‹ Holberg considéré comme imitateur de MolièreChapitre 11 sur 78 · DES PERSONNAGES CHEZ LES DEUX POETES · texte numérisé non relu

DES PERSONNAGES CHEZ LES DEUX POETES

On peut distinguer dans le théâtre de Holberg comme dans celui de Molière deux sortes de personnages. Il y a d'abord ceux qui constituent la famille et qui ne manquent jamais dans la comédie. Il- y a ensuite ceux qui sont pris en dehors de la famille et qui ne figurent qu'à l'occasion. Les premiers sont en quelque sorte nécessaires, et les seconds, accessoires. Je commencerai, si l'on veut bien me permettre cette dénomination empruntée à nos mœurs scolaires, par les internes, c'est-à-dire par les membres de la famille.

I. Ce qui frappe peut-être le plus vite et le plus justement dans le théâtre de Holberg, c'est que le poète place constamment l'action de ses pièces dans le cadre de la communauté bourgeoise, et emploie la série la plus considérable de ses personnages à nous donner le spectacle continu de la vie de famille. A peine si trois ou quatre de ses pièces échappent à cette règle. Le foyer domestique,

voilà son champ de bataille ordinaire, la carrière préférée de sa verve, le cercle où s'enferme sa satire. Je n'ai point à prouver que lui aussi Molière est avant tout le peintre ordinaire de la haute bourgeoisie parisienne, de 1660 à 1673, et qu'il nous a donné d'admirables tableaux de la vie de tous les jours dans cette classe moyenne où une aisance voisine quelquefois de l'opulence consolait alors du péché originel de la roture*. Mais un rapide coup d'œil jeté sur l'histoire de son art suffit pour montrer qu'il y avait accompli une grave et féconde innovation en installant ainsi la muse de la comédie au coin du foyer domestique.

Je sais fort bien que Térence et Ménandre ont mis en scène des pères et des fils. Je n'ignore pas non plus qu'Aristophane et Plante ont tiré un parti souvent fort cynique de plus d'une scène de la vie conjugale. Mais en somme, la comédie antique ne nous livre rien de plus que des échappées sur l'existence privée et sur ce que j'appellerai les mœurs intérieures de ses personnages. Il ne pouvait guère en être autrement. D'abord, la vie tout extérieure des peuples méridionaux et l'idée généralement accréditée chez les anciens de Tinfériorité morale de la femme empêchaient ce resserrement de l'intimité qui est notre ressource la meilleure contre un climat plus sévère, et l'on sait que la gravité romaine ne jugeait pas à propos de livrer aux rires de tout le monde la manière de vivre de chacun. Aussi n'est-ce qu'au moment où les gens s'esquivent de chez eux pour courir quelque aventure que le poëte latin les arrête au passage et nous ouvre leur âme. C'est toujours dans une rue qu'on s'est perdu jadis et qu'on finira tôt ou tard par se retrouver. C'est également sur le seuil de la maison que

1. Les actes notariés si laborieusement et si heureusement retrouvés par M. E. Soulié {Recherches sur Molière et sa famille, Paris, 1863), replacent à merveille le lecteur d'aujourd'hui dans ce monde cossu qui était celui môme du poète.

nous verrons un père disputer à son fils sa maîtresse, ou bien une femme courir après un mari débauché. Mais tous ces événements extraordinaires auxquels nous intéresse le poète ne nous révèlent en aucune façon le train de vie quotidien de ces quelques membres de la famille, pris au hasard et détachés de leur milieu habituel. Ouvrez, si vous voulez, le Stichus de Plante, Tune des esquisses les moins imparfaites de la vie de famille que nous ait laissées l'antiquité, et comparez la pièce tout entière à cette scène patriarcale et presque majestueuse par où commence le Tartuffe j et dans laquelle trois générations sont en présence, en attendant qu'un bon mariage, qui est tout l'objet de la pièce, prépare la quatrième. Nulle part dans la comédie latine, vous ne trouverez cette austère hiérarchie, cet esprit de corps, cette conscience de solidarité dans Tensemble d'une famille.

Ce serait prendre une peine fort inutile que de vouloir démontrer sérieusement que la famille n'est point davantage le cadre où s'agitent les marionnettes humaines, les fantoccini habituels de la commedia delVarte, La vie de ces êtres imaginaires se passe sur la grand'route presque autant que sur la grande place, et au cabaret, quand ce n'est pas à l'auberge* D'ailleurs la trivialité dé ces facéties n'a rien de commun avec l'art sérieux de la vie bourgeoise. Le monde de la comédie de Gherardi et de Riccoboni pourra bien devenir, de métamorphoses en métamorphoses, sous la plume d'un Marivaux ou sous le pinceau d'un Watleau, le monde des élégances de salon et des grâces galantes. Mais cette vie de luxe n'est-elle pas précisément le contraire de la vie d'intimité dont Molière se fera le peintre? Lé high life est l'antithèse du at home, et d'Arlequin à Ghrysale, il y a un abtme.

Les poètes comiques de l'Espagne et de l'Angleterre au seizième siècle ne me paraissent pas avoir plus de droits

au titre de peintres d'intérieurs bourgeois. Je sais le grand, Tadmirable rôle que joue souvent la paternité dans la comédie espagnole*, et je n'ignore pas queThonneur, qui est l'ordinaire mobile de toutes ces âmes chevaleresques, n'est un sentiment si puissant et si fécond que parce qu'il est, avant tout, un bien héréditaire et que le prestige s'en étend à tous nos proches. Mais cette comédie charmante est trop amoureuse et trop romanesque pour qu'on ne sente pas très-vite combien elle s'éloigne de la gravité des mœurs familières. Le théâtre anglais lui-même se ressent trop encore à cette époque de l'influence italienne, pour que nous y voyions revivre dans toute sa simplicité bourgeoise un peuple de marchands et de marins. Là aussi c'est à l'amour qu'appartient le grand rôle, et Shakespeare pas plus que Galderon ne place ses héros comiques dans le calme de la vie intime. C'est au contraire avant leur entrée dans la famille qu'ils les prennent l'un et l'autre, sur la limite qui sépare l'adolescence de la virilité, à cet instant de notre existence où la faculté d'aimer, maîtresse de notre cœur entier, retarde pour nous de quelques années la pleine intelligence du bonheur plus uniforme de l'intimité domestique.

C'est donc vraiment bien Molière qui, le premier parmi les grands poètes comiques (Larivey n'en est pas un) , a réuni le faisceau, avant lui épars, des relations de famille et des modes de parenté. C'est lui qui a ouvert à deux battants à la comédie régulière la porte de la salle basse d*Orgon ou de la chambre de malade d'Argan , de Cette pièce privilégiée entre toutes celles de la maison, où nous vivons et où nous souffrons. C'est lui qui a hardiment installé la psychologie comique dans ce lieu, témoin un peu mystérieux de toutes les grandes et petites vicissitudes de

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