La poudre arabique (Det arabiske pulver), scène y
en serez réduit à prendre quelque métier pour gagner votre pain.
Pernille. Oui, vous en serez réduit par la misère à faire des allumettes soufrées.
PoLiDOR. Sotte que tu es, vite à ton rouet, cela est au moins bon à quelque chose. Et vous , madame, rentrez reprendre votre travail à l'aiguille et me laissez la paix.
Pernille. Madame reprendra son travail à Taiguille aussitôt que monsieur voudra bien lui donner un peu d'or de sa façon, car, puisque monsieur fabrique tant d'or chaque jour, nous n'avons plus besoin de broder simplement avec de la soie.
PoLiDOR. Je crois que cette fille a le diable au corps. Si ce n'était que je me respecte.... Mais, écoutez-moi bien, je saurai d'ici à peu de jours vous fermer la bouche, et vous verrez le fruit de mon travail. Il est arrivé ici dans la ville un étranger qui va faire des expériences pour moi.
Pernille. C'est le plus grand coquin et le plus habile imposteur qui soit sur la terre I
PoLiDOR. Est-ce que tu le connais?
Pernille. Parbleu I c'est un antichrist. N'est-ce point ainsi qu'on appelle les faiseurs d'or en latin?
PoLiDOR. Tu veux dire alchimiste. Eh bien, oui, c'est un faiseur d'or. Mais d'où sais-tu que ce soit un imposteur?
Pernille. Parbleu, parce que c'est un faiseur d'or.
PoLiDOR. Il va t 'arriver malheur, si tu ne retiens ta langue. Veux-tu aussi me faire passer pour un imposteur?
Pernille. Eh! sans doute. Vous vous trompez vous-même, monsieur, vous trompez votre femme, vous trompez vos enfants. Oui, je dirai la vérité, quand même il devrait m'en coûter la vie. Écoutez bien ce que je dis avant de m'en aller. Il vaudrait beaucoup mieux qu'au lieu de consulter un faiseur d'or, vous eussiez envoyé chercher une blanchisseuse pour retirer le charbon et la saleté qu'on voit sur votre visage. (Elle sort.)
Il semblerait que Molière eût épuisé au profit deToinette et des autres servantes de sa comédie bourgeoise l'esprit et
le bon sens qu'il avait à mettre à la disposition de la domesticité, car les valets, dont il me reste à parler, tiennent assez peu de place dans les grandes pièces de son répertoire. A la vérité, tant que l'écrivain n'a pas encore trouvé sa vraie et définitive manière, l'esprit d'intrigue et la licence du langage ne passent pas encore sous la cornette de Martine ou de Dorine, et c'est à un serviteur de l'autre sexe qu'incombe, d*après l'antique tradition de Fart comique, le devoir de tout entreprendre et que revient la liberté de tout dire. Mais qui ne voit que tous ces laquais de rencontre, Mascarille, Lamontagne, ne sont que des escrocs d'Italie de passage sur le théâtre de la France ? Sosie, dans Amphy trions Sgariarelle, dans Don Juan, continuent avec une grande audace la vieille protestation de l'esclavage contre l'inégalité des conditions : ce ne sont pas encore là des types français. J'ai grand'peine à croire qu'un marquis ou qu'un vicomte de Versailles eût toléré un Sganarelle à côté de lui, et que Louis XIV se fût accommodé des réflexions d'un Sosie. D'ailleurs, ni Sganarelle ni Sosie ne sont de véritables domestiques, à prendre le mot dans son sens exact et moderne. Dans le laquais de don Juan, je ne trouve qu'un mélange d'avilissement et de lâÉhe complaisance, avec un continuel accompagnement de persifflage et d'ironie. Dans l'esclave d'Amphytrion, outre la poltronnerie et la gourmandise, je ne relève guère que de spirituelles doléances et quelques boutades incisives. Ce ne sont là ni les sentiments ni les conditions de la vraie domesticité, telle que la doctrine évangélique l'a faite dans notre société, en proclamant le principe d'une égalité humaine, inaliénable et supérieure, au sein même des inégalités de position. Cependant, en cherchant un peu , on arrive à découvrir dans Molière, et en bien plus grand nombre que dans Plante, de vrais et fidèles domestiques, unis à leur maître par un dévouement et un zèle sincères, et tout à fait incapables de
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tirer contre lui le poignard d'un Brighella, ou de lui lancer par derrière des mots à la Figaro. Dubois, le valet un peu gauche d'Alceste, qui oublie au logis les lettres qu'il a précisément l'intention de porter à son maître ; Lépine, le valet assez peu poli de Vadius, qui ne prend point le temps de s'informer si les gens pour lesquels il a un billet sont visibles ; Champagne, le valet de Sganarelle, dans r Amour médecin^ qui, par excès de zèle, ramène quatre docteurs au lieu d'un pour guérir sa jeune maîtresse; Laflèche, le valet de Cléante, dans FAvare, qui rend si honnêtement la cassette qu'il n'a voulu que faire semblant de voler, sont autant d'ébauches de ce type à peu près nouveau dans la comédie, malgré l'honnête Lampadio de la Cistell(iria et l'admirable Tyndare des Captifs. Si, au lieu de l'ébauche, vous désirez voirie portrait, il faut prendre, par exemple,. le Covielle qui fait pendant à Nicole dans le Bourgeois gentilhomme. L'exemple me paraît' d'autant plus concluant que, dans la comédie italienne, Covielle n'est qu'un simple danseur* Ce Covielle, on le sait, est un honnête garçon, presque un ami pour son maître, nullement raisonneur et pourtant de bon conseil, capable d'un bon tour et incapable d'une mauvaise action, en un mot, ni esclave ni coquin, ni humilié ni révolté.
C'est à ce type de Molière qu'il convient, à mon sens, de rattacher le Henrich de Holberg, personnage immanquable et, pour ainsi dire, moteur ordinaire de la comédie danoise. Henrich ressemble beaucoup moins à un paria qu'à ce Jean qui rit de mémoire populaire. Si le sort l'a placé à l'un des échelons inférieurs de l'ordre social , non-seulement il en a pris son parti, mais, même, ne s'y trouvant point trop mal à l'aise, il ne fait aucun effort pouf s'élever plus haut, et n'emploie tout ce qu'il peut avoir d'adresse qu'à se donner, aux dépens dès autres, quelques petits suppléments de distraction. Jamais plus de gaieté et de bonne
humeur n'éloigna de Tesprit du spectateur l'arrière-pensée d'une revanche prise ou à prendre contre la brutalité d'un maître inique par la ruse grimaçante sous le joug. Sans doute, le dévouement de Henrich pour Léandre ne s'élèvera jamais jusqu'au prodige d*un héroïsme invraisemblable. Mais ce n'est pas non plus Henrich qui, comme Liban dans VAsinaria, se donnera la volupté étrange, et un peu féroce, de contraindre son jeune maître à le porter sur son dos, avant de lui livrer l'argent dont il a besoin. Au demeurant^ si Henrich n'est pas un Galeb, c'est du moins un serviteur fidèle et vraiment attaché, en dépit de toutes ses fanfaronnades d'improbité traditionnelle. La preuve, c'est qu'il va jusqu'à rendre l'argent qu'il fait mine de dérober, se contentant du prélèvement de quelque honnête pourboire, et cela, dans des cas où les vieillards de la comédie latine ne recouvrent pas une obole*. Dès qu'il s'agit au contraire d'une mystification d'un caractère suspect, il s'empresse de passer le plus compromettant de la besogne à Oldfux, un coquin en location, un drôle à la journée, toujours en disponibilité sur la place publique, le syco-phnnta de Plaute ou le Sbrigani de la comédie italienne. Je ne ferai pas, dès à présent, passer Henrich sous les yeux du lecteur. On le retrouvera continuellement dans la suite de nos citations. Pour Holberg, je le répèle, c'est le factotum de la comédie.
Tout à côté de Henrich, et au dernier rang parmi les gens du logis, nous trouvons enfin cet Ârv qu'on a déjà rencontré plusieurs fois. Arv, chez Holberg, c'est le domestique campagnard, destiné à faire contraste au valet de ville, son rival et son ennemi. Cette espèce de souflfre-douleur ne fait que d'arriver de son village, et il en a gardé toute la naïveté. A la fois balourd et matois, moitié ruse et moitié