VIERGE DU BOURGMESTRE MEYER
(Musée de Danustadt.)
HANS HOLBEIN. 1^ il y a une maison, peinte au dehors, depuis le bas jusqu'en haut, de la main d'Holbein; de grands princes se pourraient faire honneur de ce travail; ce n'était néanmoins que le payement que faisait ce pauvre peintre de quelques repas qu'il y avait pris ; car c'était un cabaret dont la situation aussi bien que la médiocrité marquaient assez qu'il n'était pas des plus célèbres. »
Même dans ses ouvrages religieux, le morceau capital demeure un tableau réahste, le plus réahste de tous. En 1521, d'après le cadavre d'un Juif noyé, que l'on a repêché au Rhin, Hans Holbein peint le Christ mort, le Cadavre du Christ, comme on l'appelle là-bas, Leichnam Ckristi, ou, suivant la juste mention d'un vieil inventaire, « une image de trépassé, avec le titre : Jésus de Nazareth ». En effet, c'est bien un cadavre ; cette longue forme roidie, c'est une dépouille, rien d'autre. Depuis la tête crispée, avec les yeux révulsés dans l'excavation des orbites, et les lèvres violacées par la décomposition, jusqu'aux membres tuméfiés par la torture, souillés de sanie et gonflés d'innomables hquides, c'est un mort, immonde et sinistre. Les cerceaux des côtes se bombent sous la peau d'un thorax vidé, le ventre s'affaisse, la barbe et les cheveux se sont ternis; une lueur verdâtre éclaire ce corps verdi. Rigide, hérissé, funèbre et dangereux pour les vivants, cet être est plus mort que Lazare, nulle voix ne l'éveillera, jamais l'air vivant ne pourra dissiper l'odeur du sépulcre où il doit croupir. Ces prunelles flétries dans les replis noirâtres, au creux des pommettes saillantes, ne brilleront plus au soleil;
HANS HOLBETN.
ces doig-ts émaciés sous la bouffissure des paumes ne tendront jamais leurs phalanges boursouflées et disjointes vers le front de Meryem. C'est le Dieu que devait créer ce temps, ce pays, où la Danse des Morts triomphe ; la série macabre est complète : au-dessus du Pape, au-dessus de l'Empereur, voici Celui qui les unit en sa personne ; et il est mort, et il incarne en lui la Mort, car il ricane, le rictus est peint sur ses lèvres. Le linge qui lui ceint les flancs est la chose la plus vivante en cette épouvantable imag-e.
Holbein retrouvera plus tard la Mort, dans une œuvre célèbre. Maintenant, il se laisse aller au hasard des commandes : ila sonme'nage à nourrir. Et c'est, en juin 1521, une vaste entreprise : la décoration du nouvel hôtel de ville à Bâle, où la salle du Grand Conseil lui est confiée. Il peint d'abord trois des parois, et le travail est tel, qu'il estime avoir mérité, d'ores et déjà, le prix convenu pour l'ouvrage tout entier ; le grand Conseil n'y contredit pas, on lui paye les honoraires, mais « on laisse en l'état, jusqu'à nouvelle décision, la paroi de derrière ». Par malheur, cet énorme ouvrage a disparu ; le métier des fresques était médiocrement famiher aux artistes rhénans, et peut-être aussi le funeste exemple du Vinci, cette invention néfaste de mêler l'huile aux couleurs, qui a fait périr la Cène de Milan, avait entraîné les nouveaux venus; toujours est-il qu'en 1S79, moins de soixante années après leur achèvement, les fresques de Holbein étaient fort altérées. Il subsiste une supplique d'un restaurateur, Hans Bœckh, chargé
HANS HOLBEIN. 79 de leur réfection ; ce personnage assure avoir employé, pour ce dur travail, vingt-six semaines, en peignant depuis le fin matin jusque bien avant dans la nuit. Il trouve que Holbein, avec ses figures sans nombre et cette manière de peindre à l'huile sur les murs, donne un mal terrible au réparateur, et il conclut en demandant très humblement à Messieurs du Conseil un salaire de 100 florins. Les esquisses de Holbein, des copies, donneraient quelque ombre de cette œuvre détruite. Les regrets sont moindres, quand on voit comment il l'avait composée avec des antiquailles, les histoires des Charondas, de Zaleucus, de Sapor, une morale en action pittoresque (1), et Samuel avec Saiil, et l'histoire du roi Roboam.
En 1522, les travaux du peintre portèrent surtout sur les compositions religieuses. La Madone^ si retouchée, que l'on conserve à Soleure, la Sainte Ursule et le Saint Georges de Carlsruhe, purement tudesques, sont de cette année-là. Et aussi l'une des plus fameuses compositions que Holbein ait faites pour un imprimeur, un titre pour un commentaire de Strabon ; planche allégorique, d'un goût riche et curieux, oii le peintre a suivi la description faite par le philosophe Cébès d'un tableau jadis admiré dans un temple : c'est la voie qui conduit les hommes à la félicité véritable. Ce titre avait d'abord été destiné à la traduction latine du Nouveau Testament faite par Erasme. Et le caractère à la fois classique et chrétien de l'humanisme s'accor-
(1) Wursteisen, Epil. hist. Basiliensis, Bâle, 1577, ap. Ilegner, Op. cit.,
dait à merveille avec ce genre d'arts qui semble aux yeux modernes plus amusant et suranné que vraiment respectable et beau. Holbein fit, pour le Nouveau Testament, un titre strictement pieux : les apôtres Pierre et Paul figurent sur les deux côtés, aux quatre coins sont les Evangélistes, en haut les armes de la ville de Bàle, en bas, un lion chevauché par un enfant, marque de rimprimeur Adam Pelri.
Le même éditeur donnait en 1523, au mois de mars, une édition réduite de format, et au mois de décembre, rééditait la traduction de l'Ancien Testament par Luther, avec lettres ornées et gravures par Holbein. En 1S23 encore, Holbein illustrait la traduction luthérienne du Nouveau Testament, donnée par Thomas Wolff". Et Hans Lûtzelburger attachait son nom à l'exécution de ces bois, plus curieux en somme que beaux, dans leur manière un peu pesante et enchevêtrée.
Erasme lui-même apparaissait dans un petit médaillon qui annonce dignement les grands chefs-d'œuvre inspirés à Holbein par ce long visage finaud et réfléchi. Depuis, Holbein a peint l'humaniste au moins trois fois. La plus parfaite de ces images est ce tableau donné par Charles P'' d'Angleterre à Louis XHI, et qui est un joyau du Louvre. L'étude pour ce portrait définitif est à Bàle, elle vient de la collection Boniface Amerbach.
Comme l'érudit collectionneur Amerbach était alors en France, en Provence plutôt, et habitait pour ses études la ville d'Avignon ou le Languedoc, c'est à ce moment que l'on place
, Cliclié Ilufli
L HOMME AU GRAND CHAPEAU, JEAN MORUS? (pastcl).
(Musée de Bâlc.)
HANS HOLBEIN. 83 un voyag-e d'Holbein à travers le pays de France et jusqu'à Montpellier. Deux témoins en subsistent; ce sont les dessins, pas telles, d'une facture si charmante dans sa bonhomie et qui représentent deux statues, copiées à Bourges ; l'une est celle du duc Jean de Berry, l'autre, celle de la duchesse sa femme ; ces images, de pierre peinte suivant l'usage du xv' siècle, se trouvaient alors dans la chapelle ducale ; lorsqu'on démolit cet édifice, les deux figures polychromes, de grandeur naturelle, prirent place au chœur de la cathédrale. Holbein a ressenti, fixé, dans sa plénitude élégante et sa sobre puissance, cet art de la statuaire française en sa période éclatante. Et, pour démontrer son séjour en France, de pareils dessins valent mieux qu'un document écrit ; au peintre insigne, il convenait délaisser après lui ces incomparables pièces d'archives.
Au retour, il peignit encore Erasme et Froben. Il subsiste au Musée de Bâle une médiocre copie du Froben, en buste, tourné vers la droite; tête massive, noircie par une barbe mal faite, et dénudée, creusée par l'âge et le travail.
C'est durant les années suivantes, 1524, 152S, que l'on place beaucoup d'ouvrages religieux qui ne sont guère que métier, et point des meilleurs. Le plus important, comme œuvre peinte, c'est la Passion du Christ en huit petites scènes ; venue de l'hôtel de ville bàlois, oii sans doute on l'avait gardée pour la sauver de la fureur iconoclaste en 1529, cette composition fut donnée par décret du 5 novembre 1771 au musée de la ville. Des critiques bâlois
l'ont appelée jadis le plus grand trésor du Musée. Et Charles Patin écrivait, au xvn" siècle : « C'est, à mon sens, un des plus beaux tableaux du monde, et je ne m'étonne pas que le défunt électeur de Bavière en ait offert à la ville pour vingt mille écus de sel. » Il est possible que ce fils de Gui Patin ait eu plus de goût que de style, et pensé mieux qu'il n'écrivait ; et son opinion était partagée par les Bàlois, au point qu'en 1642 on refusait à Mathieu Mérian délaisser prendre une copie par son fils, et qu'en 1718, le préteur Klinglin de Strasbourg essuyait le môme refus pour une demande analogue, « sous peine, disait le grand Conseil, de causer par son insistance le pire déplaisir à nos nobles seigneurs ».
C'est que dans ces temps éloignés, la Passion était peinte par Hans Ilolboin. Mais, avant de faire passer le tableau du Rathhaus au musée, on l'a restauré ; certain Grooth l'a refait « à îonà, grûndlich », avoue l'ancien catalogue. Il n'y allait pas de main morte, ce digne ancêtre des « artistes » qui, de concert avec les « conservateurs », nuisent plus aux collections nationales que tous les incendies et tous les larcins : il a restauré si bien « à fond », avec de tels bleus et des verts si radicaux, quela couleur primitive n'existe plus. Il faut se tourner vers les lavis, vers le trésor d'esquisses en brun etblanc, d'un clair-obscur si fin, duu modelé si juste, pour retrouver la main de Holbein.
De même, aux tableaux d'autel que Ton voit à Fribourgen-Brisgau et à Hampton Court, on doit préférer hautement les deux préparations en bistre, pour les volets de
l'orgue à la cathédrale de Bâle ; la grande esquisse et le dessin préparatoire sont d'un style admirable, où la majesté gothique et la liberté de la Renaissance ont trouvé leur parfait accord. Voilà le style religieux dans toute sa pure élégance. Mais de telles œuvres, si belles, sont moins fameuses que cette Danse des morts ou que cet Aiicien Testament^ auxquels il faut bien arriver.
Assurément on doit tenir compte du graveur, et se souvenir, en feuilletant ces livres célèbres, qu'entre la pensée de Holbein et l'exécution il y a la main de Hans Liitzelburger. Mais quand on retrouve le dessin même de Holbein, comme jadis pour V Eloge de la Folie ^ les réserves et les surprises subsistent encore.
Le sujet même est répugnant. Introduite par le christianisme, ou du moins singuhèrement agrandie, l'importance de la Mort, la préoccupation dégoûtante du squelette humain semble s'accroître à mesure que diminue la foi primitive. Ces pantins lugubres dansent partout, symbole de la risible importance que l'homme attribue à sa personne. En plein moyen âge, c'était encore « l'espoir et la glorification » (1). A présent, c'est la peur, l'ironie, et la haine. Avec la Renaissance qui se corrompt et marche au déclin, dans l'air oii s'amasse la tempête de la Réforme, un cycle de yisions funèbres se crée; la camarde vient frapper tous les humains, du Pape au paysan, de la gouge à l'impératrice.
(1) Viollet-le-Duc.
Le squelette était à sa place sur un fourreau de clague, Holbein en faisait rornement préféré pour ces ciselures. Mais tout un peuple de squelettes, c'est beaucoup.
A l'enfantin xv' siècle, retombé dans le bég-aiement, les églises, les ponts couverts, les murs des charniers et des cloîtres montrèrent ces ballets macabres, le branle de silhouettes vides, dégingandées et grimaçantes. A Bàle, Nicolas Manuel, Urs Graf, Hans Baldung- Griin, et, dans l'Europe entière, de la Chaise-Dieu à Lucerne, et de l'Espagne à la Pologne, tout un peuple d'artistes, peignaient à l'envi ce sujet banal et burlesque. Holbein, pour plaire aux éditeurs et au public, reprenait ce grossier symbole.
Ce socialisme d'ossements, ce catéchisme de cercueils, consolait le bas peuple, flattait l'âme envieuse des bourgeois : voir trébucher pape, empereur, rois, archevêques, abbés, gentilshommes, condottieri, tous ceux que l'on hait, que l'on redoute et que l'on convoite, entre les griffes de la Mort, c'est de quoi consoler un peu la certitude que l'on a de s'y achopper un jour soi-même. Holbein relève, par l'anecdote, la monotonie de ces gaudrioles macabres, il varie, en dégingandant les profds de la Mort, les aspects dégoûtants de cette carcasse faite pour la nuit et le repos, et qui, là-dedans, remue et gambade sans trêve. Mais, s'il n'est point fastidieux, il reste bas ; car le squelette humain, objet d'admiration ou d'étude pour le sculpteur et le naturaliste, le squelette, shakespearien dans certaines heures, devient immonde s'il bouffonne, si ses ressorts
LE JOAILLIER MORETT.
(Musée de Dresde.)
dépenaillés grincent au milieu des vivants. 11 y a là (l'horreur en plus ! ) comme l'inconvenance d'un personnage déshabillé, parmi des gens vêtus. Quelquefois, la Mort conserve sur son crâne une touffe de cheveux ; alors, le peintre chancelle dans la fantaisie d'hôpital, et c'est abject, tout uniment. La prétentieuse apparence de philosophie qu'il y a dans ces images, ce Plutarque de la pourriture, fait bientôt lever les épaules, malgré le génie des détails et la variété des groupes ; la satire est forte, quelquefois, mais ses éléments sont ignobles, toujours.
Et puis, ce cauchemar est vil; né de la terreur, du scrupule, du remords, de toutes les bassesses que peut exploiter une rehgion croulée dans le mercantilisme, il montre à nu le squelette moral de l'homme, en agitant son squelette physique ; cet âge tient à la matière, et il tremble de la perdre. Pour craindre la mort à ce point, et pour la concevoir si laide, il faut adorer étrangement la vie, et en avoir fort mésusé. Les sales époques de l'histoire, les plus lâches périodes de l'antiquité corrompue montrent les squelettes sur les objets d'art : il y en a sur les vases précieux de Boscoreale. Quand une civilisation s'affaisse dans son opulence, elle est semblable aux vieillards riches et mauvais : elle a peur de crever, elle se cramponne à la vie.
Plus encore que les ouvrages de propagande comme ÏAîîcien et le Nouveau Testament^ cette suite eut un succès immense. C'est toujours ainsi : l'œuvre d'un artiste doit plaire au monde, qui est en majorité faible et plat, surtout par ses parties mesquines et vulgaires. Ce qui paraît, aux
esprits affînus, un peu le déchet et le médiocre ouvrage, c'est sur quoi le public se jette, y reconnaissant son image et y retrouvant ses instincts. Vers mal venus du po(Me, mélodie banale du musicien, images brutales ou fados du peintre, voilà le régal de la foule, ce qu'elle exalte, immorlalise. On reproduit, de siècle en siècle, la prétendue Danse des Morts; Lyon, Venise, au xvf siècle, donnent l'exemple de ces copies, et Callot s'en inspirera, dans son livre d'esquisses, gardé à l'Albertina de Vienne. Le nom de Holbein est resté populaire, dans le gros sens du mot, par cette série de gravures oii il flatte le peuple.
Çà et là, dans ces pages, un petit rayon de génie scintille et console. Et c'est le paysage où trime un rustre qui laboure en face du soleil lovant, avec la mort comme valet de charrue ; ce paysan-là, qui va se lever tout à l'heure, dans la grand'guerre de 1525, pour lâcher la mort sur les autres, qui ne labourent point, ce paysan, qui détruira, dans l'Alsace, le grand moutior oij l'on conserve les ouvrages de Holbein le père, ce paysan déguenillé n'apparaît point à Hans Holbein sous l'aspect à demi terrible que Diirer sait donner à ses Trois Paysans; mais s'il n'a point le coutelas au côté, ni la rouillardeenmain, le soleil qui monte derrière l'église, au faîte du coteau, lui fera redresser Féchine, et il va donner aux puissairts du monde une de ces terreurs qu'on noie dans un fleuve de sang (1).
Une autre secousse, moins rude et plus persistante que la
(1) Seditio repe7ilina vulgi, prsecipue rusticorum anno MDXXV, lempore verno, etc., per P. Gnodalium, Basileœ, 1571, in-12.
guerre dos paysans, commence à secouer l'Europe en môme temps. Et la Réforme, d'Allemagne, s'étend partout. A Bàle, la lutte a pris un caractère si violent, que les peintres, devant l'ouragan qui balaye les églises et détruit les images, adressent, en janvier 1526, une supplique au Grand Conseil, pour exposer qu'ils ont besoin d'aide, ceux surtout qui sont chargés de famille, pour subsister encore à Bàle (1).
Dans cette bourrasque, Holbein a penché vers l'esprit nouveau, qui convient à son origine augsbourgeoise, à ses amitiés, et à son esprit peu mystique (2). Et son Christ, vraie lumière^ est si bien une image réformiste que Johann Copp de Zwingli le placera dans le calendrier pour l'année 1527, donné chez Adam Pétri. C'est pourtant, dans une détresse qui croissait chaque jour, au miheu de ce désarroi qui arrêtait toute commande importante, c'est un de ses premiers patrons, le pieux Jacques Meyer zum Hasen, l'ancien bourgmestre, demeuré catholique, c'est lui qui ordonne à Holbein un ouvrage religieux, un ouvrage capital.
« Je fus avcrty, disait plus tard Montaigne lors de son passage à Bàle, que plusieurs convoient encore la religion romaine dans leur cœur (3). » Le vieux Meyer était de ceuxlà, il la couvait et la voulait confesser en fait et en acte. Il avait résolu de commander à Holbein un tableau d'autel, suivant cotte antique formule oii les donateurs, avec leurs
(1) Knackfuss, 84.
(2) Woltmann, I, 239; Liebcnau. 149, note!, etc. — HisHeusler, Holbein's Verhàltniss zur Basler Reformation, ap. Rep. f. Kunslwissenschafl, II, 156.
(3) Montaigne, \'o!jage, éd. d'Ancona,p, 29.
enfants, étaient agenouillés aux pieds do la Vierge et de l'Enfant Jésus. Comme un Van Eyck, comme un Memling, comme un van der Weyden, Holbein se voyait confier un ouvrage de dévotion. Tout le passé se consacrait et reparaissait devant lui.
Le probe ouvrier accomplit l'ouvrage en conscience. Ce qu'il en put penser, on ne le découvre point. On voulait une Vierge et des groupes dévots : rien de plus fermement sacré que la Vierge, rien de plus simple et de plus auguste que les fidèles à ses pieds. Jacques Meyer, qui avait vu s'éloigner de lui le pouvoir, et se dissiper la confiance de ses concitoyens entraînés vers la foi nouvelle, entendait, en face de ce Conseil acquis à la Réforme, et où ses idées paraissaient fossiles, affirmer encore, grâce au génie de son peintre, la foi catholique intégrale et son attachement suprême à l'antique Confession. Holbein n'examina point si les pensées de l'ancien magistrat étaient conformes aux siennes; un peintre, il le savait bien, n'a pas d'idées : il peint, et c'est ce qu'il a de mieux à faire, pour sa gloire et pour notre joie.
Un maître du siècle précédent n'aurait pas été plus naïf, et d'une foi plus pénétrante. La Madone fut composée suivant les méthodes constantes de Holbein : d'abord les études pour les têtes des donateurs, ces beaux dessins qui sont à Bâle et qui permettent, comme pour les portraits d'Erasme, de comparer les mêmes visages, figurés parle même peintre, à diverses phases de la vie.
C'est Jacques Meyer, les regards levés dans la pose de la prière, les traits vieillis et fatigués, inquiet d'une lutte où
il sent son énergie vaincue et sa croyance violée; c'est Dorothée Kannengiesser, qu'un voile presque religieux enveloppe sur cette esquisse, encadrant le haut du visage, les yeux pensifs, les belles chairs mûries ; c'est la fille de ces bonnes gens, Anna, simple et gauche, les cheveux défaits, une image modeste de la fdlette à l'âge ingrat. Dans le tableau, devant la Vierge, il y aura encore les deux fils, un beau garçonnet blond et un bambin nu, que le frère tient dans les bras, il y aura la première femme de Meyer, effacée et enlinceulée, une morte de longues années, que Holbein n'avait point connue.
Et dans ce tableau, tout est triste, sent le deuil moral et l'angoisse. Meyer voulait un tel symbole. C'est lui qui demandait au peintre ce geste las et bizarre del'Enfant-Dieu, bénissant avec la main gauche, couché de fatigue sur l'épaule de sa divine mère; et c'est lui qui donnait au peintre l'idée de rougir les yeux du petit Jésus, parce qu'il pleure sur les hommes infidèles aux préceptes de la vraie loi.
Mais, sans parti pris, dans le même temps, Holbein fait Laïs de Corinthe^ et cette Vénus, peintes toutes deux d'après la belle dame d'Offenbourg, une patricienne galante ; œuvres d'amateur, oii se sent l'esprit d'Italie, et qui se placent dans la collection d'Amerbach.
Seulement, le mot d'Érasme, « les arts ont froid en ce pays », est avéréchaque jour. Les églises fermées, la société se bouleverse dans les luttes religieuses, et l'on se soucie bien des peintres! Aussi le conseil de l'humaniste, de l'ami prudent qui prépare depuis deux ans, avec Thomas More,
un départ de Holbein pour l'Angleterre, est accepté par le peintre en détresse. En Angleterre, il y a de riches seigneurs, de gros marchands, qui se feront peindre à l'envi, et, par les soins d'Erasme, Hans Holbein, sous le patronage de Thomas More, sera mis d'emblée en pleine vogue.
C'est en septembre 1526 que Holbein quitte Bàle, et se dirige vers les Flandres. 11 s'instruit en ce voyage, il reconnaît ses aînés et ses pairs dans ces peintres dont les ouvrages deviendront aussi rares, aussi précieux que les siens, et pourront même être confondus avec les siens dans l'avenir (i) ; tel ce portrait d'Erasme qui est au château de Longford, et fut disputé longuement entre Quinten Matsys et Hans Holbein (2). 11 séjourne dans cette ville d'Anvers, pittoresque, g;rouillante de richesse et de négoce, centre des arts et pôle de la navigation marchande ; il va s'y embarquer, et son cahier de dessins montre une feuille sur laquelle il décrit l'appareillage d'un trois-mâts, où s'entassent les gens de guerre.
En Angleterre, Thomas More accueille Holbein dans sa maison de Chelsea. L'humaniste raffiné, l'Jiabile homme d'affaires connaissait déjà le peintre qu'Erasme lui avait
(1) W. Bûrger, danslaCflze^^e des Beaux-Arls, i86d, p. 15, Xl« ainnéc,2<^p., t. I.
(2) Alfred Woltmann, Holbein u. Q. Matsys, in Longford CasUe, ap. Zeilsc/irifl f. bild. Kunst, I, 198.
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