grand courroux, expliquant que son intention était de faire apparaître la maladresse et l'ignorance plaisantes du jeune maraudeur, et que Hoksaï aurait dû tâcher de comprendre son maître avant de le critiquer ; puis il le renvoya sur-le-champ... »

De son admiration pour l'école des Kano, de ses études chez un de leurs plus illustres représentants à la fin du XYiii^ siècle, Hokousaï passe à d'autres recherches, à d'autres maîtres. Mais il est curieux de constater que, depuis sa rupture avec les Katsoukawa, il ne sollicite

Page 1