Un rixdaler vaut un peu moins de trois francs
n'est pas encore si vieux^ et que c'est la volonté du ciel, noas ne pouvons pas repousser sa demande.
Jeronimus. Oui, assurément, c'est la volonté du ciel, madame 1 Aucun homme au monde n'eût moins que moi pensé au mariage, à cause de la profonde tristesse où m'a jeté la mort de ma pauvre femme défunte, car nous avons vécu l'un avec l'autre comme des enfants, et je puis dire que pendant les dix années qu'a duré notre ménage, jamais.... (il tire son mouchoir et 'pleure.) Oui, je puis dire qu'on ne nous vit jamais une fois nous faire mauvaise mine.
Magdelone. Ah 1 heureuse sera la femme qui aura un pareil mari I
Jeronimus. Quand ma chère défunte en fut à son dernier moment, elle me fit approcher d'elle, me serra la main, et me dit : « Mon cœur I sois tranquille, tu retrouveras une jeune et brave femme, qui sera la consolation de ta vieillesse. » Làdessus, je me mis à fondre en larmes et lui dis : « Ne suppose pas, mon cœur, que je me remarie jamais, car comment pourrais-je jamais retrouver une femme telle que toi? *» Et j'avais bien raison aussi de dire cela, madame ! car ce fut pour moi une femme que.... Ah! je ne puis y songer sans en....(/^ jî/etwe de nouveau.)
Magdelone. Hélas 1 le pauvre homme ne peut pas penser à sa femme, sans fondre en larmes.
Jeronimus. Alors elle me dit : « Tu épouseras une jeune fille du voisinage, qui s'appeUe.... » Quel est donc le nom de votre chère fille?
Magdelone. Elle se nomme Leonora.
Jeronimus. Oui, ce fut bien là le nom qu'elle me dit. « Une jeune fille qui se nomme Leonora, et qui sera la consolation de tes vieux jours. » Là-dessus ma pauvre chère femme rendit l'âme, et mourut. (// pleure de nouveau bruyammenty et Magdelone Pimite.) Je ne fis pas la moindre attention à son conseil, ayant pris la ferme résolution de vivre désormais tout seul, pour pleurer la mort de ma femme. Mais il y a un mois, je vis votre chère fille dans la rue. Ce fut comme si l'on m'eût donné un coup de couteau dans le cœur, et que j'entendisse la
voix de ma pauvre femme me dire : « Voici la jeune fille qui doit être la consolation de tes vieux jours. »
Magdelone. Ahl est' ce bien possible? Voilà qui marque clairement que c'est la volonté du ciel.
Jeronimus. Je rentrai là-dessus tout bouleversé chez moi, et tâchai de chasser cela de ma pensée. Mais j'avais beaum'occuper d'une chose ou d'une autre, toujours cette jeune fille était devant mes yeux, et il me semblait entendre répéter près de moi ces mots : « Cette jeune fille-là sera la consolation de tes vieux jours. »
Magdelone. Ah! seigneur Jeronimus, ce serait pécher contre le ciel lui-même que d'hésiter un instant à vous donner notre fille 1
Léonard. Ne sois donc point si prompte, ma chère femme! C'est une affaire d'importance, à laquelle il faut mûrement réfléchir.
Magdelone. Voyez un peu le drôle d'homme! N'as-tu pas entendu que c'est l'avis positif et irrévocable du ciel, que notre fille épouse un homme qui a soixante mille rixdalers? Ce n'est ni toi ni moi qui, chétifs comme nous sommes, pouvons nous opposer à la volonté du ciel.
Léonard. Mais nous ne pouvons pourtant pas promettre en mariage notre fille, avant de l'avoir consultée.
Magdelone. Tu n'es qu'une vieille bête, mon cher cœur! laisse -moi parler. Eh bien, seigneur Jeronimus, voici ma main. Je vous donne ma parole que vous aurez ma fille.
Léonard. Je vous remercie de tout mon cœur, madame.
Magdelone. Vous pouvez compter sur ma promesse, car, bien que je ne sois pas femme à retrancher quelque chose à l'autorité de mon mari, je me pique cependant de tenir ce à quoi je m'engage, et ce que j'ai une fois promis dans les formes ne saurait manquer d'arriver.
Jeronimus. Vous avez un noble cœur, madame ! et heureux est le mari qui possède une femme aussi héroïque !
Léonard {à part). Oui, parbleu, il est heureux! Le pauvre diable s'en aperçoit de temps en temps.
Magdelone. Que dis-tu là, cher mari?
Léonard. Je ne dis rien, sinon qne la chose est faisable. Maïs....
Magdelone. Mais, mais! Venez, seigneur Jeronimus, entrons ensemble, pour parler un peu tous les deux tranquillement du reste de l'affaire. Et puis vous avez plus court pour rentrer chez vous par notre porte de derrière.
Ce père qui se laisse si docilement diriger par sa femme nous a ménagé une transition toute naturelle de la paternité au mariage. Le mari dont je veux parler à présent, c'est celui chez lequel la qualité de père ne vient point se confondre avec la qualité de mari au point de l'anéantir, c'est le mari en un mot capable également d'infidélité et de jalousie. Ce mari-là, qui personnifie l'amour conjugal, reparaît constamment dans la comédie latine, mais il est fort remarquable qu'il y prenne aussi souvent la liberté d'être infidèle qu'il a rarement l'occasion de s'y montrer jalouic. Insinuer que l'honneur conjugal des maîtres du monde pouvait être mis en péril par la frivolité d'une femme était une hardiesse que les patriciens de Rome n'eussent point tolérée, et il fallut sans doute l'autorité d'une légende mythologique pour que Plaute pût mettre sur la scène l'infortune d'Amphytrion et l'erreur bien involontaire d'Alcmène. Chez Molière, au contraire, ce n'estplus la femme qui est trompée par son mari, c'est toujours le mari qui est trompé par sa femme. Je sais bien que don Juan et M. Jourdain font deux exceptions à cette règle. Mais je doute d'abord que quelqu'un puisse prendre au sérieux l'amour bouffon du magnifique drapier pour la belle marquise. Quant à don Juan, outre que la tradition espagnole voulait qu'il eût profané par des mariages innombrables la sainteté du sacrement, il fallait bien, pour peindre la scélératesse incarnée dans un grand seigneur, faire aussi de lui un mari infidèle : le portrait sans cela eût été inachevé.
On a le droit de s'étonner, en. tout cas, que dans une œuvre psychologique aussi complète et aussi vraie que le théâtre de Molière, la tentative d'adultère vienne à peine une fois ou deux du mari, et que l'écrivain, qui nous a si souvent exprimé les tortures intérieures d'un mari plus ou ' moins justement inquiet, ne nous ait pas dépeint plus fréquemment les angoisses de la jalousie féminine. On serait presque tenté de croire que son exclusive et incorrigible tendresse pour sa femme avait exclu de son cœur jusqu'à l'idée de la possibilité de représailles exercées par des personnes du même sexe que lui.
Quoi qu'il en soit, Holberg s'est prononcé ici pour Molière, et non pour la comédie latine. Il n'y a dans son théâtre qu'un seul mari infidèle, et encore ce n'est qu'un capitaine fanfaron, que sa femme elle-même provoque à une innocente velléité d'adultère. Dans trois autres comédies, c'est au contraire par la coquetterie de la femme que le mariage est compromis. S'il n'y a guère que la Chambre 'de Noël où les choses soient poussées à l'extrême comme dans George Dandin^ néanmoins, dans la malignité de ces soupçons jetés sur la vertu des femmes, c'est bien la doctrine de Molière qui perce chez l'écrivain danois. Que Holberg ne mette pas autant d'acharnement dans la démonstration, cela est tout simple. Il n'avait pas de raisons personnelles pour revenir sans cesse sur ce thème douloureux. Puis l'honnêteté un peu naïve de la population danoise ne pouvait trouver un bien grand intérêt dans l'analyse de passions aussi coupables et de souffrances aussi délicates. Il faut un peu de rafQnement et surtout beaucoup de corruption dans les mœurs pour que les trahisons de la vie conjugale puissent fournir matière à rire et qu'un scandale accommodé avec esprit divertisse la foule.
L'une des plus singulières conventions que la comédie de Molière impose à la bonne volonté du spectateur, c'est
assurément celle qui fait d'un frère ou d'un beau-frère Thomme raisonnable de la pièce, et le met dans l'obligation d'user à un certain moment de celte sorte d'infaillibilité qui lui est attribuée pour remettre un peu dans la voie du bon sens les esprits passionnés ou aveugles, c'est-àdire à peu près tout le monde. Ce rôle de frère ou de beaufrère n'est en quelque sorte qu'un thermomètre vivant, le thermomètre de la raison, suspendu dans une atmosphère de folie et de ridicule, et destiné, d'abord à marquer que la sagesse n'a pas irrévocablement quitté la place, et ensuite à mesurer le degré exact de la sottise ambiante. Il est probable qu'un personnage aussi bien prémuni contre tous les entraînements avait paru à Plante et à Térence un peu froid, ce qui les avait conduits à le réserver pour un petit nombre de pièces seulement. Encore choisissaient-ils plus volontiers pour ce rôle un voisin qu'un frère, sans doute parce qu'on a toujours plus de voisina que de frères, et qu'il y a plus de chances de trouver un sage dans tout un quartier que dans une seule famille. Quant aux frères, . ils étaient ce qu'ils pouvaient. Dans les Adelphes, Micio et Demea sont juste aux deux extrêmes et par conséquent à égale distance de la vérité. C'était donc au temps de Molière une innovation non moins qu'une invraisemblance que l'introduction du frère moraliste dans la comédie. Notez bien toutefois que Molière ne se prive pas, à cause de son Béralde ou de son Ariste, du voisin de la comédie antique. Si, dans l'École des Maris^ nous voyons un frère raisonnable aux prises avec un frère insensé, dans VÉcole des Femmes^ nous voyons par contre un voisin insensé en querelle avec un voisin raisonnable. Par malheur, ce voisin, dont la mission est d'alterner avec le frère, se montre presque toujours égoïste et railleur, même quand il est judicieux et équitable. La chaleur du cœur lui manque, et il ne s'intéresse que fort peu au sort de celui dont sa
logique parfaite redresse 'ïes erreurs. Il est regrettable que Molière n'ait pas une seule fois songé à transformer l'un de ces voisins en un ami dévoué et véritable, et que lui, qui paraît avoir connu la douceur de l'amitié, n'ait pas donné dans son théâtre à ce généreux sentiment un représentant un peu moins désillusionné que Philinte.
Avec les personnages raisonnables de Holberg nous avons une preuve nouvelle de cette loi générale qui veut que la comédie, à mesure qu'elle s'avance du midi vers le nord, se concentre de plus en plus autour du fd^er domestique, et cherche à compléter son personnel sans sortir de la famille. Holberg en effet ne prend plus que par exception un étranger pour jeter le mot et la solution du bon sens dans la mêlée générale des préjugés et des passions. Seulement il varie le plus possible le costume et l'âge du personnage, afin d'en dissimuler un peu la présence. Dans Melampe, dans Sans queue ni tête^ la raison, représentée par un frère, n'a pas vingt-cinq ans, et porte l'épée avec le jabot de dentelles. Dans Erasmus Montanus^ c'est un jeune rustre de quinze ou seize ans qui joue en sabots le rôle de la sagesse humaine. Dans la Chambre de No'èly c'est à une sœur aînée, dans le Bal masqué^ c'est à un futur beaupère qu'échoit ce même rôle. Je vais montrer ici de préférence un frère raisonnable de l'âge de Béralde ou d'Ariste.
Beaucoupdebruit*. Bonsoir, monfrèreK J'ai pris la liberté de vous envoyer demander.
1. V Oisif affairé (Den Stundeslôse). Acte III, scène i. Ce personnage porte dans le texte un nom allemand, Vielgeschrei, Viel Geschrei und toenig Wolle est une expression proverbiale qui correspond en Allemagne à ce Much ado ahout nothing {Beaucoup de bruit pour rien) qui sert de titre à l'une des plus jolies comédies de Shakspeare. J'ai traduit scrupuleusement Vielgeschrei par Beaueoupdebruit, me réservant de donner ici cette courte explication.
2. Ce mot est en français et très-fréquent chez le poète danois.
Léonard. Oui, et je ne sais ce que cela signifie. Vous n'êtes guère dans Thabitude de m'envoyer demander. Seriez-vous malade?
Beaucoupdebruit, Non, mais peu s'en faut que je ne crève de colère. J'ai eu ma maison pleine de fous et d'eitravagants de toute sorte, qui sont venus ici comme s'ils avaient formé le dessein de me rompre la tête et de m'empêcher de donner à mes affaires les soins qu'il faut. J*ai déjà des soupçons sur le seigneur Longaparler.
Léonard. Quel mal lui avez-vous donc fait qui ait pu le pousserai une pareille extrémité?
Beaucoupdebruit. C'est que je refusai d'entendre tout le détail d'un procès, long comme la rue des Marchands*, qu'il voulut me raconter avant-hier.
Léonard. Mais queUe raison vous empêchait de l'entendre?
Beaucoupdebruit. Est-ce que j*ai du temps pour de pareilles balivernes, mon frère?
Léonard. Il est vrai, mon frère, vous n'avez jamais de temps, quoique vous n'ayez jamais rien à faire.
Beaucoupdebruit. Ne raillez point, mon frère. La belle apparence que j'aie quatre secrétaires à mes gages, sans avoir rien à faire 1
Léonard. Voulez-vous alors me dire en quoi consistent ces affaires?
Beaucoupdebruit. Voulez-vous me faire le plaisir de compter les étoiles dans le ciel?
Léonard. Mais dites-moi au moins l'une de ces importantes affaires. Que fîtes-vous aujourd'hui?
Beaucoupdebbuit. Aujourd'hui j'eus tant d'occupations sur les bras qu'il m'a été impossible de rien faire.
Léonard. Je crois volontiers aussi que vous auriez pu en dire autant hier, et avant-hier également.
Beaucoupdebruit. Je n'ai pu que faire écrire cinq lettres