Voy. Las très justicias en una, de Galderon
notre existence. C'est lui enfin qui s'est fait un système de nous montrer partout la famille assemblée, et qui ne dédaignera pas même à l'occasion de nous faire entrevoir jusqu'à ce chien du logis auquel un amant adroit et complaisant doit aussi s'efforcer de plaire.
Mais rimportant pour nous, c'est moins de savoir à l'avance que dans la comédie danoise nous aurons toujours une famille au complet sous les yeux, que d'examiner ce qu'est cette famille, d'en étudier l'organisation, de voir sur quel plan elle est conçue. Il nous faut donc en soumettre à une scrupuleuse analyse les divers éléments, c'est-à-dire les. différents types. J'ose espérer que le lecteur n'hésitera pas à reconnaître que presque tous ces types ont conservé, en passant de la comédie française dans la comédie danoise , la même attitude, et la même physionomie, et que, si les mœurs et les détails ont été modifiés en route, l'équilibre général de la famille n'a guère été changé.
On sait quelle situation était faite à la paternité romaine, soit par la législation, soit par la comédie. L'autorité discrétionnaire dont le préteur investissait le père comprenait jusqu'au droit de vie et de mort, sans compter celui de vente et d'exposition publique. Nulle responsabilité légale ne venait s'interposer entre le chef de la famille et ceux qui descendaient de lui, et, plus tard, quand les mœurs, corrompues avant d'être adoucies, firent modifier ces lois barbares et ce despotisme intérieur, ce fut bien moins l'indépendance individuelle des enfants qu'on eut l'idée de sauvegarder, que leurs intérêts pécuniaires d'héritiers présomptifs. Évidemment, une si terrible et si occulte autocratie ne pouvait servir d'aliment à l'hilarité publique. La comédie devait donc changer la paternité pour la mettre au théâtre. C'était déjà, au reste, le moment où l'influence des mœurs et des lettres grecques avait com-
mencé à tempérer un peu à Rome le caractère âpre et dur de tout ce qui remontait aux premiers âges de la ville. Déjà il était arrivé dans le pays de Cincinnatus plus d'un père du théâtre de Méiiandre, et ces pères-là, pour les premiers Romains qui les virent, durent assez faire Tefifet, si je ne me trompe, de nos anciens oncles d'Amérique. Il est certain, en tout cas, que la comédie latine ne fit guère usage, sous le nom de pères, que de tyrans débonnaires : tyrans, par droit de naissance, débonnaires, par pur caprice. 11 y en eut môme qu'on vit pousser la tolérance jusqu'à une faiblesse tout à fait coupable, et les pères de Térence notamment se laissèrent tomber plus d'une fois dans le travers d'une sensibilité déclamatoire. C'était se jeter d'un excès dans un autre. Il n'était pas rare pourtant que le naturel véritable de ces despotes domestiques se réveillât tout d'un coup, et que derrière le père, subitement, reparût le propriétaire d'un meuble humain, son sang tout à la fois et son bien. La scène de YAsinaria, où Déménète ordonne à son fils Argyrippe de lui faire bon visage au moment où il lui prend sa maîtresse, la scène du Persa, où le parasite enjoint à sa fille de se laisser vendre, nous montrent clairement que les pères de la comédie latine savaient fort bien se ressouvenir, quand ils le voulaient, de la dernière rigueur des lois. Ce mélange d'extrême brutalité et d'excessive indulgence n'était pas toutefois le seul trait caractéristique de la paternité romaine dans la comédie. Il n'est point de scandale où ces vieillards ne traînent leur décrépitude et ne compromettent leur paternité. Leur libertinage sénile ne recule pas plus devant la honte d'une sorte d'inceste naturel que devant la douleur d'un fils contraint au plus cruel des partages. Armés d'une autorité sans contrôle et sans borne, ils abusent jusqu'au bout de l'odieuse latitude laissée à leur despotisme, qui, par un juste retour, les rend vils et méprisables.
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On a fait en général à l'auteur de V Avare et des Fourberies de Scapin une assez mauvaise réputation à propos des pères qui figurent dans son théâtre, et Ton s'est plu bien souvent, même depuis Rousseau, à lui reprocher un mot injurieux adressé par Cléante.à Harpagon, comme si ce mot n'était pas destiné à frapper uniquement l'avare dans le père. Pour tout dire, on a représenté Molière, bien qu'il paraisse avoir été lui-même un père tendre et cruellement éprouvé*, comme irrespectueux envers l'autorité paternelle. On l'eût presque fait passer pour l'ennemi personnel des pères, si l'on n'avait trop bien su que c'est précisément de nos pères que nous vient à tous l'habitude de le lire et de l'aimer. Serait-ce à dire que les pères aient été les dupes du poète, et ses victimes sans s'en apercevoir? Je crois beaucoup plutôt que les ennemis de Molière ont tout simplement abusé contre lui de l'apparence de certains torts qu'au fond il n'a pas eus.
Il n'eût pas d'abord fallu oublier que, dans les pièces de Molière, le père étant en général le héros comique, c'està-dire le chef de la comédie, de même qu'il doit être le chef de la famille, l'équité commandait de ne juger la paternité chez Molière que d'après les rôles, fort nombreux encore, où elle se présente, en quelque sorte,- à l'état simple, sans la complication d'un travers grave et persistant. Il me» semble également que la môme raison d'équité ne permettait pas de lui tenir rigueur à propos de quelques pères que nous trouvons dans ses pièces d'origine italienne, tels que le Trufaldin et le Pandolphe de YÉtourd% ou bien encore le Géronte et TArgante des Fov/rberies de Scapin. Ce ne sont point là, à proprement parler, des personnages qu'il ait créés, et lui faire porter toute la respon-
1. Voy. Edouard Fournier, le Koman de Molière, p. 22, et Psifché, acte n, scène i.
sabilité de leur médiocrité intellectuelle me paratt un procédé assez injuste. Il n'eût pas non plus été inutile de tenir compte de Fétat des mœurs et de la législation. Dans le Menteur, Géronte menace son fils de le tuer. Je veux bien croire qu'il n'eût pas été homme à tenir sa parole. Mais n'est-ce pas beaucoup que le public en pût supporter la menace? Je ne trouve plus dans Molière de menaces de mort, ce qui me prouve que de Louis XIII à Louis XIV les mœurs, en cessant d'être héroïques, s'étaient adoucies. Mais ce que je trouve encore dans Molière, ce sont des pères ou des tuteurs, comme Gorgibus dans Sganarelle^ ou Arnolphe dans rÉcole des Femmes, qui menacent une fille ou une pupille de la frapper. Saint-Simon, au reste, m'est garant que ce n'était pas seulement dans la comédie que la brutalité avait continué d'être le droit et l'habitude de la paternité. La princesse palatine, qu'on me permettra un instant de ranger au nombre des pères (elle avait la main d'un homme), joignait immédiatement à la simple nienace quelque chose de plus sonore. Au milieu du dix-huitième siècle, ne verrons-nous pas encore un oncle, dans la Métromanie, lever sa canne sur son neveu? En présence de ces derniers vestiges de la législation romaine, de ces derniers excès d'une autorité excessive, la comédie était, jusqu'à un certain point, excusable de donner aux victimes de cette oppression à huis clos une sorte de revanche sur la scène, et de se montrer parfois moins respectueuse qu'elle n'eût dû envers une puissance qui n'était pas toujours aussi respectable qu'il eût convenu. Qu'on veuille bien faire encore réflexion que la comédie de Molière est animée d'un sensible esprit de progrès, et qu'il n'eût point été naturel qu'elle fît la part trop belle aux représentants du passé. La comédie enfin, qui se propose, avant tout, de nous faire rire des erreurs humaines, ne cesserait-elle pas d'être la comédie si, ne nous mon-
trant plus que des pères vénérables, elle semblait exempter toute une classe de personnes de cette loi commune et absolue qui nous interdit à tous la perfection?
Ce n'est qu'après avoir bien compris toutes ces nécessités et admis ces diverses excuses, qu'on peut essayer d'apprécier équitablement la façon dont Molière traite la paternité dans son théâtre. Ce qui m'y plaît tout d'abord, ce sont les ménagements plus ou moins visibles qu'en bien des circonstances j'y vois pris avec l'autorité paternelle. Souvent un trait, qui pouvait à première vue paraître irrévérencieux, n'est au fond qu'une précaution ingénieuse destinée à atténuer par avance l'eflFet d'une plaisanterie qui eût été choquante, si elle n'eût point été préparée. C'est ainsi que dans les Fovrberies de Scapin, si nous n'entendons point sans quelque déplaisir secret Scapin dire à Léandre que Gréronte n'est son père que pour la forme, nous reconnaissons bien vite que, sans cette insinuation, l'insouciance coupable avec laquelle Léandre livre Géronte à la vengeance et au bâton de Scâpin nous deviendrait tout à fait insupportable. Dépouillé au contraire de sa qualité de père, Géronte n'est plus pour nous qu'un avare battu par un coquin, et le respect que nous lui devons comme père se trouve désintéressé dans tout ce qui se passe par Tincertitude déposée à temps au fond de notre esprit. Mais ce dont il faut surtout remarquer la singularité dans Molière et lui savoir gré, c'est qu'il n*a pas associé une seule fois l'hypocrisie à la paternité. On sait ce que l'hypocrisie était pour Molière. C'était le vice par excellence, le vice inexpiable. Comme pour mieux l'accabler des mépris de sa haine la plus vigoureuse, sans cesse il le fait passer sur une tête nouvelle. Nous voyons chez lui, sans compter un ecclésiastique hypocrite*, un tuteur hypocrites un gen-
). Tartuffe.
tilhomme hypocrite*, un pédant hypocrite*, une marâtre hypocrite*, enfin jusqu'à un notaire hypocrite*. Toutes les variétés du genre semblent donc épuisées, et cependant nous ne voyons pas une seule fois un père hypocrite. Il y avait pourtant une occasion bien naturelle pour Molière d'incarner dans un chef de famille ce qui était à ses yeux la perfection même de la perversité humaine, et cette occasion, qui ne le voit? c'était le Tartuffe, Si l'écrivain eût en effet conçu sa pièce sur le modèle de tous ses autres chefs-d'œuvre, l'hypocrite, ce devait être Orgon, et il n'y avait pas besoin d'imaginer Tartuffe pour introduire l'hypocrisie dans sa famille. N'est-ce point Argan luimême qui se croit malade? N'est-ce point Harpagon luimême qui est avare? Tartuffe est le seul étranger que Molière ait installé dans une famille pour y représenter un vice. Vainement dira-t-on qu'il a tenu à faire de l'hypocrite un ecclésiastique. Cela n'était en aucune façon une nécessité de son sujet, et il est tout aussi juste de dire que Tartuffe s'est trouvé condamné à la soutane parce que le poète a tenu à l'exclure de la famille, que de prétendre qu'il a été pris en dehors de la famille parce que Molière voulait lui faire porter la soutane. L'incontestable et l'essentiel, c'est qu'en fait, par une unique exception, où je me plais à voir aussi l'effet d'un scrupule honorable, Orgon est la première victime du misérable,, quand toutes les habitudes du génie de Molière semblaient le destiner à être ce misérable luimême.
Mais quel heureux et louable progrès chez les pères de Molière, si l'on compare même un Géronte de son théâ-