Kjgbfnagergade y la rue Vivienoe de Copenhague
de maiii^e ; encore n'ai-je pas trouvé moyen de leâ faire partir par la poste.
Léonard. Et de quelles lettres de mariage parlez-vous là?
Beaucoupdebhuit. Ma fille Leonora se marie ce soir; et voilà justement la cause pour laquelle je vous ai envoyé quérir, mon frère.
Léonard. Qui épouse-t-elle donc?
Beaucoupdebruit. Peter, le fils aîné d'Erich Madsen, le teneur de livres.
Léonard. Eh quoi! Vous moquez-vous? Voudriez-vous donner votre fille à un maître d'école?
Beaucoupdebruit. Mon frère, il me faut un gendre, qui puisse m'aider dans mes affaires.
Léonard. Mais encore désignez-moi quelqu'une de ces affaires.
Beaucoupdebruit. Si vous voulez me tracasser, ayez du moins la bonté de remettre ce soin à demain. J'en ai assez pour aujourd'hui.
Léonard Si je vous parle dans l'intérêt de votre fille, il faut bien que ce soit aujourd'hui, car demain il sera trop tard.
Beaucoupdebruit. Mais qu^avez-vous à dire sur ce mariage?
Léonard. 11 est tout à fait indigne de votre famille.
Beaucoupdebruit. Est-ce qu'un teneur de livres n'est point un honnête homme?
Léonard. Ce n'est point un homme qui convienne à une jeune fille qui a une bonne position et qui est bien élevée. Je suis sûr que le chagrin qu'elle aura de ce mariage ne manquera pas de la tuer. Je ne connais pas le jeune homme lui-même, mais je l'ai déjà entendu dépeindre.
Beaucoupdebruit. Vous ne savez ce que vous dites, mon frère. Ma fille ne désire pas moins cette union que moi. Dès le premier moment qu'elle a vu son fiancé, elle s'est éprise si fort de lui que je n'ai eu aucun repos avant de lui avoir promis que le contrat se signerait ce soir.
Léonard. Et c'est là justement ce que vous ne me ferez jamais croire* Gela n*est point naturel*
Beaucoupdebruit. Alors je m'en vais tout de suite vous arracher à votre sommeil. Holà, Leonora, Peruillel
Le fils de famille» chez Holberg, s'appelle d'ordinaire Léandre. Je ne réclamerai pas pour Molière la paternité directe de Léandre. C'est un type trop vague pour qu'on puisse démêler i^urement ses origines dans l'histoire de la comédie. Le goût et l'habitude du plaisir ne donnent point une définition suffisamment précise d'un jeune premier de comédie. Il est cependant un point par où le Léandre danois se rattache visiblement au Glitandre français. La plupart des futurs gendres que Molière introduit dans ces graves familles de la bourgeoisie enrichie, dont il excelle à peindre les mœurs un peu arriérées, y apportent avec eux l'air de la cour et un degré plus élevé de politesse sociale. De même aussi Léandre, sans être de la cour, est dans sa famille le représentant- de l'influence française, c'est-à-dire un jeune homme d'une éducation infiniment plus soignée, et à qui' un besoin nouveau d'élégance a fait prendre un peu en dédain la bonhomie grossière des vieilles mœurs nationales. Léandre en un mot a fait le voyage de Paris, et il en a rapporté l'éblouissement d'une civilisation de beaucoup supérieure à celle de son propre pays. C'est cette supériorité de culture que je prie le lecteur de vouloir bien remarquer dans les fragments où cet élégant et oisif personnage pourra paraître plus tard.
Parler des rôles de jeunes filles chez Holberg et chez Molière, c'est parler de ce qu'il y a de plus charmant chez celui-ci et de plus faible chez celui-là. Je n'en crois pas moins pouvoir affirmer que Leonora, la fille du bourgeois ' Jeronimus, est une ligure très-certamement» quoique un peu gauchement, calquée sur le portrait de Lucile, la fille de M. Jourdain. Un premier point tout à fait hors de discussion, c'est que la jeune première de la comédie danoise
n'est pas du tout danoise. Il lui manque à peu près tous les traits et tous les instincts caractéristiques de sa race, je veux dire le sentiment individuel, Témancipation morale, les tendresses d'imagination, le goût de la rêverie, la volonté et l'habitude d'être elle-même. Telle que nous la voyons dans le théâtre de Holberg, cette jeune fille ne ressemble en rien aux héroïnes ordinaires delà littérature Scandinave. Dans Tun de ses plus jolis romans, M. Andersen nous raconte, par exemple, l'histoire touchante d'une enfant de treize à quatorze ans qui, avec une sorte d'héroïsme naïf et d'intrépidité candide, entreprend seule et sans ressources le difficile voyage des lies occidentales de la Prise danoise jusqu'à Copenhague, pour présenter au roi un recours en grâce. Ce n'est point assurément Leondra, le modèle parfait d'une aimable insignifiance, qui eût jamais eu la pensée d'une telle hardiesse. Un type aussi anormal ne peut donc être qu'un type exotique.
Il est incontestable que Molière, dans son théâtre, ne se contente pas de faire les femmes gracieuses et aimables, mais qu'en général il se plaît à leur attribuer le surcroît d'une raison déjà formée et d'une intelligence sagace C'est là sans doute ce qui a permis à quelques critiques un peu sévères d'envelopper en masse toutes les jeunes premières de Molière dans un commun reproche de précocité morale et de manque de candeur. Ce n'est point ici le lieu de relever ce qu'il peut y avoir d'excessif dans ce reproche. Il est certain toutefois que la plupart des jeunes personnes qui composent le personnel féminin de Molière ont déjà, aux environs de la vingtième année, une manière de voir propre, l'habitude de la réflexion et une certaine fermeté intellectuelle soutenue au besoin par une pointe d'ironie. Qu'il me suffise de nommer au hasard, pour fixer les idées, la sincère Éliante et la judicieuse Henriette. Il ne faudrait pas néanmoins que ce premier groupe de la galerie féminine
de notre poète, parce qu'il est le plus considérable et le plus intéressant, nous en fît oublier un autre où nous allons tout de suite trouver beaucoup plus d'ignorance ingénue et de vraie jeunesse. Voyez Lucile, la fille de M. Jourdain, Mariane, la fille d'Orgon, Hyacinthe, dans les Fourberies de Scapin , Célie, dans Sçanarelky et bien d'autres encore. Ce sont là des jeunes filles d'un âge un peu plus tendre et d'une raison beaucoup moins avancée, prises et peintes sur cette limite indécise de l'adolescence où la femme, sans cependant être encore devenue tout à fait femme, a cessé d'être une enfant. Ce sont des coeurs qui s'entr'ouvrent et s'abandonnent pour la première fois, et c'est à l'amour que chacune de ces agréables ingénues doit un commencement de personnalité qui, sans la rendre encore capable de beaucoup d'initiative, lui donnera cependant assez le sentiment de son indépendance pour qu'elle sache résister, le cas échéant, à la volonté tyrannique d'un père égoïste. C'est de ce groupe plus modeste, et où l'agrément d'un esprit fin et sensé est sensiblement plus rare, que le poëte danois a tiré sa Leonpra. On va la voir dans la scène suivante revendiquer avec fermeté le droit qu'elle se sent de ne point rompre sans motif un engagement solennel.
Mais auparavant, une remarque. Holberg était un peu misanthrope et surtout misogyne* Le premier écrit qu'il publia, ce fut un pamphlet contre les femmes.Ii serait étrange après cela qu'il eût réussi à les bien peindre. Ce qui manque surtout à sa Leonora, quand on la compare aux jeunes héroïnes de Molière, c'est la grâce, ce charme tout français, celte séduction plutôt morale que physique, à laquelle l'auteur du Dépit amoureux en revient toujours par une visible prédilection et qui à ses yeux fait (îubliêr, ou plutôt rend encore plus attrayantes les petites imperfections de la beauté extérieure. C'est cette absence complète de la grâce qui
nous empêche au premier coup d'œil de reconnaître Leonora pour ce qu'elle est en réalité, j'entends une image pâle et décolorée, une sorte d'ombre vivante de Lucile ou d'Agnès. Nulle jeune fille ne serait certes moins capable qu'elle d'écrire cette lettre, chef d'œuvre incomparable de grâce dans l'amour ingénu et de naïveté touchante dans la tendresse, qu'Horace lit à Arnolphe dans rÉcole des femmes. Tout ce que nous savons d'elle, c'est qu'elle est jeune et passe pour jolie.
Jeronimus*. Je suis bien aise, ma fille, de te trouver seule, car j'ai à t'entretenir de quelque chose d'important. Or ça, j'ai toujours remarqué, depuis ton enfance, que tu as toujours eu un peu d'ambition.
Leonora. Gela est très-vrai.J'ai toujours fait de mon mieux pour ne donner à personne le droit de relever dans ma conduite quelque chose de bas.
Jeronimus. C'est pour cela que j'espère que la proposition que j'ai à te faire sera de ton goût.
Leonora. Je n'aurai jamais rien à refuser à mes parents, pourvu que les choses soient honnêtes et convenables.
Jeronimus. Port bien, ma fille. Maintenant c'est partie gagnée. On m'a donné ces jours-ci l'assurance que je deviendrais dans peu homme de qualité, et, dans ce cas, je te demande à toi-même si ce sera encore pour toi un parti convenable qu'un garçon tout simple, tel que Léandre.
Leonora. J'ai moi-même, avec l'agrément de mes parents, promis à Léandre de devenir sa femme ; et maintenant, mon père, c'est moi qui vous demande si je puis, sans manquer à l'honneur, retirer ma promesse?
Jeronimus. Sans manquer à l'honneur, dis-tu? Sais-tu bien aussi ce que c'est que Thonneur? Est-ce que l'honneur exige d'une jeune fille qu'elle épouse un petit bourgeois?
1. Un peu d^ ambition (Den honnette ambition). Acte m, scène ii.
Leonora. Pour prévenir tout inconvénient, le mieux, c'est que j'épouse Léandre, avant d'être devenue demoiselle de qualité, et avant que vous, mon cher papa, vous ayez reçu votre titre. De la sorte nous ne choquerons en rien les convenances.
Jeronimus. Sornettes que tout cela, ma fille, et qui ne s'accordent guère avec Tambition que je te supposais encore tout à l'heure.
Leonora. C'est précisément parce que j'ai de l'ambition que je ne puis me mettre d'accord avec vous, mon père.
Jeronimus. Le maudit bavardage! Quoi, c'est justement parce que tu as de l'ambition que ta aimes mieux qu'on t'appelle ma commère que madame?
Leonora. Nullement, mais c'est précisément parce que j'ai de l'ambition que je ne veux point faire de moi une coquine et manquer à ma promesse.
Jeronimus. Personne n'est obligé de tenir une promesse qui est contre la bienséance. Lorsque tu fis ta promesse à Léandre, vous étiez égaux tous les deux. Mais les choses maintenant sont bien changées. Te voilà à la veille de devenir demoiselle de qualité, et il n'est, lui, rien de plus que le premier venu. Ergo^ ta promesse ne saurait en aucune façon te lier, car ce qui pouvait être auparavant permis, ne saurait plus maintenant s'exécuter sans choquer toutes les bienséances. H y a même une loi là-dessus.
Leonora. A vous parler franchement, mon cher père, c'est un vilain tour de procureur que de fausser ainsi la loi. Est-ce que c'est choquer les convenances que de tenir la promesse qu'on a faite à un brave et honnête homme ?
Jeronimus. Un honnête homme I Ce n'est point assez. Un paysan aussi peut être honnête. Mais, quand une fille de bonne famille se marie avec un paysan, le plus honnête du monde, je soutiens qu'elle a choqué les convenances.
Leonora. C'est bien aussi mon avis. Mais je ne vois aucune différence entre Léandre et moi, puisque nous sommes tous deux de la bourgeoisie.
Jeronimus. C'est très-vrai. Mais, si demain tu deviens demoiselle de qualité, eh bien, alors?
Leonora. Tout ce qu'U en serait alors, c'est qu'un jeune homme de la bourgeoisie épouserait la fille d'un bourgeois de qualité.
Jeronimus. Prends garde de te moquer de ton père, ma fille. Ge n*est pas beau.
Leonora. Loin de moi une telle pensée ! Mais c'est aussi, mon père, que vous voulez me pousser à une action qui m'attirera le mépris de toutes les personnes de sens.
Jeronimus. Ouais! personnes de sens! Est-ce que tu appellerais nos voisins, ces épais bourgeois, des personnes de sens ? Ce ne sont que de pauvres diables, ma fille, qui ne savent point ce que c'est que l'honneur.
Leonora. Je croyais que les gens sans honneur étaient ceux qui n'avaient ni foi ni conscience.
Jeronimus. Jase tant que tu voudras, ma fille. La fin de tout ceci, c'est que tu n'auras pas Léandre.
Leonora. Et vous, mon père, prêchez tant qu'il vous plaira. La fin de tout ceci, c'est que je ne prendrai jamais que Léandre.
Jeronimus. Si tu résistes à la douceur, je saurai user de mon autorité.
Leonora. L'autorité d'un père ne va pas jusque-là.
Jeronimus. Quoi I Une fille a-t-elle le pouvoir de se marier contre la volonté de ses parents?
Leonora. Je n'ai rien fait dans tout ceci que par la volonté et avec le consentement de mon père.
Jeronimus. Écoute, Leonora, pas un mot de plus. Si tu me mets une bonne fois en colère, tu ne me reverras pas de sitôt d'humeur facile.
Leonora. Et moi je veux aussi vous prier, mon père, de ne plus toucher ce sujet-là, car, lorsqu'une fois je me suis mise en colère, je ne rentre pas non plus facilement dans mon humeur ordinaire.
Je ne veux point séparer de Leonora Pernille, sa suivante obligée et souvent sa confidente. Le nom de Pernille pour-
rait nous faire prendre le change sur la nationalité du personnage, et cependant Pernille, malgré son nom , ce n'est au fond cpi'une autre Toinette. Dans le théâtre de Plaute et de Térence, les servantes, le plus souvent,, ne sont que des lenœ qui se distraient par l'ivrognerie des soucis du proxénétisme. Duègnes d'ailleurs plutôt que soubrettes, elles ne représentent guère, sauf quelques exceptions, que la décrépitude féminine avilie par la débauche. La Renaissance donna l'esprit en partage à la suivante, et commença à faire de ce réle l'entrain et la gaieté de la pièce. Mais Molière, sans lui retirer le moins du monde l'esprit, fut le premier à y ajouter le bon sens. Ce n'est en effet que l'évidence de leur bon sens qui met les rieurs du côté de Martine et de Toinette. Le trait saillant chez elles, c'est ce sens naturel et naïf du juste, cet instinct du vrai, cet art d'avoir toujours raison sans se donner la peine de chercher la raison à l'aide du raisonnement, cette sûreté de jugement en un mot qui, à tort ou à raison, passe pour Tapanage spécial du peuple, et tout particulièrement de la race gauloise. A ce point de vue, Nicole c'est même déjà un peu Figaro, puisqu'elle rit de son maître et l'humilie de sa judicieuse impertinence. Ce qu'il y a en tout cas de bien certain, c'est que ce partipris d'opposer sans cesse à l'aberration du chef de la famille la rectitude d'esprit d'une simple fille du peuple est un trait dont personne ne peut disputer la priorité à Molière. L'origine de Pernille ne saurait donc être un instant douteuse, puisque, elle aussi, non-seulement a la prétention de se mêler de tout, mais encore a su conquérir au logis, par droit de supériorité intellectuelle, une autorité incontestable. La voici aux prises avec son maître Polydore, un fou entêté d'alchimie, que sa femme Leonora ne peut rappeler au sentiment de la ruine où il court.
Leonora*. Âh! mon Dieu, cher ami, vous voilà fait comme le diable I
PoLiDOR. Le travail que je fais, madame, ne produit pas autre chose.
Leonora. Oui, vous pouvez bien le dire, il ne produit pas autre chose. Car quel profit avez- vous maintenant après tant d'années que vous vous êtes rompu la tête avec vos maudites sornettes?
PoLiDOR. Prenez garde à ce que vous dites, madame, et ne donnez point à la plus noble profession du monde un semblable titre.
Pernille. Monsieur a raison, et la profession est fort noble, car personne sans être riche et de graiïde naissance ne saurait Texercer. Elle est également propre à former une belle âme.
PoLiDOR. Voilà qui est aussi aller trop loin.
Pernille. Je vais, monsieur, vous prouver la chose avec la dernière évidence. La pauvreté est propre à former une belle âme, chercher à faire de For est un moyen de devenir pauvre, ergo c'est un moyen propre à former ime belle âme.
PouDOR. Ça, madame, je ne veux point que vous gardiez à votre service une fille impertinente. Mon pain n'est pas pour elle.
Leonora. Pernille a raison, mon cœur, et il n'y a personne de sensé qui puisse blâmer son langage. Votre propre exemple montre assez clairement quels fruits produit votre profession.
PoLiDOR. Quand ils viendront, ils viendront tout d'un coup.
Pernille. Oui, parbleu, ils viendront tout d'un coup. Monsieur distille, cuit, fait bouillir et mitonne tant et tant qu'il finira par mettre le feu à la maison, et c'est ainsi que la misère viendra tout d'un coup.
Leonora. Voilà dix ans que vous travaillez de la sorte, et pour peu que vous passiez encore dix ans de cette façon, vous