LES SIMULACRES DE LA MORT
(Cabinet des Estampes. Bibliothèque Nationale.)
garde, au retour, de mettre les gueux de maladrerie, les chasses de Zoug et les saints de l'Unterwalden à côté — à la place — des rois latins, des héros grecs, et des triomphes romains. Si, désormais, la tradition des maîtres italiens, depuis le Bergognone ou Foppa jusqu'à Raphaël, depuis Mantegna ou le Vinci jusqu'à Marc- Antoine, apparaît jusqu'à la fin de la carrière chez l'artiste en pleine maîtrise, combien cette forte influence n'eût-elle pas régné plus exclusive et plus évidente, chez le jeune homme àpeine engagé dans sa voie, qui composait les fresques des Hertenstein ?
Il y a encore, pour situer ainsi les dates, une présomption de fait : Mykonius de Bâle, ami des Hertenstein, avait donné au peintre une lettre de recommandation ; est-il vraisemblable de croire que Holbein ait gardé la lettre dans sa poche, lors du premier séjour à Lucerne, et ne faut-il pas voir plutôt, dans la grosse commande faite par la puissante famille à un étranger inconnu, l'effet même de cette lettre?
Le curieux Charles Patin, voyageur bien informé, mentionne, un siècle plus tard (1), comme existant à Lucerne, les ouvrages suivants de Holbein :
l°Un Christ dans les langes, et devant lui la Vierge mère à genoux, avec saint Joseph à ses côtés. En arrière, le bœuf et l'âne ; au fond, dans le lointain, les bergers appelés par l'Ange (Lucerne, église des Augustins).
(1) Index operum Holbenii, Appendix, ad Morias Encomion, éd. de 1676, nos 47.51.
2° Le Christ, dans le giron de sa mère, adore' par les Mages (au même lieu, môme église).
3° Le Christ déposé de la croix; autour de lui la Sainte Vierge, l'apôtre saint Jean, sainte Madeleine, Nicodème et autres personnages. Les deux larrons sont encore pendus en croix (même lieu, même église).
4° La face du Christ dans le suaire, portée par des enfantelets (même lieu, même église).
5° Le Christ dans une chaire, enseignant les docteurs juifs (même lieu, même église).
Tous ces ouvrages sont perdus ; Holbein en retrouva les formules identiques chez les maîtres lombards. On croit lire ici quelque catalogue des œuvres peintes par Luini. Leurs titres seuls montrent assez combien Holbein, encore soumis aux influences catholiques et à la foi de son enfance, était préoccupé du type de Jésus-Christ, et d'un Jésus entière ment figuré selon le dogme catholique. L'œuvre de Hans Holbein l'Ancien, qui exerçait sur le fils, dans la première manière, une si profonde influence, offre des types analogueSj et les almanachs populaires, que Holbein le Jeune couvrait d'illustrations sur bois, montrent encore des figures avec le même caractère. Un Christ au Mont des Oliviers, attribué jadis à un maître inconnu de Bologne, xv"* siècle, et restitué à Holbein l'Ancien par un juge très compétent, laisse apparaître un Christ posé de profil, mais fort semblable cependant à celui d'Altorf ; même fluidité de touche, mêmes plans vaporeux, même fondu dans le modelé, môme forme du nimbe crucifère et tout fleu-
HANS HOLBEIN. 59 ronnë (1); ce nimbe si reconnaissable, on le retrouve à peu près pareil chez Durer et chez les maîtres d'AUemag'ne, mais les détails qui le caractérisent le rendent ici très particulier.
Loin que l'on puisse douter que Hans Holbein le Jeune ait travaillé dans Altorf, et, par conséquent, avancé d'une étape sur la route de l'Italie, toutes les preuves se réunissent et s'amassent peu à peu, pour dissiper les doutes et créer la certitude. Sa famille n'était-elle pas originaire d'Uri ? Pour s'en assurer, il n'aurait eu qu'à comparer son propre écusson et celui du canton primitif. Les Holbein portaient d'or, au buffle de sable bordé et lampassé de g-ueules, surmonté en chef de l'étoile du même (2) ; et donc sauf que le buffle d'Uri, le Stierii, qui baptise le vieux canton (Urus), n'est jamais coiffé de l'étoile, l' écusson cantonal est d'ailleurs pareil, rigoureusement pareil, aux armes des Holbein. Et le jeune peintre n'avait garde d'ignorer ces armes, puisqu'il les figura, suivant l'usage, pour la confrérie du lorsqu'il y fut admis, le samedi d'avant la Saint- Michel, l'an 1519, à Bâle.
Au siècle suivant, en 1611, Philippe Holbein, petit-fils de Hans^ joaillier de la Cour impériale et bourgeois d'Augsbourg, éprouvait le besoin de déchoir, et voulait se faire baron von Holbeinsberg, au Heu de rester un Holbein. Afin d'obtenir le précieux titre de hobereau souabe, l'or-
(1) Musée de Bâle.
(2) Musée historique, Bâle. — B. Meyer-Kraus, Basler Wappenbuch, p. 30. — His, Dessins d'ornement de Holbein, Paris, Boussod, in-fol., pl. XL, nO" 4-6.
fèvre écrivait une belle supplique à Sa Majesté l'Empereur Mattiias. Il y rappelait, en phrases pompeuses et tortillées : «l'arrivée de ses amés ancêtres les Holbein, issus delà Suisse, voici plus de deux cents années w ; et rappelant une généalogie qui s'était fortement brouillée dans son esprit ambitieux, et une géographie plutôt incertaine, le joaillier évoquait « la ville » d'Uri, berceau de sa race ; il s'agissait d'un rappel d'armoiries, auquel Ot droit un rcscrit impérial du 1" octobre 1612; et Philippe Holbein prenait soin de relever hautement la ressemblance qui existait entre son blason et celui d'Uri (1). Lces critiques suisses marquent avec une légitime indignationi qu' « il n'y a point de ville d'Uri ». Mais au xvif siècle, on n'y regardait point de si près, et d'ailleurs, récemment (encore, les bonnes gens du canton nommaient toujours Altorf « la ville », la ville... d'Uri, où il n'y en a guère d'autre, puisqu'Altorf même, en certains pays, passerait pomr un gros village.
Dès son premier séjour à Lucerne, Hans Holbein avait bien pu raviver les impressions que la tradition familiale lui avait laissées au sujet de son origine helvétique et uranaise. En effet, plusieurs bonnes miaisons de Lucerne avaient leur racine au canton d'Uri. Pendant qu'il composait ses fresques pour les Hertenst(ein, Hans Holbein pouvait aller voir, aux heures de repos, le taureau d'Uri, peint en cap sur un vitrail donné pa.r les Uranais à la
(1) Christian von Mechel, Win/er^eZassene //a?u/sc//t?'i/'/e«, ap. Ilegncr.p. 31- 32, et Liebenau, p. 127. — V. enc. His-llousler, ar-t. cité du Rep. fur Kunst wissenscliaft . 1870, p. 117.
HANS HOLBEIN. 61 chapelle qui avait nommé cette place où s'élevait la maison Hertenstein : le Kapellplatz, en effet, possédait le sanctuaire par excellence, le plus ancien des sanctuaires lucernois. Comme l'église d'Altorf, où brille une splendide monstrance d'argent ciselé, datée 1511, cette chapelle de Saint- Pierre à Lucerne contenait une monstrance précieuse, datée 1516, mais on déroba le trésor dès l'année 1523. Cette chapelle était le centre de la vie publique dans la vieille cité romaine de Lucerna ; là se faisaient les prières solennelles contre les fléaux incessants de cette époque, ou pour le succès des grandes guerres; là se formaient les processions pour implorer et pour remercier Dieu et ses saints. Aussi n'était-ce point un mince honneur pour le canton d'Uri, de voir ses armes figurer en pareil heu.
Tout conspirait donc, à Lucerne et sur le lac des Qualre- Cantons, tout, traditions, impressions, légendes, récits des voyageurs, et la nature même du pays qu'il allait traverser, à faire que Hans Holbein voulût prendre la route du Saint-Gothard, et, l'ayant prise, aimât de s'arrêter chemin faisant, et de marquer son étape dans Altorf.
L'amour du pays originel a coutume d'agir avec puissance sur la plupart des artistes ; l'imagination plus vive, ce vague amour de la tradition qui souvent arrive à s'allier avec l'existence la plus nomade, colorent, dans l'esprit animé par la fantaisie, ces contrées où il croit voir revivre ses ancêtres; il ne voit point la réahté, c'est-à-dire l'indifférence des générations successives les unes envers les autres, quand elles ne se connaissent point, et leur
profonde hostilité dès qu'elles se trouvent en contact. Il aime ces aïeux inconnus, disparus; il les aime d'autant plus qu'il n'a pu les connaître en aucune manière, et reste libre de se les %urer suivant ses désirs et ses sympathies. Il aime la terre d'oii ils sont sortis, où ils sont rentrés. Il est juste de dire qu'il s'y fixe bien rarement, sur cette terre tant chérie ; il ne l'en aime que plus fort.
La beauté du pays d'Uri et le caractère nouveau de ce canton n'étaient point pour décourager l'artiste. Holbein n'avait jamais rien vu de pareil à ces horizons. Ni les campagnes tempérées de Bâle et leurs aspects riants, ni les larges plans des montagnes en gradins qui dominent Lucerne, ne le préparaient au spectacle que le tournant du lac, aux frontières d'Uri, devait dévoiler a ses yeux.
Holbein gagna certainement le fond du lac, à Fluelen, par une barque, sans doute par un de ces grands coches d'eau, chalands massifs, au plancher plat, à l'épaisse membrure, à la voilure mal équarrie, tels que l'on en découvre encore sur les plus anciens ex-voto, dans les chapelles riveraines.
Et, dès que le golfe d'Uri, se découvrant dans sa grandeur tragique entre la pointe boisée de Treib et les plages marécageuses de Brunnen, lui montra les escarpements des Bauen et de l'Axenberg, les rochers du Seehsberg, tellement abrupts que les paysans les nommèrent Moûtier du Diable, et, se dressant sur tout le ciel, ces âpres citadelles de granit et de glace, de l'Uri Rothstock au Gits-
HANS HOLBEIN. 63 chen, des Clarides et du Scheerhorn aux Mythen, avec, pour fermer les horizons de l'Italie, la formidable pyramide du Bristenstock, certes Holbein dut recevoir la vision poig-nante d'une Suisse nouvelle, bien différente des pays aux belles collines et aux lumineux amphithéâtres. Altorf, au pied de ces montagnes vénérables, sous l'abri de sa forêt sainte, Altorf, la seule ville que l'on pût trouver entre Lucerne et Belhnzona, devait alors retenir l'artiste, et lui révéler les sujets d'inspirations inconnues.
Hans Holbein était à Lucerne en octobre 1517, puisque l'esquisse d'un vitrail lui fut payée « le samedi' avant la fête des saints Simon et Jude », c'est-à-dire le 28 octobre. On a pensé que, passant l'hiver à terminer les travaux qui lui avaient été commandés par divers amateurs, et les fresques des Hertenstein, il aurait pris le chemin du Saint- Gothard au retour de la belle saison (1). On a voulu placer, aussi, l'excursion entre le 31 mai et le 25 septembre 1519. Peut-être, si l'on découvrait les textes authentiques, verrait-on que Holbein fit les deux voyages supposés : l'Itahe n'était pas si loin 1
Les dessins de Holbein témoignent en faveur de ces demi-clartés qui permettent d'éclairer les années obscures; et ce sont là des documents irréfutables. Les montag-nes ne changeaient point en quelques siècles, surtout en ces temps encore peu éloignés de nous, quand des industries haïssables n'en fracassaient point les profils. Et plusieurs
(1) His-Heuslor ^em-^e Gedanken Uber die Lehr- und Wanderjahre H. H. d. J. {Ja/i, buc i fur k. k. preuss. Kumtsamml., 1891, 2e fasc, p. 59 et suiv.).
des monts uranais conservent les formes que dessinait Holbein; par exemple, dans la série des dessins pour vitraux, exécutés au lavis avec un encadrement architectural et un horizon de paysage, le Saint-Pantalus (1) montre, au fond, l'ancien pont du Diable, sur la route d'Andermatt. et ce même pont se retrouve encore dans le fameux frontispice du Cebcstafel. Dans un dessin qui appartient au British Muséum, on a reconnu les plans géologiques particuliers aux massifs des Clarides et du Saint-Gothard, ces coupes de roches qui frappent si fortement les voyageurs, dans ces admirables montagnes. Il montre, ce dessin, des mineurs costumés comme les Kobolds des légendes germaniques : petite cape au capuchon pointu, le type si populaire en Allemagne; c'est maintenant encore le costume ouvrier dans le Harz, et l'on employait, on le sait, des Allemands pour exploiter les mines de la Suisse au xvi« siècle; les petits hommes trapus et barbus, aux pèlerines monacales, cheminent sur des planchéiages tels qu'on en voit encore, bruts et périlleux, dans les mines du pays. Ce sont la « les mines de plomb et d'argent du canton d'Uri, les mines de fer du Maderanerthal », la plus curieuse vallée du massif, riche en minerais, en cristaux d'une taille extraordinaire, peut-être aussi les mines du Bristenstock, ou celles au pied des Windgaellen (2).
m Art de Vœgelin dans Anzeiger fur sckwelz. AUertkumskunde, Y, 179.
9 Ilis-Heusler, Holhein's Bergwerkzeichnung im britischen Muséum iJa/ rbuch, etc., 1894, III, p. 207 et s.). - Studer, Gesch. der pkys. Geogr der SLt iv'- Buch, p. 389. - VœgeUn. M../, d. ^^LGes^sc af^^ Zurich, 4t" abth., 1878. et Allg. deutsche Biogr., Leipzig, 1880, XII, 71(.-717.
On a même prétendu faire revenir Holbein à Coire par le canton des Grisons^ et mis en relief^ avec quelque exagération peut-être^ la part qu'il aurait prise aux décorations du palais épiscopal à Coire ; Jacques Burckhardt n'a-t-il pas voulu aussi lui faire peindre, au retour d'Italie, à Brixen, ce beau portrait du chanoine Angerer que conserve le Ferdinandeum d'Innsbrûck (1) ?
Tous ces essais pour combler le vide dans la biographie de Holbein sont intéressants, nécessaires. Il ne faut pas que l'on s'en tienne toujours aux seules années riches en documents. Il y a comme une poésie spéciale à ces recherches qui tâtonnent. Souvent l'artiste en sortira mieux connu, par des petits faits qui se perdraient isolément, et, mis ensemble, font un tout, sohde et nouveau.
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Le retour à Bâle marque la rentrée de Holbein dans la pleine lumière. Il n'en sortira plus désormais. Il revient, riche d'expérience, un peu gâté par les modèles d'Italie, farci de Lais et autres formules, mais il se ressaisit bientôt, et ses erreurs ne sont pas longues.
Il est certain que Holbein rentre à Bâle en septembre 1519, car le 25 de ce mois, la corporation des peintres, « Zum Himmel, Confrérie du Ciel », inscrit: « Item, la confrérie a reçu Hans Holbein, le peintre, le samedi d'avant Saint-
(1) Sur ces années 1518-1519, V. His, Allg. d. Biogr., loc. cil. p. 716-717
Michel, en l'année 1519, et il a juré d'observer les règlements de confrérie, en bon compagnon (1). »
Et quelques semaines plus tard il signe un de ses beaux ouvrages, le portrait de ceBonifaceAmerbach, qui réunissait dans son cabinet d'amateur et d'imprimeur curieux la plus riche collection de Holbein. Sur le fond bleu de ciel, cette tête vigoureuse et pensive, avec son profd quelque peu oriental, ou du moins très latin, rappelle que le sang de Rome a colonisé le pays des Rauraques; ce type brun, énergique, encore vivant à Bàle et dans le Jura bâlois, ne fut jamais mieux exprimé dans sa beauté virile. L'inscription fixée à gauche date l'ouvrage : 14 octobre 1519.
L'année suivante, le vieux registre du Conseil bâlois, qui va de 1490 à 1S25, montre la mention que voici : « Item, le jour oii l'on paye le cens, veille de la fête Saint-Ulric (3 juillet), l'an XX (1520), à Hans Holbein, d'Augsbourg, le peintre, a été octroyé le droit de bourgeoisie, et juravit prout moris est (2). »
On a supposé (3) que les corporations de Bàle exigeaient, pour qu'on devînt maître, le titre de bourgeois (^t Je mariage. Et c'est alors que Hans Holbein, homme sérieux de vingt-trois ans, aurait contracté l'union austère qui le fit époux d'une veuve, dame Elisabeth Schmid. Il serait inique de juger d'après le portrait qui subsiste à Bàle les agréments
(1) Ochs, Hist. de la ville el du lerriloire de ndle, 1787-1821, t. V, p. 394. — Ilegner, Hans Holbein d. J., Berlin, 1827, p. 49.
(2) Ochs, Op. cil., V, 416. — Hegner, Op. cil., p. 48.
(3) Knackfuss, Op. cit., p. 22.
HANS HOLBEIN. 69 qu'apportait en mariage cette dame, puisque cette image, faite en 1S28, montre une femme dëfleurie par quatre maternités. Mais enfin, ni les yeux, ni le nez, ni les mains, ni la complexion de la dame, n'ont dù changer au point que cette vertueuse personne, bigle, maussade, les paupières éraillées, les doigts noueux, n'ait mérité, sans doute, et toujours, et dans tous les sens, ce titre glorieux et triste : « la bonne femme de ménage ». Honneur à Elisabeth Schmid I Bien qu'elle ait inspiré aux trente ans de Victor Hugo « l'envie de baiser son beau cou (1)», elle incarne pour nous la race des redoutables ménagères qui provignent le long du Rhin, de sa source à son embouchure : elle est une image éternelle, rude comme la vérité.
Si le portrait au pastel, qui passe pour celui de Holbein, au Musée de Bâle, est vraiment l'image du peintre, faite en ce temps-là, c'est le poids des soucis nouveaux, la vie inquiète et trop lourde qui attriste ses yeux pensifs, fronce ses paupières, son front, resserre sa bouche et lui donne, à cet âge de prime jeunesse, une maturité précoce. Dans son habit d'étoffe rude, grossièrement façonné, peut-être par la ménagère, il semble à demi rehgieux, voué au culte d'un métier dur, sans joie ni espérance.
Et de fait, durant sept années, rivé à Bâle, il accumule ouvrages sur ouvrages ; il ne bouge plus, il produit. Et son travail suit la mode, pour mieux gagner; il a déjà fait, en 1S18, à Lucernc, un modèle de vitrail pour le
(1) Le Rhin.
conseiller Holdermeyer, il en compose maintenant un grand nombre. « Les Alemans, dira Montaigne, sont fort amoureux d'armoiries,.- • et toutes leurs vitres en sont formées (1). »
Holbein sait à merveille l'art de faire soutenir ces armoiries par de beaux reîtres, encadrés dans une architecture ornementale, tandis qu'au fond un paysage de lac ou de montagne éclaire et agrandit l'horizon. Bâle et Berlin possèdent des merveilles en ce genre. Ou bien ce sont des saints, patrons de la ville, de la famille, ou les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament.
Son lavis prend, pour ces travaux, une légèreté, une aisance, et garde en même temps une sûreté, qui font miracle. Dans les plus belles gravures, comme celle qui forme le frontispice pour les Droits et statuts de l'inclyte cité de Fribourg-en-Brisgau (1 520) , le procédé de reproduction l'alourdit. Mais dans les charmantes esquisses pour les vitraux, comme dans les projets de façade où s'éjouit sa fantaisie, il paraît seul et tout entier. Pour les maisons d'alors, qu'un Italien nous dit : « peintes pour la plupart, pictae plerumque r> ^ Hans Holbein déroule une guirlande fabuleuse de ribauds et de truandes qui dansent, se cognent, s'empoignent, se trémoussent, bossent du dos, bossent du ventre, s'écarquillent, et se désossent, et gambillent sans retenue ni pudeur ; ou bien, s'il lui plaît, il assied l'empereur Charlemagne auprès d'une corniche. Il sait tout
(i) Voyage de Montaigne en Italie en 1580-81, éd. d'Ancona, Città di Castollo, 1875, in-12, p. 70.
fig-urer : il fait un combat de lansquenets, âpre mêlée toute grouillante de carnage; et puis, s'il lui convient, s'il trouve un amateur plus raffiné, rien qu'à descendre dans la rue, il rapporte ces cinq images de jeunes dames en habits élégants ; rien ne fait sentir mieux l'étrangeté des modes. Ces charmantes dames, d'atours princiers, affectent ce qui nous paraît la plus horrible des parures : le ventre d'une femme enceinte î « Elles ont, disait Montaigne soixante ans après, l'endroit de la ceinture trop lâche, et le portent comme nos femmes enceintes plusieurs se plaignirent de la dissolution des femmes et de l'ivrognerie des hommes. »
Mais Holbein fait comme il voit. Témoin sans réticence, incorruptible : le môme qui campe une esquisse de paysanne, telle qu'on la retrouverait au fin fond de ces campagnes suisses, commère lippue, aux cheveux éparpillés, camarde, débraillée, avec ses vêtements fanés par le grand air et déteints par les travaux de la terre . Le fond est bleu ; le foulard en turban, d'un rose déteint, forme un passage d'une finesse saisissante avec la chair nue d'épaules encore assez fraîches, mais tiraillées par les fardeaux et avalées par les gésines. Un bout de devantier rouge fanfare au bas du caraco grisâtre, oiî le cordonnet aux médailles, graissé par la peau mal lavée, serpente dans un entrebâillement. Les paysans et les goujats de Holbein, qui les oubliera ?
Danse des vivants^ avant la Danse des morts ! Comme ils se trémoussent, comme ils farandolent sur ces façades,
le long (le ces frises! Et quelle allégresse copieuse leur tintamarre et leurs ébats vont mettre le long des rues mornes! Gambades rabelaisiennes^ fresques de l'ivresse bestiale et du rire déboutonné^ dépoitraillé^ cbausses au vont^ et cottes en l'air, chaîne de ribauds et de gaupes attachés comme des cervelas^ ficelés en charcuterie, saouls, empiffrés^ hérissés d'armes burlesques, pavoisés de culottes défaites et de vagabondes chemises, entripaillés^ mafflus, pansus^ les cuisses comme des colonnes et les bras pareils à des cuisses. Et des malandrins plus sournois, qui s'ensauvent de la liesse pou aller faire un mauvais coup^ ou bien pour échapper aux cordes. C'est les noces de Gargamelle^ fertiles en guaudebillaux, et c'est un retour de taverne allemande^ un lourd et bruyant désarroi de couples heurtant leurs panses entonnées de bière, leurs lèvres empoissées de kirsch^ leurs mains empestées de choucroute. Ces gaillards empoignent les femelles courtaudes et boursouflées, comme ils caressaient tout à l'heure, à plein poing et à pleine bouche, le pot de bière et le plat de tripes; ces gaillardes lèvent la jambe avec le même entrain forcené qu'elles mirent à lever le coude. Bacchantes du houblon. Silènes du genièvre et du brandevin, leur sale et rude théorie se déroule, effrontée, salace, féconde, répugnante^ tudesque !
« Tous les étrangers, dira plus tard un voyageur (1)^ s'arrêtent avec plaisir au coin d'une petite rue de Bàle, oii
(1) Charl(3,s PnJin, Voyages cités, p. 124.