‹ HolbeinChapitre 5 sur 7 · SIU BRYAN TUKE ET LA MORT · texte numérisé non relu

SIU BRYAN TUKE ET LA MORT

(Pinacothèque de Munich.)

vanté comme un « artiste (et artisan) admirable, mirus artifex » . Le portrait d'Erasme par Hans Holbein était pendu dans son cabinet, et quand Froben, en 1518, avait imprimé la fameuse Utopie^ qui se répandait dans l'Europe avec un succès prestigieux, c'est un frontispice de Hans Holbein qui décorait le livre. Holbein, chez Thomas More, était» de la maison » ; suivant les mœurs anglaises qui n'ont point changé, c'était se mettre de plain-pied avec tout ce que l'Angleterre comptait d'illustre et d'opulent.

Car Thomas More était déjà l'auteur célèbre d'un pamphlet où Rabelais puisa peut-être, et surtout il était, alors, l'avocat dont le revenu passait les cent mille francs, l'ambassadeur favori du roi Henri VHI, l'homme que recherchait Wolsey, le personnage fait membre du Conseil privé en 1518, fait chevalier en 1521, et qui, trois ans plus tard, deviendra lord grand chancelier.

Sir Thomas More aima tout de suite ce Holbein qui lui apportait un art subtil, minutieux, fait pour l'exactitude élégante de son esprit, et plaisant à « ses petits yeux gris de myope, sans éclat, mais très doux », ainsi que les décrit un contemporain. Tout de suite, Holbein le peignit. Et, quand le peintre se fut installé dans l'hospitalière maison, dès qu'il en connut bien les êtres et les personnes, il composa ce grand tableau de famille aujourd'hui perdu, mais dont l'esquisse, annotée par Holbein, fut rapportée à Bâle et donnée à Erasme,

Sur ce dessin d'ensemble, la famille est rassemblée tout entière. Mais ce ne fut pas assez pour Holbein. Il fit encore

un crayon pour chaque figure ; il subsiste celui du grandpère, le juge, celui encore de Thomas More, tous deux dans les collections royales de Windsor. Et si l'on peut douter que la tête d'inconnue qui est au Musée de Bàle soit celle de Marguerite Giggs, la parente pauvre, du moins a-t-on quelque raison de reconnaître dans le jeune homme inconnu que couvre un grand chapeau (n° 346) les traits, la bouche, et tout ce qui peut rendre ressemblant le fils de More, John, le plus jeune.

L'esquisse peut compter parmi les joyaux de Holbein. D'abord, on le prend sur le vif, avec des notes qu'il a mises pour lui-même, on voit le travail dans son mécanisme subtil, trop souvent mystérieux pour nous.

Thomas More, en costume de gala, siège au milieu de la salle, au centre du groupe. Il porte au col cette chaîne d'or qu'il ne passait, suivant Erasme, « que lorsque c'était indispensable ». C'est denc un portrait d'apparat. A sa droite, frileusement emmitouflé, c'est le vieux père de soixante-seize ans. Ces deux figures solennelles, un peu mélancoHques, sont entourées déjeunes femmes; à gauche, de profil, Elisabeth, la deuxième fille, une sérieuse demoiselle de vingt et un ans, et la petite cousine Margaret, qui tournera mal, épousera par pédantisme le précepteur de céans; pour marquer la destinée qui la voue à cet helléniste John Cléments, elle tient un livre à la main et demande avec une mine afî'airée un renseignement au vieux juge qui no l'écoute point. Entre les têtes des vieillards qui sont assis, la fiancée de Jean More, Anna Grisacre, une

enfant de quinze ans, se tient un peu à l'écart. Jean lui-même, jolie figure élégante et un peu maussade, est debout, à gauche de son père, et le coin du tableau, à droite, est orné de femmes assises aux pieds des autres personnag-es : c'est Cécile, la plus jeune enfant, Marguerite, l'aînée, et, s'agenouillant un peu plus haut, la seconde femme de Thomas More, Alice Middleton, qui succédait, austère et lourde, à la gentille Jane Colt, la « petite épouse, uxorcula », comme l'appelle son épitaphe, la femme-enfant dont l'image n'est point ici. Les accessoires de l'ouvrage sont un dressoir, orné de faïences, une horloge, une tablette avec des chandeliers et un lavabo; puis c'est aussi le fou du heu, Henri Patenson, et un singe qui grimpe sur la robe de lady More. Et des livres traînent partout, entre les mains des personnages, par terre, sur les meubles.

Ceci nous rappelle que Thomas More aimait toutes les choses de la fantaisie, tous les accessoires joyeux de l'existence ; non seulement ses femmes devaient apprendre à toucher les instruments de nmsique : cithare, harpe, monicorde, clavicorde, môme à jouer de la flûte, mais il se plaisait aux bouffons humains et aux animaux rares : « Les fous, dit-il à^nsV Utopie, sont un divertissement déhcieux. » Et Holbein n'oublie pas le fou du logis. « Un de ses grands plaisij's, écrit Erasme parlant de Morus, est d'étudier la forme, les habitudes, les instincts des différents animaux. Il a chez lui des oiseaux de presque toutes les espèces, et des animaux rares, tels que singes, renards, furets, belettes, et autres semblables. Dès qu'il rencontre quelque chose de

curieux ou d'exotique, il l'achète bien vite, tant et si bien que sa maison est un musée. » Et Holbein n'omet point le singe, témoin de la passion qu'on eut léans pour les vilaines bêtes ; de même, il a soin de marquer sur son dessin : « Mettre sur l'étagère, auprès du dressoir, un clavicorde et d'autres instruments. » Des livres, des singes, et des instruments de musique î vraiment, rien ne manquait, en ce logis, de ce qui charme l'existence et permet d'en varier les joies.

Par Thomas More, Holbein était introduit auprès de ces saints personnages, qui menaient et maintenaient encore une église bientôt chancelante : l'archevêque de Cantorbéry, Guillaume Warham, et cet évêque de Rochester, Jean Fischer, si vénéré par les cathohques. Il reste, de Fischer, un dessin aux collections royales de Windsor; de Warham, un dessin encore, d'une singulière énergie, préparation pour ces portraits du Louvre et du palais archiépiscopal à Southv^ark où le prélat nous apparaît entre la mitre emperlée et la croix gemmée, ses vieilles mains au premier plan, les yeux tristes, perdus au loin, comme s'il présageait la tempête qui va venir déraciner l'ancienne foi sous ses formes antiques. Oui, ces hommes sont las et tristes, Warham plus accablé par l'âge, Fisher, avec son clair regard, plus résigné devant l'avenir qui lui apportera la mort des premiers apôtres. Nobles figures de martyrs ou de sages, que Hans Holbein a résumées avec un talent affiné par son passage dans les Flandres,

En effet, il apporte ici comme l'influence d'un art plus

large, un air plus subtil enveloppe ses modèles, et l'on dirait que le spectacle de la mer a fait sa vision plus puissante. Il a pris, aux maîtres flamands, ces beaux arrangements simples, d'objets intimes, qui s'unissent à l'expression du visage humain, ces « natures mortes » traitées avec une virtuosité intense et un profond sentiment. Et non seulement le costume, le riche costume d'alors avec ses accessoires somptueux^ le harnois de cour, et les chaînes, et les joyaux, et les barrettes de velours, et les surtouts de pelleterie, et les pourpoints de brocart ou de damas, elles anneaux incrustés de pierreries, mais encore tous les objets qui feraient nommer au spectateur le métier exercé par le modèle, les instruments de l'astrologue, les livres du docte prélat, les quittances et les cachets et les pièces d'or du marchand, le tiercelet du fauconnier, tout se retrouve sous ses pinceaux, peint à miracle, et chaque chose à sa place, sans tirer l'œil ni le décevoir.

Dans ce pays d'Angleterre oii l'homme tient et entend tenir une place prépondérante, oij il vaut par lui-même et se considère si haut, ce peintre de portraits ne fait, Dieu soit loué, que des portraits. Et c'est fini pour les Madones et les Danses des morts.

Ce sont d'abord des portraits de seigneurs et de courtisans ; figures fermées, regards acérés par la ruse, traits sculptés par les mille épreuves et par les innombrables hontes qui dévorent les gens en place; les pantins humains des premiers rôles, dans leurs costumes somptueux : en 1527, sir Henry Guilford, grand écuyer, l'ancien héros

lOi HANS HOLBEIN.

de Guincgale où il portait la bannière royale (à Windsor); en 1528, Nicolas Kratzer de Munich, astronome royal (au Louvre) ; la même année, les deux Godsalve, sir Thomas et son fds Jean (à Dresde); et ce portrait de Munich, médiocrement conservé, qui montre sir Bryan Tuke avec la Mort ricanant derrière lui, formule qui sera reprise par le Bàlois Arnold Bœcklin, lorsqu'il se peindra lui-même. En vérité, l'on croirait lire l'almanach de la Cour. Holbein conservait, pour ces travaux, son ancienne méthode, fixant une première esquisse sur papier, au crayon rehaussé de teintes légères, puis composant de mémoire les images définitives.

C'est ainsi qu'il put rapporter à Bâle tant de merveilleuses préparations.

Car il revint à Bàle, dans l'été de 1528. Il avait l'escarcelle pleine, et le 29 août, il acquérait une maison pour le prix de trois cents florins, et il intervenait à l'acte, en personne. Trois ans après, le 18 mars 1531, il achetait une maison encore, mais moins importante, avec de longs délais pour le paiement. Et c'est alors qu'il fit ce grand portrait de sa famille, oij l'épouse vieillie, flétrie, les yeux abîmés par les larmes peut-être, retient contre son giron le fils aîné, Philippe, qui devint un « bon et pieux jeune homme », fut orfèvre de l'empereur Maximilien, et dont la descendance fut anoblie par l'Empereur Mathias ; sur les genoux de la matrone, c'est la petite Catherine, mariée plus tard à un Bâlois. Deux autres enfants devaient venir encore : Jacques, lequel mourut à Londres, oij il était orfèvre, etKunégonde,

qui suivit l'exemple de sa sœur aînée, et demeura bâloise (1).

Ce serait une erreur de croire que cette nombreuse famille, dont le chef était si longtemps absent, souffrait de pénurie. L'inventaire après décès d'Elisabeth Schmid montre un bon intérieur bourgeois, aux meubles cossus. Il y a de l'argenterie, deux coupes en vermeil avec leurs couvercles, six coupes en argent, une douzaine de cuillers en argent, et une garde-robe copieusement fournie.

Holbein se remit à composer tout ce qui s'offrait à lui : des ornements pour les fourreaux de dague, des frises décoratives, datées 1529, et des ornements pour les livres, où se place au tout premier rang l'image d'Erasme debout, appuyé sur un terme. Mais ni le peintre ni l'humaniste n'étaient heureux dans ce pays bàlois, où toutes les églises, à Pâques 1S28, étaient dépouillées des statues, des tableaux, prenaient pour jamais l'apparence et la beauté spéciales à nos écoles primaires. Les deux amis se trouvèrent sans doute à Fribourg-en-Brisgau, la charmante petite ville où se réfugiait Erasme triste et vieilH; c'est là qu'en 1530 Holbein faisait le portrait d'Erasme qui est au Musée de Parme (n° 355), et que suivit une répHque en miniature (2), pendant d'un Mélanchton (3).

Le Conseil de Bâle voulait retenir pourtant cet artiste, qui

(1) Hls-Heuslor, Die Basler Archive ûber Hans Holbein u. s. lu., ap. Jahrb. fUr Kunstwissenschaft, Leipzig, 1870, III' Jahr, p. 113, sq. — Cf. Hegner, Op. cit., et Woltmann, Ib., ch. vi, p. 116.

(2) Au Musée de Bâle.

(3) Au Musée de Hanovre.

lui revenait d'outrc-nieravec tant de renom. Et la quatrièine paroi de la grand'salle était conQée à Holbcin. L'esquisse est conservée. C'estriiistoirc de Roboam (n°' 328-329, Musée de Bàle) (1). Et môme, pour marque suprême de la faveur officielle, dans l'automne de 1531, la ville commandait à Holbein « la peinture de deux horloges près de la porte du Rhin », et lui payait quatorze florins, alors que les grands travaux du Rathaus n'avaient rapporté que soixante-douze florins.

Cependant, au milieu de ces travaux médiocres, dans cette vie qui lui semblait mesquine après le luxe et le succès d'Angleterre, Holbein se voyait rappelé par Thomas More, devenu chancelier en mai 1532. Et il retournait à Londres, pour ne plus revenir. Une série nouvelle d'œuvres commençait alors; les marchands allemands de Steel-house, les riches membres de la Hanse, l'accueillaient, le logeaient et se l'attachaient comme peintre de leur corporation. Le peintre s'installait au « Stablhof », comme Albert Durer, vingt années auparavant, au fondaco dei Tedeschi, près du Rialto, à Venise. Holbein sentait que tout son avenir était là, si bien qu'il formait un second ménage, et se charg-eait d'une famille en Angleterre. Ce fut sans doute la raison d'un écrasant labeur.

En 1532 et 1533, les portraits se succèdent, et jamais il n'a mieux fait. S'il faut le dire, ces figures moins somptueuses, dans leur cadre familier, sont peut-être la fleur

(1) Voir aussi, au iiiûine Musée, la Collection des dessins, malheureusement sans numérotage.

Cliclic lluiirstacn^îl.

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