De Paris à Bucharestj par M. V. Duruy
Derg a consacrée à Molière, ce n'est pas une page biographique, c'est tout au plus le songe d'un visionnaire.
On ne s'attendrait peut-être pas à voir l'Angleterre, d'ordinaire absorbée par des préoccupations plus graves, lutter avec l'Allemagne d'admiration envers Molière, et oublier ses habitudes d'âpre patriotisme jusqu'à lui sacrifier, fort injustement du reste, Shakespeare. Si extraordinaire que ce spectacle puisse paraître, il est facile cependant de s'en donner la surprise agréable, en ouvrant, à la date de 1828, deux Revues anglaises qui venaient de se fonder. Dans le second tome du Foreign Quarterly Review^ nous trouvons d'abord un long article de Walter Scott sur Molière, écrit à propos de la biographie, récente alors, de M. Taschereau, biographie qui paraît avoir eu , de l'Allemagne à l'Amérique, le plus grand retentissement. On ne saurait croire dans quels termes Walter Scott parle de l'auteur du Misanthrope et du Tartuffe. A deux reprises, il le nomme le prince de tous les poètes comiques, et, pendant deux pages, il semble s'efforcer de mettre Shakespeare au-dessous de lui. Il y a certainement dans ce parallèle une injustice ou plutôt un simple malentendu. Walter Scott refuse à Shakespeare, pour le donner à Molière, le sceptre de la poésie comique, sous prétexte que Molière est seul un vrai poète comique. C'est tout à fait un tort que d'attribuer un pareil monopole à Molière. Shakespeare est aussi à ses heures un poète comique, absolument comme Molière. Seulement il a sa forme de comédie à lui, son domaine propre. Mais nier que dans cette comédie il soit le premier, c'est prétendre contester l'évidence elle-même. Il en faut dire à peu près autant de l'article qui parut presque simultanément dans le quatrième numéro de VAthenomniy à propos d'une série de représentations que Mlle Mars venait de donner à Londres, et dont Molière avait fait en grande partie les frais. Dans ce nouvel
article, c'est encore Shakespeare qui augmente la gloire de Molière de tous les retranchements faits à la sienne*. Mais, je le répète, il y a la comédie de Shakespeare, de même qu'il y a la comédie de Molière, et ce serait bien plutôt les deux genres que les deux poètes qu'il conviendrait de comparer, si Ton tenait absolument à comparer quelque chose. Je n'en signale pas moins ces quelques colonnes anonymes de VAthenœum comme l'un des plus précieux suffrages obtenus par Molière à l'étranger.
De 1828 à 1863, Molière ne paraît nullement avoir déchu dans l'opinion du public anglais. Il suffit, pour s'en convaincre, d'avoir été témoin, au musée de Kensington, delà curiosité tout particulièrement provoquée parmi les visiteurs par les petites toiles où M. Leslie, et d'autres encore, ont essayé de traduire à l'aide du pinceau l'effet dramatique de quelques scènes populaires de notre poète. L'année dernière encore, les élèves du collège d^Éton jouaient une de ses œuvres devant le prince de Galles et sa jeune femme, aux applaudissements de tous leurs camarades , et à quelques jours de distance, le « speech day, » à Harrow, était consacré à une représentation de mélanges dramatiques où figurait le Bourgeois gentilhomme. J'ajouterai même qu'un adolescent de la plus haute aristocratie n'avait pas dédaigné de se charger du modeste rôle de Co vielle et de faire rire aux dépens du Grand Turc les défenseurs en titre de TEmpire Ottoman.
Toutefois ce n'est pas seulement au centre de l'Europe que depuis le commencement de ce siècle on peut reconnaître le progrès continu de Molière. Pendant qu'il pénétrait plus profondément dans la masse des peuples qui avaient été les premiers à le connaître, en Europe et même au delà, il arrivait à la frontière de nations qui ne le con-