CHAPITRE III LA MATURITÉ
Les romans. — La Mangwa. — Voyages et paysages. —
Les dernières années.
lya maturité d'Hokousaï et sa longue vieillesse sont remplies par des travaux innombrables et divers ; l'homme chargé d'années connaît une pauvreté noire, l'exil, les cachettes successives pour échapper aux créanciers de son petit- fils, mais plus il est accablé par le poids des jours et de la dette, plus il est avide d'exprimer son émotion devant les formes vivantes. Plus misérable, on dirait qu'il est plus ardent et plus léger. Alors sa production devient immense. Il est le « fou de dessin ».
De 1805 à 18 17, il est le grand illustrateur du roman d'aventures, son imagination et son savoir prêtent une vie extraordinaire aux fictions de Shighérou, de Bakin et de Tanéhiko. Sa rupture avec Bakin le décide à publier des recueils de dessins sans texte qui sont la partie la mieux connue, la plus riche et sans doute la plus belle de son œuvre. De 18 17 à 1834 environ, ses tribulations nous valent les grandes séries de paysages. Enfin de 1834 à 1849, année de sa mort, après une retraite à Ouraga, vers le temps de la grande famine, il revient à l'illus-
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tration, aux romans, aux recueils de poésies chinoises, aux albums guerriers.
Ivongtemps le roman japonais fut une simple adaptation de l'histoire, très fantaisiste dans le détail, mais sans intervention de personnages imaginaires. Kiôden, le premier, inventa K C'était un homme de la capitale,' un fils de marchands, dont la jeunesse bohème se passa dans les mauvais Heux, en paresseux plaisirs, en hésitations entre la peinture et les lettres. Il a laissé quelques belles estampes, cataloguées par Anderson. Il épousa successivement deux courtisanes, qui furent ses deux bonnes et fidèles femmes et dont la première était comparée « à la fleur de lotus qui a ses racines dans la boue ». D'ailleurs sagace, bon calculateur, avisé en affaires, et grand emprunteur de livres. Il en fabriquait, mais n'en achetait point. Il avait commencé en 1782 par publier des recueils obscènes : l'édit de 1790 l'arrêta dans cette voie. Il fut condamné à cinquante jours de menottes, réfléchit et, à partir de cette date, se mit à écrire des romans moraux. Alors les coups de théâtre et les scènes d'horreur se succèdent. Kiôden est lu de tous. On assiège ses éditeurs. I,es valets d'écurie et les petits bergers savent son nom.
Mais Bakin, son élève, le dépasse en fécondité, en puissance, en reHef, et même en popularité. Ce formidable ouvrier de lettres, que certains critiques japonais comparent à Shakespeare et qui fait songer plutôt à Dumas
I. Sur Kiôden (1761-1816) et sur Bakin (1767-1848;, V. W. Aston, Littérature japonaise, tr. fr., Paris, 1902, chap.'vm.
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le père, se dresse au seuil du xix^ siècle comme une antique statue de héros. Ce samouraï sans maître, cet homme aux gros membres, à la puissante carrure, au front superbe, répondait par le dédain à toutes les tentatives faites pour le déshonorer fructueusement. Il était, faute de mieux, garçon chez un libraire : des managers, séduits par sa prestance, essayèrent en vain de l'engager dans des exhibitions de lutteurs. Son patron lui proposa d'épouser sa nièce, dont le père tenait une maison de thé, achalandée par les clients d'un établissement de prostitution. Kt Bakin dit : « Tenir un lupanar ne vaut pas mieux que mendier ou voler. Il devait décHner d'avilir, par un tel mariage, le corps qu'il avait reçu de ses parents. « Il finit par s'allier à la fille d'un fabricant de chaussures, mais il s'empressa, dès qu'il le put, de céder sa maison à un gendre, pour revenir au noble métier des lettres, seul digne d'un samouraï que la misère des temps tenait éloigné de la guerre et des devoirs d'un bon vassal. Avec cela, l'honnêteté la plus rugueuse, l'âme la moins faite pour les souplesses de la vie sociale.
Sa collaboration avec Hokousaï fut longue et orageuse \ I^e roman héroïque offrait à l'illustration d'admirables prétextes, — des batailles, des vengeances,
I. Outre Une étoile de Vocèan du bonheur (1794), La conversion de l'esprit de Kasanè (1807, Goncourt, p. 73), Le nouveau livre des saules et des pruniers de la Soumida (1807), La neige du jardin (1807), L'ame du criminel qui va au paradis (1807), Fleur de pâte ou Comment une courtisane s'attache un homme (1807}, Hommes célèbres pour leurs vengeances (1808), Rêve sous un camphrier du sud (1808), Le croissant de Varc
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des tortures. ly 'artiste put mettre le corps humain à nu, le montrer à cru et à vif, dans la fureur de ses crispations et de ses détentes, arc-bouté dans un effort surnaturel, accroché avec frénésie à Tanatomie musculeuse de l'adversaire, ligotté par le lasso d'une amazone herculéenne. On s'étrangle, on se déchire. I^es orteils tordus griffent le sol du carnage. lyCS carapaces de cuir verni éclatent. I^es flèches crèvent la chair et font couler des fontaines d'un sang vermeil. Kt ceci se passe dans le monde où l'on est trahi et où l'on se venge. lyC mari assassin jette à l'eau l'exécrable épouse et l'assomme à coups de rame. Une femme est Hée rudement à un poteau de toiture (pl.V). Une autre se change en renarde pour sauver l'enfant d'ime morte. Un coup de tonnerre transforme en tengou un empereur dépossédé. I^es dieux et les monstres sont là. Au-dessus de La neige du jardin circulent des apparences terrifiantes, des réalités de songe, une araignée à tête de pieuvre, une carpe géante et féroce, im tigre qui s'embrouille rageusement dans les repUs d'un dragon comme dans les repHs d'une étoffe. Bientôt naîtront dans une atmosphère trouble les apparitions des Cent Contes. Cependant, en pleine fièvre, en plein cauchemar, on voit défiler des
tendu (1807-1811), 29 vol., dont les cinq éditions firent la fortune du libraire Hayashi Shogounro, Le camphrier du sud^ deuxième partie (181 1), Les desseins du juge Aoto (1812), Le conte villageois des deux assiettes (1815). Enfin, il faut mettre à part les quatrevingt-dix volumes du Souiko den, roman historique chinois, traduit par Bakin et Ranzan, et dont Hokousaï illustra les cinq premières séries, c'est-à-dire cinquante volumes.
princesses énigmatiques et leurs suivantes bien coiffées ; la grâce mystérieuse de la femme jaillit comme une fleur au milieu de l'épouvante, pour départager les fureurs des héros et des monstres. Com.me fond de décor, im luxe inouï de supplices barbares, l'enfer bouddhique, l'écartèlement des traîtres.
Au milieu de ces inventions, la réalité quotidienne, la vie des artisans, l'intimité de la toilette féminine sont comme le repos d'Hokousaï et du lecteur. Des promenades sentimentales, des ruses d'amoureux font passer un lyrisme ingénu parmi toutes ces horreurs. Des filles dansent, des excursionnistes saluent le lever du soleil du haut d'un mont. Après le carnage, un guerrier boit une coupe de saké et se promène en barque au milieu d'un fleuve. I^es planches de ces romans forment déjà un magasin complet de la vie. japonaise, — et de la vie chinoise aussi, car il faut tenir compte de l'exacte documentation et de l'ampleur du S oui ko den, Nouvelle vie illustrée des cent huit braves chinois.
La génie de l'illustrateur contribuait pour une large part à la vogue des romans légendaires, et c'est peutêtre à la jalousie professionnelle de l'homme de lettres qu'il faut faire remonter l'origine des brouilles qui traversèrent l'amitié d'Hokousaï et de Bakin. Dès 1807, ils se trouvèrent une première fois en désaccord, à propos du premier volume du Souikô den. I^a meilleure preuve de la réputation de l'artiste et de la valeur commerciale de ses dessins à cette époque, c'est que les éditeurs n'hésitèrent pas à sacrifier Bakin et à confier à Takaï
Ranzan la suite du texte, traduction japonaise d'un recueil chinois. On finit par réconcilier les deux hommes, mais les illustrations du Rêve sous un camphrier du sud provoquèrent Je nouvelles observations de l'auteur, qui furent également mal reçues par Hokousaï. I/éditeur Souwaraya Itchibé les amena péniblement à conclure une sorte de trêve. I^a deuxième partie du même ouvrage les sépara de nouveau. Bakin voulait à toute force qu'Hokousaï, suivant le texte, plaçât une chaussure entre les dents d'un de ses personnages. ly 'artiste s'y refusait obstinément, donnant pour raison que c'était là une excentricité dégoûtante, et, comme Bakin se récriait et protestait qu'il n'y avait là rien que de vraisemblable : « Essayez donc », lui dit -il.
Sans doute Bakin était autoritaire, et même hargneux, et même pédant. lye sang des vieux samouraïs, joint à l'orgueil du lettré ainsi qu'aux habitudes tyranniques du pédagogue, — il termina ses jours comme maître d'école, auprès de son fils, et nous savons qu'Hokousaï, au début de leurs relations, lui donnait respectueusement le titre de professeur, — l'incHnait à des exigences et à des rudesses. Mais Hokousaï lui-même était d'ime humeur difficile. Il avait cette fierté des pauvres qui dégénère aisément en aigreur et cette férocité dans l'ironie, par laquelle les grands artistes indépendants se vengent de leur bohème et de leurs longs soucis. Un célèbre acteur, Onoyé Baïko, admirait beaucoup son talent. Il pria Hokousaï de venir le voir. I^e peintre refusa de se déranger. I^e comédien lui fit alors une visite, mais,
trouvant trop sale le parquet de l'atelier, il ne voulut pas s'asseoir à terre et fit déplier une couverture. Hokousaï, blessé, garda le silence et continua son dessin sans se retourner. Baïko, par la suite, demanda pardon à Hokousaï. Ils devinrent amis. Une autre fois, un fournisseur du Shogoun vint demander im dessin à l'artiste. Celui-ci était au soleil, occupé à prendre des poux sur ses vêtements. I^a physionomie du visiteur lui déplut, et il lui cria qu'il était occupé. ly'autre attendit avec patience, obtint son dessin et se retira. Sur le seuil Hokousaï lui dit : « Ne manquez pas, si l'on vous demande comment est mon atelier, de dire qu'il est très beau ! très propre ! «^ Il tenait à cette rusticité qui éloignait les fâcheux. Il l'affichait, comme sa misère, avec une sorte de contentement brutal, inscrivant ces deux mots sur sa porte : Hatchiyémon, paysan.
Un homme de ce caractère devait, on le conçoit, se plier malaisément aux volontés d'un auteur. I^e texte de Bakin ou de tout autre était surtout à ses yeux le point de départ de sa propre verve imaginative, — et c'est ainsi que le comprirent les éditeurs du Soiiikô den, qui porte, en sous-titre, l'indication dehon, recueil de dessins. ly'homme de lettres, très attaché à ses intentions et soucieux de les voir traduites avec exactitude, souffrait à juste titre, non seulement d'une réputation qui, associée à la sienne, menaçait de la diminuer, mais aussi d'une indocilité qu'il pouvait prendre pour une
I. Rapporté par Concourt, p. 69-79, d'après le Katsoushika Hokousaï den.