Gomp. la fin de la Kostellaria et celle de HuW'SpôgéUe
niaiserie, on peut dire de lui qu'il a tout ensemble la sottise du bon sens et le bon sens de la sottise. Au fond, il représente la nature un peu basse du peuple de la campagne, sa superstition, sa gourmandise, et surtout son perpétuel ébahissement en présence des merveilles de la ville. Au premier abord, il pourrait sembler qu'un type de ce genre soit tout à fait une nouveauté de la comédie danoise. La vérité cependant, c'est qu'il n'a de nouveau dans le théâtre de Holberg que l'importance qui lui est attribuée. Déjà même, dans plus d'une comédie latine, dans Casma, dans la Mostèllariay nous voyons apparaître des colons venus pour une journée de la campagne à la ville. Mais d'un côté, ces colons sont des intendants ruraux, presque des maîtres, et en second lieu, le poète ne nous les montre qu'en dehors de leurs occupations ordinaires, presque en vacances. Avec Molière, au contraire, nous voyons le paysan dans l'activité quotidienne de son service domestique. Sans doute, Molière avait de son art une idée trop haute pour beaucoup insister dans ses grandes œuvres sur les maladresses possibles d'un lourdaud de village. Lorsque, d'ailleurs, il place la scène de la comédie à Paris, il ne nous introduit que dans de bonnes maisons où les gens savent tous leur service. Mais dans ses petites pièces, dans celles où le lieu de l'action est une ville quelconque, ou simplement la campagne, il ne dédafgne pas de nous faire un peu rire aux dépens soit de la gaucherie empressée soit de la lenteur somnolente des serviteurs improvisés du pays. Tels sont, par exemple, Alain et Georgette, dans l'Êœle des femmes, Lubin et Colin, dans George Landin, Jeannot, Criquet et Andrée, dans la Comtesse d*Escarbagnas^ Lucas, dans le Médecin malgré lui. Holberg n'a eu qu'à consulter ces précieuses indications pour y trouver la figure comique de ce valet pour tout faire auquel il a donné le nom d'Arv, et avec lequel nous voici descendus au dernier échelon de la famille.
Arv* (se croyarU seul). Maintenant je m'en vais voir comment cet habit m'ira.
Leonora. Qu'est-ce que diable cela veut dire? C'est parbleu bien une livrée.
Ary. Si je savais seulement ce qui est le commencement et la fin, ce qu'il faut tourner devant et derrière.
Leonora. Voyez donc un peu, il a mis l'habit tout de travers.
Arv. Ventrebleu ! cela ne va point du tout. Ah I c'est de la sorte que je dois m'y prendre.
Leonora. Voici à présent qui est encore plus drôle.
Art. Il faut que ce soit le diable qui ait inventé toutes ces modes nouvelles ! Impossible de savoir où sont les manches et où est la poitrine ; tout est aussi long et aussi large. Pourtant, le voilà enfin mis, je pense, comme il faut.
Leonora. Arv, que diable fais-tu donc là ?
Arv. Ah ! vous venez bien à propos, mademoiselle, pour m'aider à attacher cette bourse! Gela se porte sur la nuque, j'ensuis sûr.
Leonora. Que veulent dire toutes ces folies?
Arv. C'est la vérité pure, que cela se porte sur la nuque. Ayez donc cette bonté, ma chère demoiselle.
Leonora. Je le veux bien, puisque tu tiens tant à passer pour un sot. Mais pourquoi es- tu si follement accoutré ce matin?
Arv. Je vais vous le dire, mademoiselle. C'est parce que tout porte à croire que je serai aussi follement accoutré demain. Ce n'est pas moi, ma foi, qui ai eu cette idée-là. C'est notre maître qui veut que je porte une livrée.
Leonora. La singulière idée pour un bourgeois de son âge!
Arv. Gardez-vous bien de dire cela, mademoiselle. Cela peut être utile à son bonheur.
Leonora. Utile ou non à son bonheur, ce n'en est pas moins
1. Un peu d'ambitùm (Den bonnette ambition). Acte I, scènes ii et iv.
un oubli des convenances, et les voisins ne manqueront point de se moquer de lui.
Arv. Il siérait bien à ses voisins de se moquer de lui ! Il n*y a pas, parbleu ! un seul homme raisonnable dans toute la villa.
LÉANDRE. Arv a, ma foi, raison, car tout le pays ressemble étrangement à une grande maison de fous. Peut-il, je vous prie, y avoir quelque chose de plus bizarre, que de voir tant de pauvres diables, en peine de trouver leur pain, se quereller pour marcher à la droite de leur prochain? Mais je vois venir votre père, mademoiselle. Je m*en vais de mon côté.
Leonora. Allons donc ensemble dansmachambre. (Ellesort avec Léandre, Jeronimus entre en scène.)
Arv. J'ai à saluer monsieur de la part du tailleur. Il prie monsieur de vouloir bien essayer son habit, pour savoir s'il lui va.
Jeronimus. Pourquoi ne vient-il pas lui-même me l'essayer?
Arv. Il voulait venir lui-même, mais je lui ai dit de rester chez lui.
Jeronimus. Pourquoi lui dire cela, Arv?
Arv. Je lui ai dit que je ne savais pas si monsieur voudrait souffrir un tailleur dans sa maison, parce que monsieur va devenir homme de qualité.
Jeronimus. Maraud que tu es I Qui t'a prié de dire cela? Je ne le suis pas encore, homme de qualité ! Qu'a répondu à cela le tailleur? Ne s'est-il point fâché ?
Arv. Non, ma foi, il ne s'est point fâché. Il s'est mis à rire.
Jeronimus. A la bonne heure alors.
Arv. Faut-il que j'essaye à monsieur son habit?
Jeronimus. Sans doute.
Arv (Vaide à passer un habit fort ric/ie). Maintenant, monsieur, vous voilà, ma foi, tout autre que vous n'étiez. Un bel habit ferait d'un singe un homme. {Il lui attache des gal/ms de soie au bras,)
Jeronimus. Que diantre fais-tu là? Gela ne va point à mon habit, mais bien à ta livrée. Ne me fais pas prendre poor un fou.
Arv. C'est donc moi qu'on prendra pour un fou?
Jeronimus. Non, mais cela, te dis-je, appartient à ta livrée.
Arv. Ça ne vous va pourtant pas mal, monsieur.
Jeronimus. Que ça m'aille bien ou mal, ça n'en est pas moins fait pour une livrée.
Arv. Il me semble pourtant que le tailleur m'a dit que je devais attacher quelque chose sur la manche de monsieur.
Jeronimus. C'est que tu auras mal entendu, Arv. Le tailleur n'est point si sot.
Arv. Non, ma foi,, il n'est point si sot. C'est un homme qui travaille pour je ne sais combien de gens de qualité.
Jeronimus. Qu'est-ce que tu dis là, Arv? Qui sont ces gens de qualité pour qui il travaille?
Arv. Il travaille entre autres pour un comte.
Jeronimus. La peste I Pour un comte I
Arv. Oui, parbleu, pour un comte, et qui est comte pour tout de bon.
Jeronimus. Et qui est comte pour tout de bon, dis-tu?
Arv. Oui, vraiment, un comte pour tout de bon, qui a pour femme une comtesse.
Jeronimus. Voilà un tailleur, ma foi, dont j'aurais tort de ne pas faire cas. Il est peut-être en état de me rendre service. Çà ! Arv, cours chez lui sur-le-champ, présente lui ensuite mes excuses, et prie-le de vouloir bien me faire l'honneur de venir manger demain un gigot de chevreuil avec moi.
Avant de passer à la seconde série des types comiques que nous avons à examiner, c'est-à-dire aux étrangers et aux grotesques, je voudrais répondre à une objection et prévenir un malentendu. Qu'on me permette donc deux courtes remarques destinées, l'une à retenir sur un point important la part d'influence de Molière, et l'autre à proclamer l'entière originalité de Holbei^ à un autre point de
vue. Je tiens à leur rendre à tous deux une égale et exacte justice.
La prétention que je veux soutenir au profit de l'influence exercée par Molière* sur Holberg a trait à la méthode psychologique des deux poètes, ou, pour préciser davantage, au plus ou moins de variété des caractères qu'ils créent pour les besoins de leur comédie. Il peut sembler en effet que Holberg procède à cet égard tout autrement que Molière. Les personnages de la comédie danoise sont deux fois et de deux façons immuables. Non- seulement chacun d'eux se montre dès la première pièce tel que nous le verrons reparaître dans les pièces suivantes, mais encore tel il était au premier acte, et tel il sera au dernier. Or Ton sait que cette rigidité psychologique, si j'ose m'exprimer ainsi, est surtout le signe distinctif de la comédie italienne. Je comprends donc que M. Prutz, car c'est lui qui a soulevé l'objection à laquelle je vais chercher à répondre, ait pu, ait même dû être frappé de cette habitude commune à deux théâtres pour tout le reste si différents. Je crois seulement qu'en fixant ainsi une fois pour toutes un certain ensemble de sentiments et d'idées sous un masque inflexible, Holberg ne s'éloigne pas autant de Molière qu'on le pourrait supposer, par cette excellente raison que l'on s'est peut-être un peu exagéré en'Prance les mérites de Molière en fait de variété.
On m'accordera d'abord, je pense, sans beaucoup de difficulté, que Molière en revient en définitive toujours à peu près aux mêmes personnages. Le changement du nom n'entraîne nullement chez lui le changement du type. De Scapin à Mascarille, je ne sais guère d'autre diflérence que celle qu'on peut trouver entre un premier fripon et un second fripon. La Dorine du Tartuffe est pour le moins cousine de la Toinette du Malade imaginaire. Que le père bafoué s'appelle Sganarelle, comme dans \ Amour méde-
ciriy ou Géronte, comme dans le Médecin malgré luiy le changement de nom ne fait guère à l'affaire. Et quand nous entendons le judicieux Béralde conseiller son frère Argan, ne nous semble-t-il pas que nous l'ayons déjà entendu, sous le nom d'Ariste, conseiller son beau-frère Ghrysale? La vérité, c'est qu'à cet égard Molière n'avait pas encore complètement dégagé son art de la tradition italienne. On dirait plus d'une fois, en le lisant, que le manteau dont il affuble certains de ses personnages n'est qu'une espèce de manque tombé du visage sur les épaules, pour couvrir et déguiser une convention dramatique, une monade de théâtre. Ce n'est point à dire pour cela qu'il n'y ait pas chez lui un effort et un progrès visible dans le sens de la variété. On le voit, au contraire, chercher à augmenter le nombre des types généraux de la commedia deWarte. Il dédouble même en général ses principaux personnages et chaque doublure qu'il crée équivaut à une variante. Dorine et Toinette ne sont qu'une seule et môme personne; mais du moins elles alternent avec une autre variété de servantes, bien plus rudes dans leur naïveté plébéienne, Martine et Nicole. J'ai déjà montré que les jeunes filles qu'on trouve dans Molière se pourraient distribuer assez bien en deux groupes principaux, et que Géronte est au moins à une nuance de distance de Ghrysale. Tout cela n'empêche pas que ce qu'on a dit de Gœthe et de Shakspeare, à savoir qu'il n'y a point dans tout leur théâtre deux âmes qui se ressemblent, ne pourrait pas justement s'appliquer à Molière. Curieux déjà de la diversité, il appartient encore à l'école de l'uniformité, et il faut reconnaître que Wilt^elm de Schlegel a raison sur ce pointa
1. Er wollte (?) eine Art yon maskenhaften Gharakteren ohne Maskdn einfuehren,die mit denselben Namen wiederkommen {Vorlesungen tieber dramatiseheKuMty XXll*Vorl.).
Il en est de même en ce qui concerne la mobilité intérieure des caractères, leur transformation successive de scène en scène. Sans doute au premier coup d'œil il peut sembler aussi que Molière soit fort loin de tomber dans le défaut de cette roideur extrême si sensible chez tous les types de la commedia delVarte, Il est évident que toutes les personnes qu'il fait figurer sont infiniment plus accessibles aux influences du dehors et beaucoup moins inébranlables aux coups de la fortune. Leur âme se maintient déjà moins opiniâtrement dans une intégrité absolue. Cependant, à y regarder de près, l'action n'est-elle pas chez lui pour les individus bien plutôt une occasion de se manifester qu une occasion de se développer, et les incidents qui surviennent n'ont-ils pas pour objet de mettre en lumière leurs travers ou leurs vices, sans les faire avancer ou reculer dans ces travers ou dans ces vices? Ce qu'il s'agit pour Molière de produire sous le regard du spectateur, n'est-ce point toujours quelque défaut comique déjà formé, en pleine sève, en plein rapport, qui ne puisse manquer dès le début de faire rire? Sa méthode psychologique comporle-t-elle enfin ces progrès continus de la passion ou ces birusques contradictions du cœur qui semblent le fond môme de l'homme et le mystère de sa nature? Dn écrivain allemand, fort compétent en ces matières, M. Devrient, n'hésite pas à déclarer qu'à ce point de vue il manque^ quelque chose à Molière Set nous ne saurions le contredire.
Comparez, par exemple, un instant Shakspeare à Molière 6t voyez de quelle manière différente l'étude du cœur humain est comprise et pratiquée par l'un et par l'autre. Ce
1. An das eigentliche Geheimniss des menschlichen Lebens, an dem Widerspruch im Charakter bat Molière sicb nicbt gewagt.... Die b.esten Molière* scben Cbaraktere geben mebr auf eine bestimmte und concentrirte Tbeaterwirkung ifie^chichie der deutschen Schauspielkunst^ t. U, p. 128).
n'est pas seulement le spectacle d'une passion bonne ou mauvaise, héroïque ou comique, que nous donne le poète anglais, c'en est toute l'histoire. Othello n'est point tout d'abord jaloux, mais il le deviendra. Bénédict et Béatrix, Biron et Rosalinde se raillent longtemps de l'amour auquel ils doivent finir par succomber. Macbeth n'est point dès le début ambitieux, c'est sa femme qui le poussera à l'ambition. Antoine, il est vrai, est dès le commencement amoureux de Gléôpatre. Ce seront les conséquences, et non plus cette fois les origines de sa passion maîtresse que le poète déroulera devant nos yeux. Shakspeare, en un mot, étudie chaque passion, c'est-à-dire chaque affection aiguë et violente de l'âme, soit dans ses sources, soit dans ses effets, et, quand il tient à faire une pièce complète, à la fois dans ses sources et dans ses effets. Il fait en quelque sorte la biographie des passions. Ce n'est nullement ainsi que procède Molière. Harpagon, dès la première scène où nous le voyons, se montre un parfait avare. Il ne saurait plus perfectionner son avarice. Elle ne peut plus croître, elle ne peut que continuer. Il est clair pour nous qu'Harpagon mourra dans l'avarice finale. Voulezvous prendre Tartuffe? Qui l'a jeté dans l'hypocrisie, quelles infortunes de sa vie ou quels méchants instincts de son âme? A-t-il lutté contre l'effroyable envahissement de ce vice? Dans quel abîme de honte et d'infamie finira-t-il par le précipiter? Ce sont là des points sur lesquels Molière ne nous dit pas un mot. Argan de même s'est voué à la médecine par la plus bizarre des maladies d'imagination. Mais à quel propos, à quelle époque? Notez aussi que sa manie n'empire ni ne diminue de la première scène à la dernière. Il n'y a ni progrès pour elle ni décroissance sensible ; elle se maintient dans une égalité parfaite d'un bout à l'autre de la comédie. En somme, le quod sibi consteî d'Horace a été évidemment la loi d'après laquelle
100 CHAPITRE n.
Molière a conçu tous ces caractères, que d'ailleurs la règle sévère de Funité de temps ne lui eût guère permis de suivre à travers les diverses phases de leur développement.
Que maintenant Holberg ait à la fois abusé de l'habitude de promener le même type de pièce en pièce et exagéré cette tradition de stabilité morale qu'on retrouve dans Molière, cela, en réalité, ne permet pas de conclure qu'il ait directement tiré de la comédie italienne ce dédain un peu regrettable de la diversité ondoyante et de la versatilité que comporte la nature humaine. Oui, sans doute, Pernille reste toujours chez lui exactement la môme Pernille, et Léandre n'a jamais pour remplaçant qu'un autre Léandre. Il y a beaucoup plus de convention et de système, je ne sais quoi même qui sent la stéréotypie ou l'algèbre. Mais en définitive, que fait-il, sinon ce qu'avait déjà fait Molière lui-même, qnand il considère l'humanité comme limitée ou réductible à un petit nombre de types invariables? Qu'on ne dise pas que ces figures sont de bois, que chaque caractère semble condamné pour toute la durée de la pièce àl'immobilité forcée d'une attitude unique, que tout au plus, quelquefois au dénoûment, une conversion soudaine vient arracher le héros comique à toutes les attaches de son passé et à la tyrannie de ses habitudes. Dans tout ceci Holberg ne fait que forcer la méthode de son maître, il ne rompt pas avec elle. A quoi bon, dès lors, imaginer cette influence exclusive de la comédie italienne si chère à M. Prutz?
Reste maintenant à prévenir le malentendu dont j'ai déjà parlé et à sauvegarder en un sens de la manière la plus absolue Toriginalité du poëte danois. Gomme peintre de mœurs, Holberg ne doit rien à la France. Non-seulement la classe sociale où Molière place la comédie, je veux dire la bourgeoisie prise au point où elle confine à l'aristocratie, n'est pas la même que celle où Holberg l'acclimate à son tour, j'entends la bourgeoisie prise au point
OÙ elle se confond avec le peuple, mais encore les oisifs et les courtisans del'un, les artisans etles campagnards de l'autre, transportent et retiennent notre imagination dans un pays tout nouveau, dans une civilisation toute différente. C'est la vie privée du peuple et de la bourgeoisie laborieuse de Copenhague, que nous retrouvons chez lui dans toute son ingénuité, peinte avec ce laisser-aller parfois un peu grossier et cette minutie constante qui sont le cachet de l'école hollandaise, d'un Ostade, d'un Téniers. Au bout de l'horizon, au fond du décor, nous découvrirons toujours, si ce n'est la Tour-Ronde ou la pointe du clocher de Notre- Sauveur, du moins quelque moulin modeste s'élevant avec sa collerette de charpente sur une maison des remparts. Partout nous verrons vivre sous nos yeux un peuple rude encore, mais sain et actif, comj)osé de petites gens pour qui le travail est la loi suprême, et la médiocrité, la condition ordinaire, des gens de commerce, des gens de mer, des ferblantiers, des huissiers, des fourreurs, des teneurs de livres, des teneurs d'auberge, des barbiers, des mercières, des bijoutiers, des marchands de brosses, des fabricants de tabac, des commis, des scribes, des apothicaires, des chapeliers. A peu près tous les corps de métier défileront devant nous. Déjà les professions commenceront à déterminer les caractères, en attendant qu'elles les effacent. Quatre ou cinq fois au plus nous quitterons Copenhague pour quelque village de Séeland ou du Jutland. Alors ce seront des paysans d'une ignorance et d'une grossièreté presque inouïes, natures tout à fait brutes, quelquefois môme à demi sauvages, comme ce Jeppe de Bjerg, ce second Caliban, aussi passionnément ivrogne que celui de Shakspeare. Et qu'on le remarque bien, ce n'est pas seulement du Danemark en général que Holberg reste le peintre par excellence : il est également le peintre en titre du dixhuitième siècle dans son pays. C'est au moment précis où
la politesse française commence à le pénétrer qu'il prend le Danemark et nous le montre. C'est au milieu de cette lutte entre la barbarie du passé et la culture de l'avenir que nous voyons Copenhague s'agiter et revivre dans son théâtre. Il nous a donc laissé, en même temps qu'une œuvre nationale, une œuvre historique, et tout un âge, comme toute une nation, s'y trouve conservé à cette haute et généreuse curiosité que les hommes ne cesseront jamais d'éprouver pour tout ce qui a vécu en d'autres temps et en d'autres lieux.
IL II est temps enfin d'arriver aux étrangers, à ces originaux d'un ridicule plus intense et d'une vraisemblance plus contestable; à ces figures de fantaisie, prises, par bienséance sans doute, en dehors de la famille, où le côté comique sera développé aux dépens de tous les autres et qui seront destinées à emporter le rire de vive force. Dans les courtes apparitions qu'ils vont faire à travers la gravité de la vie de famille, ces extravagants de passage vont y apporter avec eux une force comique que nous n'avons pas encore jusqu'ici vue en jeu, je veux dire le grotesque môle à la folie.
On ne saurait dire justement que la puissance du grotesque ait été devinée et appliquée pour la première fois à la comédie par Molière. Il y a du grotesque dans Aristophane comme dans Shakspeare. Mais ce que je ne vois guère avant Molière, dans l'histoire du théâtre comique, c'est une insanité morale jetée en pâture à la risée publique, c'est le grotesque poussé jusqu'à la folie ou la folie tournée au grotesque. Les personnages chargés par les autres poètes de divertir particulièrement la foule sont en général, soit d'habiles coquins qui mystifient les autres et quelquefois aussi finissent par être mystifiés à leur tour, soit des gens d'esprit, de brillants causeurs, qui. ne se vengent de leur
LES PERSONNAOES. 103
mauvaise fortune que par leur bonne humeur, et, bien loin de nous laisser rire à leurs dépens, nous font rire presque toujours aux dépens d'autrui. L'esclave, le proxénète de la comédie latine sont au nombre des premiers. Le gracioso de la comédie espagnole, le clown de la comédie anglaise se distinguent parmi les seconds. Mais ce qu'il faut surtout remarquer chez les uns comme chez les autres, c'est qu'ils sont comiques sans la moindre trace de folie. Leurs facultés intellectuelles, bien loin d'être affaiblies par une monomanie, ont au contraire une vigueur et une finesse exceptionnelles. Ceux-là même qui ont le moins de pénétration et qui subissent le plus de railleries, ont toujours des intervalles lucides, des retours de raison, des mots pleins de bon sens, qui font que l'auditeur, un peu dépaysé à de certains moments par tant de rectitude d'esprit et tant de bonhomie dans le caractère, ne sait plus trop de qui Ton se moque sur la scène. •
Avec Molière, au contraire, si impartiale et si exacte que soit d'ordinaire son observation, nous voyons certains per- * sonnages précipités du premier coup et pour toujours dans l'irrévocable ridicule d'une sottise incorrigible. C'est plus même que de la sottise, plus que du ridicule ; c'est de la monomanie, et de la mieux caractérisée. Ne nous y trompons pas, il y a dans Molière de véritables cas d'aliénation mentale. Vadius a le délire du pédantisme, M. Purgon a la démence de la médecine, M. de Pourceaugnac pousse la rusticité jusqu'à un degré voisin de l'idiotisme. Pour eux le mal est désormais incurable, leur âme est envahie tout entière. Avec eux nous dépassons le réel, Ips limites extrêmes du possible et du croyable, nous touchons presque au fantastique. Étrange et douloureux spectacle en vérité, que celui de cet homme de génie entrant ainsi dans la pure gaieté, presque dans la féerie, par la porte de la folie 1 Quel sujet de profondes méditations pour le philo-
sophe, de le voir s'enflammer lui-même comme à son insu de cette fureur grotesque qu'il s'amuse à prêter à quelqu'un de ses personnages ! La contagion du rire semble le gagner, on dirait qu'une sorte d'ivresse lui monte au cerveau, peu à peu le voilà pris lui-même de je ne sais quel vertige comique, il perd le sens de la vraisemblance humaine et la mesure de la crédulité publique, il exagère le ridicule, il accumule l'impossible, par tous les moyens enfin il faut qu'il force le rire, le rire à outrance, ce rire sans fin qui devient si vite aussi un rire sans cause. Mais bientôt cet enivrement atteint à son tour le spectateur. C'en est fait. Lui aussi, il perd la conscience de ce qu'il est pour ne plus croire qu'à la réalité de ce qu'il s'imagine voir. Il est tombé à la suite du poète dans une débauche d'hilarité et, comme lui, touche à la démence par l'excès de la gaieté.
Ce serait peu toutefois si Holberg n'avait fait que mettre en saillie, comme Molière, le côté comique de la folie humaine. Mais il n'emploie pas seulement à son exemple des 'grotesques, et des grotesques pris le plus souvent en dehors de la famille; c'est encore à la profession plutôt qu'aux individus qu'il attache l'imputation de la sottise, et les professions qu'il désigne à l'immortalité forcée du ridicule sont à peu près exactement les mêmes. Ce serait déjà un caprice d'imagination bien propre à trahir un disciple en flagrant délit d'imitation , que ce parti-pris pris d'envelopper ainsi toute une corporation dans la nécessité du ridicule et de créer à ses dépens une sorte de fatalité comique. Il faut aussi bien de l'esprit de système pour faire peser celte pré^^omption du ridicule professionnel sur toutes les personnes sans exception qui exercent la profession. Mais qu'on songe encore que Holberg semble ressusciter précisément le personnel grotesque du théâtre de Molière, puisque c'est du pédantisme sous toutes ses formes qu'il tire le comble même du ridicule. Assurément cette épidé-
mie-là sévissait de son temps à Copenhague, comme elle avait sévi un siècle ou deux plus tôt en France, et le poëte danois dut être frappé lui-niéme plus d'une fois dans son propre pays du côté plaisant de l'esprit pédantesque. Mais je ne puis croire non plus qu'il n'y eût de ridicule à Copenhague, au temps de Holberg, que les faux savants et la vanité de leur ignorance. Le ridicule n*est jamais le monopole d'un petit nombre d'occupations déterminées, et l'histoire du théâtre comique est là pour montrer la fécondité de la matière. Là comédie latine, sans atteindre à la pleine puissance du grotesque, avait cependant déjà livré à la dérision publique les proxénètes et les parasites. Les soldats fanfarons ont égayé de leur fatuité poltrone presque autant de scènes du théâtre moderne que du théâtre antique. Les Allemands ont pris fort souvent les Juifs pour victimes de leurs mystifications sur la scène. Au dix-huitième siècle, nous avions les financiers, pour entretenir la verve moqueuse de l'auteur et la belle humeur des personnages. Rotzebue a attaché au même pilori plus d'un hobereau grossier et outrecuidant de la noblesse de son temps. Les Anglais nous décernent parfois, à charge de revanche, les honneurs d'une situation analogue. Il y a donc lieu de croire que, si Holberg n'eût point choisi Molière pour guide et presque pour auxiliaire, il lui eût été facile» de trouver dans la société danoise du dix-huitième siècle d'autres classes sociales à qui imposer la convention du grotesque, et que la fausse science n'eût pas fait à elle seule tous les frais, ou peu s'en faut, de sa campagne satirique.
Nous avons à choisir, dans ce musée de pédants, à peu près entre toutes les variétés du genre. Voici d'abord, puisque aussi bien nous sortons à l'instant du cercle de la famille, le pédant domestique, c'est-à-dire à l'état de précepteur. Plante nous montre déjà un précepteur dans les Bacchis. Mais c'est un pédagogue rigoriste et non
point un pédant ridicule. C'est même à peu près le seul honnête homme de la pièce. Il se peut que le Métaphraste du Dépit amoureux soit une importation plus au moins italienne, car on le trouve déjà dans Larivey. Mais plus tard Molière, en refaisant ce portrait dans la ComXesse d'Escarbagnas, a su le rendre plus original. Il n'y a pas un lecteur de Molière qui ne se rappelle le grave M. Bobinet. C'est ce même M. Bobinet que nous allons retrouver maintenant dans l'exercice de ses fonctions au milieu d'une famille, bourgeoise du Jutland. Nous sommes la veille de Noél.Les enfants viennent d'entrer en cortège dans la chambre brillamment illuminée. Le précepteur, ou plutôt le maître d'école, comme il est appelé par Holberg, sans doute à cause de son diplôme officiel ou de ses fonctions antérieures, s'incline à trois reprises et prend la parole en ces termes.
LE MAÎTRE d'ÉCOLE*.
Fuyez, nuages noirs, brouillards, écartez-vous, Aurore, éveille-toi, soleil, apparais-nous !
Que sur nous le bonheur comme un fleuve déborde, Qu'il inonde ce toit de paix et de concorde.
Qu'il verse sa rosée en nos cœurs vertueux!
Comme un oiseau dans l'arbre....
(H 8^ trouble, recommence plusieurs fois et fouille dans sa poche.)
Jebonimus. Ne saurait-on trouver une rime à cela, par exemple, quelque chose comme pot-au-feu?
Le maître d'école. Non, il faut que je reprenne tout, depuis le commencement. {Il redit tout ce qui précède).
ici vivons heureux,
Qu'en parfaite santé père, mère se tienne,