‹ Holberg considéré comme imitateur de MolièreChapitre 13 sur 78 · M. de Bonnefoy · texte numérisé non relu

M. de Bonnefoy

tre à l'un de ces grotesques dont la grimace représente la paternité dans la comédie italienne ! Qu'Orgon est loin de Gassandre, et que le bonhomme Chrysale, tout bonhomme qu'il est, ressemble peaà un Pandolphe l Le trop excellent père de la judicieuse et modeste Henriette est assurément, comme sa fille, Tune des figures les plus françaises qu'il y ait dans le théâtre de Molière. C'est toute la bourgeoisie de la vieille France qui semble, pour nous, revivre dans ce type de cordialité mêlée de faiblesse et de bon sens tempéré par la timidité. Chrysale a ses défauts, mais qui ne devrait être fier après tout de valoir Chrysale par la raison et par le cœur? On ne saurait d'ailleurs trop remarquer que tous ces vieillards, même quand ils se rappellent encore le charme des dames romaines, ne compromettent pa« une seule fois leurs cheveux blancs dans quelque aventure de basse galanterie. Le premier en date de tous les pères que nous trouvons dans le théâtre de Molière, l'Anselme de r Étourdi^ ne songe qu'à se marier. La paternité rompt donc du premier coup chez Molière avec le libertinage de l'antiquité. A la vérité, ces pères, de mœurs à peu près irréprochables, sont quelquefois assez faibles. Pourtant tant bien que mal ils maintiennent intacte leur autorité. Beaucoup sont avares; mais, qui ne voit jusqu'à quel point ils poussent la sollicitude pour leurs enfants, et quel surcroît de mérite ils ont à être si bons, étant si avares? Tendre un piège à leur tendresse paternelle est leur tendre un piège à peu près sûr de son effet. En faisant jouer chez eux ce ressort-là, Scapin et Lisette ne savent que trop qu'ils arracheront toujours de l'argent à leur lésinerie ou une minute de désintéressement à leur vieil égoïsme. Il n'est point un de ces vieillards qui, si dé* fiant qu'il soit, résiste à la nouvelle que son fils est prisonnier des Turcs ou que sa fille est devenue muette. L'invraisemblance de tels contes ne leur vient même point

en tête, taot ils mettent de promptitude à s'alarmer, et Géronte lui-même, le ladre Géronte, sur la seule description du danger imaginaire que court son flls, se sépare desr cinq cents écus qu'on vient de lui remettre. Argan pareillementy le maniaque Argan, oublie qu'il est malade, pour devenir tout à coup dramatique, dès qu'il voit sa petite fille contrefaire la morte. Il jette au loin les chiennes de verges, il se précipite sur ce qu'il croit son cadavre, il est prêt à pleurer et nous fait presque pleurer. Un cri de désespoir s'échappe de son cœur, et il lui faut supposer tant d'attachement, tant de naïveté pour qu'il ait pu devenir à ce point la dupe d'une malice de la petite Louison, que nous oublions pour un instant tout ce qu'a de risible la victime ordinaire des ordonnances de M. Purgon.

Je pourrais même citer une pièce de Molière où la paternité ne s'élève pas seulement un instant au pathétique, mais où elle se maintient presque constamment sur le ton héroïque. Cette pièce, c'est Don Juan^ et il est certain que les deux scènes où nous voyons apparaître don Louis ne nous donnent guère de la puissance paternelle une idée moins haute que celle que nous en pourrions prendre dans Corneille ou dans le drame espagnol . Je sais bien que la pièce française est imitée de Tirso de Molina. Mais si précisément on veut bien comparer le don Diego de Tirso de Molina au don Louis de Molière, on verra que tout l'avantage reste au père du don Juan français. Dans la pièce espagnole, don Juan n'est mis qu'une fois en présence de don Diego. Nous n'avons que la scène des reproches sans la scène delà réconciliation. Nous ne jouissons donc pas de ce bonheur qu'éprouve don Louis en recevant de la bouche même de son fils la nouvelle, qu'il croit sincère, de son repentir et de sa conversion. En outre, dans la scène unique de Tirso de Molina, l'attitude de don Diego est bien plus froide et son avertissement bien plus sec. Il vient tout simplement

signifier à son fiis de la part du roi un ordre d'exil et y joindre une espèce de demi-malédiction. Mais il lui man- •que tout à fait cette tendresse contenue qui se trahit dans la chaleur même et l'abondance des reproches adressés par don Louis à don Juan. Don Louis n*a pas encore désespéré de son enfant. Don Diego au contraire l'abandonne à la vengeance divine. Je préfère don Louis à don Diego. Ce n'est point à coup sûr d'après ce portrait magistral de don Louis que Holberg a conçu son Jeronimus. Son nom nous dit avec raison qu'il doit tenir du Géronte, et Jeronimus en effet chez Holberg pense et agit de même que Géronte dans Molière. Il a la vieillesse un peu égoïste, mais au fond, c'est un excellent homme, qui ne manque même pas de bon sens, à l'occasion. Les affaires d'argent ont une grande place dans ses préoccupations ordinaires, et la raison d'intérêt pèse pour beaucoup dans les décisions qu'il prend. Il y a longtemps qu'il a cessé d'avoir de l'imagination et du désintéressement. Il est quelquefois un peu crédule et en général assez arriéré. Pour tout dire, il a des mœurs et des façons encore grossières. C'est que de son temps on était ainsi fait. Il est resté fidèle aux anciens usages du pays. Si vieux qu'il soit, il se rappelle fort volontiers les beaux jours et les fredaines de sa jeunesse, les folies de son voyage dans le Holstein ou le Mecklembourg, cette Italie des Scandinaves. Tous ces petits défauts ne l'empêchent en aucune façon de rester un père honorable et honoré. Au logis, il est le maître, sans que son autorité sur ses enfants dépasse les limites d'une autorité raisonnable. Il sait en un mot se respecter lui-même et se faire respecter. Dans la scène suivante, on va voir Jeronimus revenir de voyage avec son futur gendre. Je pense qu'on ne la lira point sans se rappeler à la fois les doléances de Sganarelle dans V Amour médecin et le retour d'Orgon dans le Tartuffe.

Jeronimus (en habit de voyage). Mon cher gendre, nous pourrons tout terminer pendant votre séjour en ville, car diaprés ce que j'ai vu de votre maison, vous êtes maintenant en mesure d'y ramener votre fiancée avec vous, quand vous voudrez. Mais voici Arv, mon garçon d'écurie. Eh bien, Arv, comment tout va-t-il céans?

Arv. Fort bien, mdtre ! Mais....

Jeronimus. Que veux-tu dire avec ton mais ? Est-ce que quelqu'un serait venu me demander pour une affaire d'importance ?

Arv. Non, maître I Mais....

Jeronimus. Est-ce qu'il serait venu quelqu'un pour me remettre de l'argent? car c'est l'habitude de tous ceux qui m'en doivent d'être toujours disposés à me payer, quand ils savent que je ne suis pas en ville.

Arv. Non, maître 1 Personne n'est venu. Mais....

Jeronimus. Que diantre veux- tu dire avec ton mais?

Arv. Oh rien, rien du tout, maître. C'est seulement une façon de parler que j'ai. Mais. ...

Jeronimus. Il faut abs'^^lument que quelque chose soit arrivé ici. Tu as sans doute fait mauvaise garde au logis, et ma fille est peut-être allée courir par la ville. Je m'en vais bien savoir ce qu'il en est.

Arv. Sur ma foi, pas une âme n'a dépassé la porte de la rue, si ce n'est pourtant la chatte blanche, que j'ai battue tout de suite pour la faire rentrer, en jurant bien que je le dirais à notre maître. Quand on me charge d'une chose, je m'en acquitte en conscienji^e . Mais. • . .

Jeronimus. Voilà un mais qui me ferait damner. Ma fille n'est peut-être pas bien?

Arv. Si, elle va très-bien, mais....

Jeronimus. Qu'est-ce qu'elle a alors? Voyons, parle.

Arv (plevïrani). De grâce, maître, que ce soient plutôt Pernille et Magdelone qui vous le disent.

1. Le Voyage à la source (Kilde-Reisen). Actel, scèoes iv-viu.

Jekonimus. Je tremble de tout mon corps. Pemille, Magdelone, venez ici.

Léonard. Ne vous bouleversez pas ainsi, cher beau-père. Ce garçon-là n'est qu'un niais. Il n'y a peut-être dans tout ceci qu'une cruche ou qu'un verre de cassé.

• Jeronimus. Non, j*en suis sûr, c'est quelque chose de pire que cela. {Pernille et Magdelone entrent.) Ça, Magdelone, quelles sont donc les fredaines qu'on a faites céans en mon absence?

Magdelone. Nous n'avons, je vous jure, rien fait de mal.

Jeronimus. Qu'est-ce qu'a donc m&GïM (Magdelone pleure.) Ah ciel! qu'est-ce donc? Pernille, qu'est-il arrivé à ma fiUe? (Pernille pleure.) Arv, allons, dis-moi, toi, ce qu'il en est? (Aro pleure aussi,) Il va vous arriver malheur à tous, si vous ne me répondez sur-le-champ.

Magdelone. Ah, maître, que ce soit plutôt Arv î

Arv. Ah, maître, que ce soit plutôt Pernille!

Pernille. Ah, maître, que ce soit plutôt Magdelone !

Jeronimus. Pernille, je t'ordonne de me dire tout.

Pernille. N'allez pas au moins, monsieur, vous trop effrayer de la chose. Dans la nuit d*hier, entre une et deux heures.... — N'est-ce pas, Magdelone î

Magdelone (pleurant). Oui, il était tout près de deux heures.

Pernille. Mademoiselle se réveilla dans une grande épouvante, et se promena en avant et en arrière avec des gestes les plus étranges du monde. Quand nous lui demandâmes ce qu'elle avait, elle ne nous répondit rien qu'en chantant.

Jeronimus. C'est qu'elle n'était pas encore bien réveillée.

Pernille. Hélas I non, monsieur. Elle ne cesse point de chanter maintenant encore.

Arv. Et ce sont de drôles de chansons qu'elle ne fait plus que nous chanter depuis ce moment-là. Ce matin, j'entrai dans sa chambre pour lui demander si nous devions attendre monsieur ici ce soir. Elle se mit en posture de jouer la comédie et me répondit en chantant.... Je ne peux pas m'y prendre aussi bien qu'elle, parce que je n'ai pas appris à chanter, mais c'était quelque chose de la sorte :

Jeune homme, écou.... ou.... ou.... te bien ceci, Il sera dès ce soir i.... i....i....ci.

Monsieur voudra bien m'ei^cuser si je ne chante pas trèsbien.

Léonard. Ah! ciel, le fâcheux accident l

Jeronimus. Hélas I malheureux que je suisî Qu'est-ce que j'apprends là? Voilà le fruit de cette maudite manie de lire des opéras. C'est une invention du diable et qui a pris ici un tel empire que vous verrez bientôt la moitié des jeunes fiUes de la ville se mettre de la sorte à chanter au lieu de parler.

Léonard. Il serait à souhaiter, seigneur Jeronimus, qu'elles y consentissent toutes. Mais comme votre fille est maintenant la seule à chanter, cela ne peut être chez elle que maladie ou folie.

Jeronimus. Qu'on me la fasse venir sur-le-champ. Et toi, Arv, va-t-en me chercher des verges, que je tiendrai derrière mon dos, et dont je la menacerai ensuite, si je vois que les paroles et la douceur n'y peuvent rien. Que le diable emporte aussi tous ces cahiers de musique ! Je jure bien que jamais ni croche ni double croche, ni si majeur ni si mineur ne franchira le sepil de ma maison à l'avenir. Écoute bien, Arv ! si cette coquine qui lui apprend à chanter revient ici, tu peux la prier poliment d'aller à tous les diables. Ah ! je sens mon cœur qui se brise. Le déplorable événement 1

Pernille. Voici mademoiselle (Leonora entré).

Jeronimus. Est-ce vrai, ce qu'on m'apprend de toi, ma fille, que tu as maintenant la funeste manie de ne plus répondre aux gens qu'avec des chansons et des trilles? Qui diantre t'a poussée à une pareille sottise, qui effraye ton vieux père et fera rire de toi dans toute la ville?

LEONORA {en style (Topera).

Amyntas, Amyntas, faut-il qu'un sort barbare De toi, sans te revoir, pour toujours me sépare *?

1. Ces vers et les suivants sont en allemand dans le texte danois; chez Molière ils seraient en italien ou en espagnol*

Jeronimus. Ah!... et c'est en allemand par-dessus le marché. Ne me reconnais-ta pas, mon enfant?

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