‹ Holberg considéré comme imitateur de MolièreChapitre 14 sur 78 · LEONORA · texte numérisé non relu

LEONORA

Père respecté, père respectable, D'un pareil moyen fuis l'extrémité!

Ton bras paternel est-il bien capable D'un si grand excès de sévérité?

Léonard. Je me sens tellement bouleversé que je me tiens à peine sur mes jambes. Adieu, Monsieur. Quand elle sera guérie, faites-le moi savoir. {Il sort.)

Jeronimus. Ah! malheureux que je suis ! Voilà qui est pour me faire mourir.

La comédie en général exclut assez volontiers la maternité de ses fictions. Placée entre la nécessité de suivre sa vocation, qui est de nous faire rire, et la crainte de choquer la première et la plus pieuse de toutes nos afiections, Tafiection de l'enfant pour celle qui a payé de sa douleur la rançon de sa vie, elle ne pouvait rien imaginer de mieux que cette abstention discrète. Il faut que Molière lui-même se soit senti un peu embarrassé en présence d'un type si difficilement conciliable avec les exigences de la gaieté comique, car il ne fit entrer qu'assez tardivement la maternité dans son théâtre. Les jeunes filles qui figurent dans ses premières comédies sont, ou bien orphelines, ou bien sous la tutelle d'un père veuf. Ce n'est qu'en 1664,

dans le Tartuffe, qu'apparaft la première mère du théâtre de Molière, et il est à noter que cette mère, Mme Femelle, est en même temps une grand'mère, la première grand'mère peut-être qui ait paru sur une scène comique. Nous rencontrons encore dans le Tartuffe une belle-mère, personnage moins nouveau dans la comédie, parce qu'il oblige le poète à moins d*égards, et lui permet bien des complications d'intrigue. Si au reste on tient à se rendre plus clairement compte des appréhensions qui durent faire différer à Molière pendant quelques années l'introduction des mères dans son théâtre, on n'a qu'à rapprocher quelquesunes de ses pièces analogues par le sujet et d'une époque différeate. Dans là Jalousie du barbouillé on trouve déjà, non pas seulement le canevas comique, mais aussi tous les personnages de George Dandin, sauf un seul, Mme de Sottenville, la mère d'Angélique. La Princesse d'Élide et les Amants magnifiques nous montrent également une princesse courtisée par la galanterie rivale de deux jeunes adorateurs; mais, d'une pièce à l'autre, la princesse a changé son père, Iphitas, contre une mère, Aristione. Une fois en eflfet la mère d'Orgon et la belle-mère de Damis acceptées du public, le poète n'avait pas de raisons pour ne pas reprendre, en le variant, le type qu'il avait créé. Dans ces quatre ou cinq grandes peintures de l'existence familière de la bourgeoisie opulente de son temps qui doivent passer pour l'expression définitive de son génie, il ne manque plus de placer toujours une mère à côté de chaque père, et il lui est arrivé une fois de faire de cette figure, jadis accessoire, un modèle inimitable de franc parler et de perspicacité triviale. On a déjà nommé Mme Jourdain.

Restait à chercher un moyen d'égayer adroitement ce rôle un peu sévère. Molière le trouve, comme Plante, dans les querelles de ménage, mais, et c'est ici qu'est la diflférence, dans ces querelles où l'avenir des enfants est enjeu

et OÙ l'égalité des deux époux se trahit dans toute sa plénitude. Pour produire une antithèse plus comique, Molière détruit môme cette égalité, et nous montre la mère, à peine la sœur aînée de ses propres enfants dans la comédie latine, tout à fait et toujours maîtresse au logis, non parce que son mari est surpris et coupable, mais tout simplement parce qu'il est faible de caractère. MmePernelle, dans le Tartuffe^ et Béline, dans le Malade imaginaire, peuvent déjà donner deux exemples d'une mère s'emparant. Tune chez son fils, l'autre chez son époux, d'une véritable omnipotence. Mais c'est surtout dans les Femmes savantes que se trouve poussée jusqu'à l'exagération la plus comique cette manie de l'autorité domestique chez une mère. L'espèce de triumvirat féminin qui s'est constitué dans 1^ maison de Chrysale, sous la présidence de Philaminte, n'a-t-il pas résolu d'exclure le chef de la famille de toute participation aux affaires intérieures et môme à rétablissement de ses enfants? Le père obéit, la mère commande. C'est le monde renversé.

Le personnage de Magdelone dans Holberg est conçu «ur ce modèle. C'est surtout par ses excès d'autorité, plus ou moins couronnés de succès, qu'elle nous prête à rire, soit à ses dépens, soit à ceux de son mari, et nous fait un peu oublier qu'elle est mère à force de nous apparaître comme une épouse incommode. On va la voir réduire Léonard, son mari, en présence de Jeronimus, un voisin, à une obéissance passive.

Léonard*. Votre serviteur, seigneur Jeronimus. Gomment se fait-il que j'aie l'honneur de vous voir chez moi? Jeronimus, Je suis venu ici pour une affaire de la dernière

1. PemiUe demoiselle pour un jour (Pernilles korte Frôiken- Stand). Acte !•% scène V.

importance , pour vous apprendre une chose que j'ai méditée depuis plusieurs années. Je viens en honnête homme, et après mûre réflexion, vous demander la main de votre chère fille.

Léonard. J'avais en effet entendu dire que votre beau-fils, un bon jeune homme, avait des idées sur ma fille. Voilà une chose, seigneur Jeronimus, qui pourra bien tôt ou tard se faire.

Jeronimus. Je ne sais absolument rien de cela. C'est pour moi-même que je viens vous la demander.

Léonard. Par la morbleu I seigneur Jeronimus ! l'étrange dessein que vous avez làl Vous êtes un homme âgé, et elle, c'est une fille de seize ans 1

Jeronimus. Ce n'est pourtant pas quelque chose de si extraordinaire, qu'un homme âgé prenne une jeune femme.

Magdelone. Cela ne fait rien. Ni moi ni mon mari ne consentirons jamais à ce mariage. L'inégalité est par trop grande.

Jeronimus. L'inégalité n'est pas si grande, car d'abord, je ne suis pas aussi vieux que je puis le paraître. En second lieu, je me suis dit que, comme le ciel m'a accordé la faveur d'une bonne fortime, à savoir soixante mille rixdalers^ en argent comptant....

Magdelone. Soixante mille rixdalers, dites-vous?

Jeronimus. Soixante mille rixdalers.

Magdelone. Et cela en argent comptant?

Jeronimus. Oui , tout en argent comptant. Vous paraît-il encore que je sois un parti qu'on ne puisse convenablement accepter?

Magdelone. Je me figurais, seigneur Jeronimus, que vous étiez très-vieux. Mais du moment que j'apprends que vous n'avez pas l'âge que je me figurais, je ne vois plus du tout d'inégalité.

* Léonard. Il n'en est pas moins trop âgé pour elle.

Magdelone. Tais-toi donc, mon cher mari, tu veux toujours avoir la parole. Laisse-moi dire. Puisque le seigneur Jeronimus

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