We eértaidiy hAt6 in ^inédy no name équâl to Moliôre
naissaient point encore. Tai déjà parlé des nombreux traducteurs c[ui, dès le dix-huitième siècle, mirent la Pologne en possession de Molière. J'en pourrais encore ajouter d'autres qui appartiennent au dix-neuvième. Il me suflira de mentionner en passant la traduction complète et véritablement définitive publiée en 1829 à Krzemieniec par M . Kowalski. Mais c'est en Russie surtout qu'il est intéressant de voir ses œuvres se répandre dans les plus anciennes publications périodiques, et le poète jouer en quelque sorte le rôle d'avant-coureur de la civilisation française. Dans le Courrier de V Europe^ entre autres, en 1810, en 1822, on trouve des scènes du Misanthrope et de FÉcole des Maris traduites en vers russes. La première de ces pièces, transposée dans la langue nationale par Kokoschkine et publiée à Moscou en 1816, était en 1823 représentée avec un grand succès sur le théâtre russe de Saint- Pétersbourg, grâce surtout à Mlle Kolossof, une Célimène de l'école de Mlle Mars, et ces représentations n'avaient alors d'égales en éclat que celles du Tartuffe joué simultanément par la troupe française. Depuis, le public moscovite a sans doute fait tort à Molière de la faveur extraordinaire qu'il a accordée à Marivaux. îSous la Restauration il était encore tout entier à Molière. Une vogue aussi décidée rend moins invraisemblables les traces ou tout au moins les symptômes d'imitation de Molière qu'on peut relever çà et là dans Pouschkine. Ce n'est pas seulement que Pouschkine, dans son Invité de pierre, ait disputé à Molière le type de Don Juan. Il y a encore dans la conception morale de son Baron avare une frappante analogie avec cette scène célèbre entre Harpagon et Cléante, où pour la première fois peut-être l'éventualité de rapports scandaleux entre un père avare et un fils prodigue se trouve indiquée et décrite avec une salutaire recherche de violence. A peu près enfin vers le même temps, de 1836 4
1836, nous voyons également Molière en Valachie, où un traducteur du nom de Gika, livre à la curiosité des populations roumaines, entre autres pièces, les Précieuses ridicules.
Nous le retrouverions lu et admiré à cette époque dans le . nouveau monde comme à l'orient de l'Europe. Dès 1828, un excellent article sur Molière inséré dans la North American Review constatait la notoriété générale de ses œuvres dans le pays. On peut dire en somme que la critique américaine n'hésite pas non plus à placer Molière à côté de Siiakespeare, sans toutefois le lui ^sacrifier un peu, comme l'a fait quelquefois l'Angleterre. M. Prescott, l'ingénieux essayiste M. Çalvert, voyageur et journaliste, me semblent avoir parfaitement bien indiqué à leurs compatriotes la vraie solution de cette délicate question de littérature comparée. Mais à quoi bon accumuler davantage des éloges unanimes, et continuer à recueillir des suffrages que nul ne contredit? A l'heure qu'il est, Molière a porté avec lui le génie littéraire de la France jusqu'aux dernières limites de l'univers connu. Le soleil ne se couche pas non plus dans son empire. Un critique éminent, à qui nous devons ce qui s'est écrit en France de meilleur sur Molière, M. Sainte- Beuve, a résumé dans un mot aussi simple que vrai le caractère universel et tout spontané de cette durable admiration dont Molière a été partout l'objet, quand il a écrit que chaque homme qui sait lire est un lecteur de plus pour Molière. Je ne sache pas d'éloge qui en dise davantage.
II. Ce n*est point, je l'ai déjà dit, le tableau complet d'une influence aussi large que je me propose de tracer. Les dimensions et la nécessaire étendue m'en eussent effrayé. Je viens simplement dans cette étude tenter une revendication toute spéciale et montrer uniquement dans un cas particulier la légitimité des droits de reprise que le génie de la France et l'art de Molière ont lieu
d'tîxercer sur un poëte auquel n'ont point manqué les applaudissements de ses contemporains*. Ce qui désignait assez naturellement ce poëte à notre préférence, c'est qu'aucun autre en Europe n'est entré aussi profondément, aussi franchement dans l'étude et dans l'imitation de Molière. Il ne serait peut-être pas impossible de rencontrer ailleurs autant de talent chez l'imitateur et plus de nouveauté dans l'imitation, par exemple, chez Goldoni et chez Moratin. Mais il s'en faut que Goldoni se soit fait un système aussi arrêté de marcher sur les mêmes traces et d'user des mêmes procédés que Molière. La part du tour d'esprit personnel et de l'élément italien est chez lui trop considérable pour qu'on le puisse proclamer le premier élève de Molière. Il est peut-être le plus habile de tous, mais son théâtre n'affiche point ses origines. On en peut dire à cet égard à peu près autant de Moratin que de Goldoni. Son art est plus discret et sa généalogie moins évidente. La comédie de Holberg, au contraire, laisse voir tout de suite de qui elle relève, et semble même très-fière de proclamer que ce quelqu'un n'est rien moins que Molière. Aussi, quoique nous eussions pu prendre un théâtre plus en lumière et de plus grande importance que celui de Copenhague pour donner un exemple de la destinée des œuvres et du génie de Molière à l'étranger, notre choix à tout prendre ne pouvait mieux tomber que sur Holberg.
Notre préférence a toutefois eu encore une autre raison. Un écrivain allemand qui a touché à beaucoup de sujets, et chez qui l'érudition n'a point fait tort à l'enthousiasme, M. Robert Prutz, a récemment publié sur Holberg un vo-
1. Ludvig Holberg, né à Bergen en Norvège en 1684, mort à Copenhague en 1754. Je renvoie le lecteur à une encyclopédie biographique pour l'histoire de sa vie, fort intéressante et même quelque peu aventureuse, mais inutile à mon sujet.
lumefort intéressants sans contredit le meilleur ouvrage que TAllemagne possède sur le poëte danois. Une étude biographique et littéraire, fruit d'études qui, d'après Fauteur lui-môme, n'ont pas duré moins d'une vingtaine d'années, précède dans ce livre la traduction de cinq ou six pièces de Holberg. Ce morceau de critique a sans doute d'excellentes qualités. Malheureusement, un grave défaut, à nos yeux du moins, vient compromettre les mérites de cette oeuvre de beaucoup de savoir et d'infiniment d'imagination, et ce n'est point le seul livre de M. Prutz où ce défaut là soit sensible. On pourrait peut-être l'appeler le dédain systématique de la France; c'en est au moins l'oubli dans cette étude sur Holberg.
Je n'apprendrai à personne que depuis longtemps il s'est organisé contre nous en Allemagne une école de rancune à outrance et de dénigrement à perpétuité dont l'ambition serait de faire payer en détail à noire gloire littéraire les excès du génie de Napoléon. Toute la tactique de cette petite phalange, moitié féodale et moitié démagogique, consiste à abuser de Tautorité que s'est acquise l'Allemagne contemporaine en matière littéraire pour diminuer le plus possible l'apparence de cette longue et universelle domination qu'au dix-septième et au dix-huitième siècle nous avons exercée sur les choses de l'esprit. Je ne veux pas croire un seul instant que M. Prutz soit tombé, lui aussi, dans la puérilité préméditée de ces grandes colères et de ces petites malices qui, chez un publiciste libéral, seraient plus déplacées que chez tout autre, et malgré cela, je ne saurais assez admirer qu'il ait pu écrire plus de deux cents pages sur Holberg sans y signaler une seule fois l'influence habituelle et générale de Molière. Il ne fau-
Iw Ludtcig Holberg j sein Lehen und seine Schriften nehst eit^er ÀttswaM seiner Comœdien von Robert Prutz. Cotta, 1857.
drait réellement, après une si inexplicable distraction d'esprit, qu'un peu de malveillance pour supposer que M. Prutz est entré, après tant d'autres, dans cette vaste conspiration du silence dont je viens de parler.
Il est très-vrai qu'à l'occasion, M. Prutz ne se refuse point absolument à restituer une scène ou deux de Holberg au théâtre de Molière. Mais ce ne sont là pour lui que des ressemblances fortuites et des rapprochements isolés. M. Prutz est même si éloigné de soupçonner chez Holberg l'habitude d'imiter Molière et de supposer que le poète français a au moins une apparence de paternité à faire valoir sur le poète danois, qu'il adjuge sans le moindre scrupule l'honneur de cette paternité à la comédie italienne, à ce théâtre improvisé et le plus souvent fort grossier qui divertit pendant deux siècles les habitués de nos boulevards. Telle est précisément suivant moi, l'erreur ou plutôt l'exagération regrettable de l'écrivain germanique. Il n'y avait, et pous Talions voir, qu'un seul poète comique qui fût en élat de disputer Holberg à Molière et de l'enlever à l'influence française. Mais ce poëte n'était nullement un compilateur de bouffonneries, comme Gherardi ; c'était Plante.
Molière, Plante, la comédie italienne, voilà bien des sources diverses assignées au talent d'un seul homme. Qui ne sait combien dans l'histoire des œuvres de l'esprit humain il est rare qu'un talent nouveau ne remonte qu'à une source unique, et qu'un homme de génie ne soit pas un peu le fils de tout le monde? Pour n'oublier aucun des inspirateurs de la comédie danoise, il faut encore ajouter à la liste (c'en est presque une) le nom de Destouches et de la plupart de nos poètes comiques postérieurs à Molière. L'art de Holberg, outre l'influence principale de Molière, s'est donc formé encore sous trois influences secondaires. Je veux dire un mot de chacune d'elles sans plus tarder, afia de déblayer le terrain et de prévenir les objections.
Vient d'abord et sans contredit avec les droits de revendication les mieux établis, la comédie latine. Quant à ce qui est de la comédie aristophanesque, les emprunts que lui a faits l'écrivain danois sont tout à fait exceptionnels, et se réduisent à la composition d'un Plutm en 1751. C'est seulement de Plante qu'il s'agit ici d'apprécier Tinfluence sur Holberg. Le fait même de cette influence ne saurait être mis en question, au moins pour un certain nombre de pièces, les moins bonnes, au reste, de l'auteur. Holberg ne s'est pas contenté de témoigner à maintes reprises du grand cas qu'il f lisait de Plante : il a lui-même reconnu deux ou trois fois^ ce qui tranche tout, l'avoir pris pour modèle. Mais cette influence, en somme bien plus à la surface qu'au fond, des choses, à quoi se réduit-elle,* en dehors de ces trois ou quatre pièces où nous voyons apparaître un parasite glouton et un soldat fanfaron? A des brutalités de langage, à des traits grossiers, à un ton décidé de rudesse populaire. Evidemment ce commun dédain de l'élégance dans la forme ne sufflt point à créer l'un de ces rapports essentiels qui seuls nous pourraient justement conduire au soupçon d'une imitation générale.
Je reviendrai en temps Opportun sur les diflérences de détail. Mais, dès à présent, que de difl'érences radicales pour une seule analogie! Le poète latin écrit le plus souvent des drames larmoyants, tout au moins des pièces touchantes, dont une aventure élra ige, sinon romanesque, fournit la matière et Tatlrait. Holberg, lui, ne songe nullement à inquiéter la sensibilité de son public; tout ce qu'il cherche, c'est à l'égayer le plus possible par l'excentricité de quelque ridicule. Chez Plante, l'esprit est surtout dans les mots; chez Holberg, le comique n'est guère tiré que de la situation. L'esclave romain chargé d'amuser le public raffine sans cesse sur les expressions. Il forge des barbarismes, il abuse de l'allitération, il
saisit au bond l'idée ou le mot qui passe pour en extraire quelque plaisanterie de sa façon, la plus imprévue et la plus piquante qu'il se pourra. Chez Holberg, point de ces interruptions ni de ces commentaires. Ce sont les rencon-. très et les conflits des divers personnages, l'antithèse bien connue ou facile à deviner de leurs paroles et de leurs vrais sentiments, les malentendus prolongés, qui seuls produisent refl*et comique. Holberg, en outre, est un professeur. Ses préoccupations sont donc toujours un peu sérieuses, sa bouffonnerie est coupée d'un souffle d'érudition, il a je ne sais quelle causticité parfois un peu amère. Plante, au contr lire, qui n'est qu'un esclave, a l'esprit plus libre, le rire plus franc, beaucoup moins de science et beaucoup plus de bonne humeur. Qui ne comprend enfin que Molière s'est fait trop souvent le débiteur de Plante pour qu'il n'y ait pas lieu de tenir compte de ses nombreux emprunts dans la question qui nous occupe? Quand bien même en eflet on aurait prouvé que tel trait ou telle combinaison comique du poète français existe déjà chez l'écrivain lalin, il n'en resterait pas moins fort délicat d'aflirmer que Holberg, imitateur tout à la fois de l'un et de l'autre, a été chercher ce trait ou cette combinaison chez l'un plutôt que chez l'autre, et ne l'a pas reçu de seconde main de Molière. Quant à la comédie italienne, cette commedia delV arte^ pour laquelle M. Prutz réclame surtout l'honneur d'avoir inspiré le fondateur du théâtre danois, ce qui a trompé, selon moi, mon savant et brillant adversaire, c'est encore une ressemblance tout extérieure qui pouvait donner lieu au plus à une remarque de détail ingénieuse. La plupart des personnages mis en scène par Holberg manquent à la fois de mobilité et de variété, ce qui est précisément le trait distinctif des types consacrés du théâtre italien. J'expliquerai aussi dans le courant de cette étude jusqu'à quel point il me semble vrai de dire que Holberg se sépare
en ceci de Molière. Je reconnais tout de suite qu'il se rapproche par ce point de Tune des traditions les plus remarquables de la farce italienne. Mais un tel aveu ne saurait beaucoup tirer à conséquence, toute la ressemblance entre les deux théâtres se trouvant épuisée par cette seule remarque.
Pour tout le reste en effet les deux méthodes comiques semblent véritablement aux antipodes. Ici ce ne sont que des bouts de scènes, des canevas sans suite, un sujet d'improvisation, l'éventualité d'une comédie. Là ce sont au contraire des pièces fort régulières, d'un dessin fort achevé,* conduites d'une main sûre de l'exposition au dénouement, où la verve de l'auteur n'a plus rien laissé à trouver, rien à ajouter à la verve des acteurs. Ici deux langues se mêlent sans cesse l'une à l'autre, une phrase commencée en français s'achève en italien, ce ne sont que jeux de mots, calembours, quolibets. Là tout se dit et se fait dans la langue du pays. Il n'y a que les pédants qui se mêlent de vouloir parler latin, et que les gallomanes qui font entendre quelques bribes de mauvais français. Ici enfin, tout repose sur une succession décousue de facéties qui ne sont pas toujours excellentes, tandis que là tout est arrangé en vue de la confusion et quelquefois aussi du redressement d'un caractère comique.
Voilà qui suffirait déjà pour exclure l'idée de toute analogie générale entre Holberg et .les improvisateurs ambulants de l'Italie. Mais il nous resterait encore à savoir où Holberg aurait connu et étudié celte comédie improvisée de ritalie, j'entends dans son état de pureté nationale et avant tout mélange. M. Prutz n'hésite point à répondre que c'est dans le théâtre de Gherardi que Holberg a cherché et trouvé le secret de son art. 11 n'entre nullement dans ma pensée, de vouloir dissimuler ou diminuer les rapports plus ou moins visibles qui peuvent exister entre
telle scène du théâtre de Holberg ^t telle autre de la compilation de Gherardi. Je tiens seulement à faire remarquer (jue ce recueil d'où, à en croire M. Prulz, serait sorti armé de toutes pièces le génie de Holberg, est postérieur de beaucouj) à la mort de Molière, et que par conséquent ce qui s'y peut rencontrer d'agréable et de comique n'échappe point au soupçon de devoir quelque chose à Molière. Le théâtre de Gherardi en un mot semble, et par sa date et par son ton, nécessairement tributaire de Tart nouveau créé par le Tartuffe. Ce ne sont plus déjà ces grossières ébauches dont la liberté illimitée avait été acclimatée chez nous par des légions de Scaramouches et de Trivelins. C'est le rameau français, pour ainsi dire, de la comédie italienne. Sans doute il n'arrivera pas souvent qu'en parcourant ces poudreuses catacombes de comédies embryonnaires rassemblées par les mains trop pieuses de Gherardi. nous soyons tentée de nous écrier que Molière a passé par là. Le plus vulgaire bon sens nous défend néanmoins de considérer comme indépendantes de son influence les improvisations de comédiens qui, depuis 1660, avaient alterné avec sa troupe sur le théâtre du Palais-Royal, et à la tête desquels se trouvait précisément Gherardi. Cette fin de non recevoir s'applique également à toutes les pièces du théâtre italien que Holberg eut occasion de voir soit à Paris soit en Italie. Lui-même nous raconte qu'étant à Rome et logeant à côté d'une troupe de comédiens italiens, il leur entendit répéter une pièce absolument semblable au Médecin malgré lui. Si donc Ton voulait à toute force que Holberg eût fait une étude spéciale de la commedia MVarte dans ce qu'elle a de véritablement original, il faudrait supposer qu'il en a été rechercher le type primitif et les vieux modèles dans quelque publication faite en Italie avant Molière. Malheureusement pour M. Prutz, il n'est pas aijséde trouver un recueil qui réunisse cette double con-
dition. Je ne vois guère que l'assemblage de canevas sans dialogue publié en 1611 à Venise par Plaminio Scala dont Holberg eût pu utilement se servir pour imiter la comédie italienne avec la certitude de rester pur de tout Molière. Mais ce volume est une curiosité bibliographique, que Holberg n'avait aucune raison d'aller poursuivre au fond d'une bibliothèque.
Si M. Prutz avait reporté sur les successeurs de Molière en général cette influence qu'il accorde sur un trop léger indice à Gherardi seul, il faudrait convenir qu'il a pleinement raison. Non-seulement Holberg suit Molière dans les riches sillons ouverts par lui, mais encore il exploite avec la plus grande liberté du monde la veine comique découverte par ses successeurs. U convient donc d'ajouter aux sources secondaires du talent de l'écrivain danois ce qu'on me permettra d'appeler notre comédie moyenne, c'est-à-dire celte comédie beaucoup plus ingénieuse que profonde, toute de superficie et souvent de convention, qui suffit à distraire la France depuis la mort de Molière jusqu'à l'avènement de Beaumarchais. Les noms de Destouches, de Dancourt, de Dufresny, de Soûlas d'Allainval, de Gresset, de Piron, de Colin d'Harleville personnifient,. pour ainsi dire, cette lente dégénérescence de la comédie française et la transition de l'art de peindre des caractères à l'art de démêler adroitement des situations compliquées C'est là que Holberg a trouvé un nouvel et inépuisable arsenal d'inventions comiques. Il est visible, par exemple, qu'entre sa Chambre de Noël et le Colin-Maillard de Dancourt il existe une pensée commune et une imitation vraisemblable. U y a des traces du Téméraire galant de Boursault dans la Chambre de Vaccouchèe. On attribue aussi au Faux instinct de Dufresny l'idée première de Pernille demoiselle pour un jour Je ne veux pas pousser plus loin ce relevé qui pourrait être fort long, et qui a été fait. H y a d'ailleurs, ce me semble, chez
Holberg des habitudes constantes et des ressemblances générales, tant dans la conception que dans le dialogue, qui me paraissent bien autrement significatives encore que des emprunts plus ou moins fréquents de scènes plus ou moins longues. L'importance tout à fait nouvelle prise par le valet, devenu Frontin, de Scapin qu'il était, la transformation de la servante en soubrette, de Martine en Lisette, l'apparition du chevalier d'industrie, c'est-à-dire du fripon déguisé en homme du monde, l'intérêt de l'intrigue qui commence déjà à balancer l'intérêt psychologique, quelque chose enfin d'anodin et de convenu répandu sur le tout, tels sont les traits caractéristiques qu'un nouveau courant de mœurs sociales a introduits chez nous dans cette comédie de transition. On retrouve précisément chez Holberg tous ces symptômes d'un monde et d'un art en train de se tranformer. Il tient donc aussi à cette école agréable par plus d'une affinité de talent, malgré le dédain qu'il a plus d'une fois manifesté pour la visible médiocrité de quelques-unes de ses œuvres les plus en vogue.
Je crois maintenant, par ces concessions spontanées et préalables, avoir mis suffisamment le lecteur en garde contre le danger de s'exagérer l'influence de Molière sur Holberg Je ne songe pas à contester que d'autres encore, bien que dans une proportion moindre, ont concouru à l'éducation de son génie. Mais, pour n'avoir pas été isolée, l'influence de Molière n'en reste pas moins en définitive chez lui l'influence maîtresse et souveraine. Avant de le montrer par l'examen critique des œuvres du poëte, essayons tout de suite d'en donner quelques preuves historiques.
Un premier motif de penser qu'un des grands maîtres de l'art comique, que ce soit Molière ou tout autre, a dû éveiller chez Holberg le goût de la comédie et former son talent à sa propre image, c'est que lui, qui s'est essayé dans tant de genres, n'a su se passer dans aucun d'un modèle précis. C'est
chez lui une habitude, toutes les fois qu'il entre dans un domaine nouveau, d'y faire choix à Tavance d'un guide sûr, de qui il puisse emprunter un ensemble de procédés déjà éprouvés et consacrés par le succès. Que la poésie héroïcomique vienne un jour à le tenter, il relira tout simplement le Lutrin, et sa lecture achevée, composera Peter Paars, son odyssée burlesque. Veut-il au contraire écrire un voyage imaginaire qui serve de cadre à la malignité de son humeur et de sa philosophie? Il étudiera le Gulliver de Swift et rivalisera avec l'auteur anglais de merveilleux et de satire philosophique dans le Voyage souterrain de Niels Klim, Déjà, bien des années auparavant, pour donner également cours à cette verve railleuse qui débordait de son esprit, il avait emprunté à Ovide l'artifice de ses Métamorphosesy se contentant d'en renouveler le piquant effet en transformant, non plus des hommes en bêtes, mais des bêtes en hommes. Quand enfin il se mettra à écrire l'histoire , il y apportera un style si net et si limpide , un tel penchant pour les malices fugitives, une érudition si dédaigneuse parfois des origines , qu'on ne peut s'empêcher, en le lisant, de songer qu'il a à peu près toutes les qualités et tous les défauts de Voltaire.
Cette habitude était presque une nécessité pour lui. Il était d'abord trop savant pour rester facilement original. Quand on part de l'érudition pour arriver à la poésie, il est toujours bien malaisé d'aborder un genre aussi nouveau avec une complète indépendance d'imagination, et les réminiscences y semblent aussi inévitables qu'involontaires. N'oublions pas d'ailleurs qu'il improvisa le théâtre qu'il donna à son pays. Avant de s'occuper de comédies, il ne s'était guère occupé que de science. Ce qui le fit poëte comique, ce fut l'occasion propice, la tentation présente, l'entière liberté de la carrière toute grande ouverte. C'est du jour au lendemain qu'il écrit son Ferblantier politique y la
plus populaire et Tune des meilleures de ses pièces. Plus tard il ne fera ni autrement ni mieux. Les trente-trois comédies qui composent son théâtre ont de même été toutes écrites en deux périodes très-courtes. Il n'y a donc point chez lui à signaler l'obstination de ces études prolongées sans lesquelles un écrivain, même le mieux doué de la na*ture, n'arrive guère à l'admirable et rare mérite d'une originalité absolue. Quiconque en effet se cherche une manière propre, une forme de talent vraiment neuve, ne parvient d'ordinaire au but d'une si haute ambition qu'après bien des tentatives et bien des échecs. Il lui faut étudier les effets de ses facultés naturelles sur le public, puis conduire ces facultés de perfectionnements en perfectionnements jusqu'à cet équilibre parfait d'où sort le génie. Songez à notre Molière! Que d'épreuves, que d'ébauches avant qu'il arrive seulement à faire les Précieuses ridicules! Livré et réduit aux seules ressources de sa vocation comique, Holberg certes n'eût point écrit d'emblée une pièce où se révèle, où brille un art aussi savant que dans le Ferblantier politique.
Il devait donc avoir, il a donc eu un modèle. Or, celui qui s'offrait le plus naturellement à son choix , sans sortir de Copenhague, c'était Molière. Au milieu même de la nuit d'ignorance, qui au début du dix-huitième siècle pesait encore sur le Danemark, Mohère avait su conquérir la faveur de ce petit peuple brave et actif. Deux espèces de troupes de comédiens se disputaient alors à Copenhague le privilège d'initier l'élite de la population aux plaisirs encore bien peu élégants du théâtre. Les uns venaient d'Allemagne, les autres, de France. Les bandes allemandes qui, parties la plupart de Hambourg, franchissaient le Belt de glaçon en glaçon pour apporter au peuple danois la nouveauté de Tart dramatique, ne connaissaient encore en fait de drames que ces sanglantes boucheries mêlées d'ar-
lequînades qu'on désignait sous le nom pompeux de Hauptund Staatsactionen^. Heureusement elles apportaient aussi avec elles Molière, et à la rigueur il eût suffi de leurs seules représentations pour l'introduire à Copenhague. Mais il y avait à côté de ces comédiens allemands une compagnie d'acteurs français qui l'avait déjà fait connaître, et dans sa langue. Dès le 9 décembre 1669, fort peu de temps avant la mort du roi Frédéric III, fut donnée devant la cour la première pièce française qu'on eût vu jouer en Dannemark. Les comédiens amenés de France par un sieur Rosidor eurent bien des vicissitudes à traverser. Il vint un temps où l'on dut réduire leurs gages. Néanmoins ils eurent la gloire d'implanter la comédie française sur le sol danois. Peu à peu le goût de la comédie française fit des progrès, et il fallut bientôt de nouveaux sujets pour tenir les rôles secondaires ou pour mieux remplir les principaux. L'ambassadeur danois à Paris, Meierkrone, fut chargé d'expédier des recrues dramatiques. Enfin on mit la main sur deux comédiens de mérite, Montaigu et Pilloy, qui, par un singulier caprice de leur destinée, devaient en définitive beaucoup moins maintenir le public de Copenhague dans le goût et la dépendance de notre théâtre, qu'aider Holberg à créer une comédie nationale. Mais ce ne fut que cinquante ans après la première représentation de la troupe de Rosidor devant la cour de Frédéric III qu'on songea à opérer cette révolution patriotique, et, par conséquent, pendant cinquante ans, un théâtre sur lequel des Français jouaient dans leur langue un répertoire oh les ouvrages de Molière figuraient au premier rang, fut dans la capitale de la monarchie danoise l'amusement à la mode.
1. V. dans M. Werlauff {Hisloriske AntegneUer til Ludvig Holbergs Btten fôrste Lystspil) d'intéressants détails sur ces comédiens allemands et leur histoire à Copenhague. Préface d'Ulysse d^ Ithaque,
On eut plus que jamais la preuve de la vogue acquise à Molière en ce lointain pays au moment où Holberg essaya de fonder son théâtre. Il fallut des précautions infinies pour déshabituer la foule du répertoire français adopté par elle, et pour y substituer une à une des comédies écrites d'après le même système sur des mœurs locales. La première pièce qui parut sur la scène nouvelle, où Montaigu allait faire exécuter successivement toutes les œuvres de Holberg, ce ne fut pas le Ferblantier politique, ( il ne vint qu'en second lieu), ce fut V Avare, N'était-ce pas mettre clairement sous le patronage du poëte français le théâtre populaire qu'on se proposait de créer? Tant que dura l'entreprise, Molière ne cessa pas d'alterner avec Holberg. Le Tartuffe^ Amphytrion, l'Étourdi, le Dépit amoureux se partageaient les rires et les applaudissements du public avec Jean de France, Gert de Westphalie, Jeppe de Bjerg, la Chambre de Caccouchée. La seule innovation était qu'au lieu d'être jouées en français, les pièces de Molière Tétaient maintenant en danois. 11 n'y avait de national que la langue. Toutes ces mesures de prudence, j'allais dire toutes les précautions de ce sevrage littéraire, ne suffirent cependant pas. Le théâtre alimenté par le génie de Holberg et soutenu par celui de Molière ne put vivre. Au bout de quatre années on dut en revenir purement et simplement à Molière et le restituer en français au parterre danois. Même avec ses propres armes, Holberg n'avait pu le vaincre*.
Il n'eût donc pas été besoin que Holberg sortit de son pays pour que Molière se trouvât désigné à lui comme le vivant idéal de la comédie moderne. Mais Holberg n'avait pas renfermé sa jeunesse dans les limites du monde Scandinave. L'une des causes principales de cette supériorité
1. J'emprunte tous ces détails au livre de M. Th. Overskou. (Den danske Skueplads % dens Historié,) 4 volumes. Copenhague.
d'esprit qui assura sa fortune littéraire, ce fut l'humeur un peu vagabonde qui ne cessa de le posséder pendant la première moitié de son. existence et qui lui fit faire à peu près le tour de l'Europe. Nous savons déjà qu'il y devait partout rencontrer Molière, l'inspirateur par excellence de tout ce qui s'essayait alors à la poésie comique. Mais il fit mieux encore que de le voir çà et là contrefaire en Europe. Il vint jusque chez nous et put l'étudier à Paris môme.
Il y séjourna deux fois ; la première, encore pauvre et inconnu ; la seconde, déjà célèbre dans son pays. Son premier séjour dura environ dix-huit mois, en 1715 et 1716. Il logea d'abord dans le faubourg Saint-Germain. Plus tard, par raison d'économie, il se rapprocha de la Sorbonne. Au début il n'avait trouvé à Paris que trois compatriotes, un médecin, un prêtre et un tailleur. Il n'eut longtemps d'autre société et d'autre conversation que celle de l'aubergiste chez lequel il logeait. Quoiqu'il eût donné dans son pays de nombreuses leçons de français, il ne pouvait se faire entendre aisément, et il eut plus d'une fois à se plaindre des rh'es moqueurs provoqués par sa prononciation vicieuse et les quiproquos étranges qui en résultaient. Il se rabattit sur les livres et s'enferma une bonne partie de la journée dans les bibliothèques publiques. Il nous donne d'assez piquants détails,non-seulementsurles bibliothèques de ce temps-là, mais aussi sur l'humeur des bibliothécaires dont il troublait 1^ demi-somnolence ou inquiétait la demi-science. A la bibliothèque Mazarine, l'empressement des étudiants à demander le dittionnaire de Bayle était tel qu'il fallait arriver longtemps avant l'ouverture des portes pour obtenir le précieux volume. Il fréquentait également la plupart des lieux publics, surtout ceux dont un tarif ne lui défendait pas l'entrée, les jardins, par exemple. Marcheur infatigable, il fit d'assez nombreuses excursions aux environs de la
ville. Mais nul lieu de réunion ne paraît l'avoir aussi souvent attiré et aussi vivement intéressé que le palais de justice. La manière de parler des avocats, la façon de juger des magistrats fut pour lui l'objet de remarques fort en désaccord avec la gravité ordinaire du temple de Thémis et dont plus d'une, sans doute, a passé dans son théâtre*.
Quand il nous revint, en 1725, il avait quarante et un ans, et avait écrit une vingtaine d0*comédies. C'était un personnage. Logé rue Jacob, il se montra aussi assidu que par le passé dans les bibliothèques de Paris. Mais cette fois il fit beaucoup de visites et même quelques connaissances. Il vit le Père Castel, Fontenelle, Lamotte, le Père Hardouin. Il fit souvent acte de présence au café Marion, où se tenait un cercle de beaux esprits. Le but de ce nouveau séjour, qui dura un hiver, n'était pas seulement de demander à un climat plus doux le raffermissement d'une santé ébranlée. Le poète avait conçu une plus haute espérance, qui suffirait seule à nous mettre sur la voie de l'origine toute française de son théâtre. Il avait traduit deux de ses pièces dans notre langue, et désirait, comme plus tard Goldoni, les soumettre à l'épreuve directe de la représentation en présence d'un public parisien. 11 résolut de s'adresser à la troupe italienne, et envoya à Léiio, c'est-à-dire à Riccoboni, le manuscrit de sa traduction française du Ferblantier politique. Riccoboni était alors à Fontainebleau. Il répondit par écrit à l'auteur que sa pièce était sans doute tout à fait admirable, mais qu'elle touchait beaucoup trop à la politique pour pouvoir être jouée, et que des personnes
1. Voici l'un de ses reproches : « In suffragiis ferendis indecora est « confusio. Nam interdùm noadùm finitâ actione exsurgunt secatores à « subselliis, factâque in medio senaculi coronâ, susurrant aliquid'in aures a praesidis, qui mox sententiam pronuntiat. » Les mœurs judiciaires ne changent guère chez nous, on le voit.
haut placées pourraient y voir des allusions offensantes. Ce qu'il y eut de plus extraordinaire peut-être encore que ce scrupule de directeur, ce fut l'audace d'un plagiaire, entre les mains de qui le manuscrit de la traduction tomba par hasard et qui, au bout de quelque temps, présenta hardiment au même Riccoboni la pièce de Hoiberg, gauchement défigurée. Cette nouvelle et impudente proposition fut encore déclinée pour le même motif, et, si le poëte danois n'eut pas la satisfaction de se faire jouer sous son nom, du moins n'eut-il pas le dépit de se voir jouer sous celui d'un autre.
L'autobiographie de Hoiberg nous montre donc déjà de combien de façons diflérentes le hasard de sa destinée l'a mis en contact avec Molière, afin, sans doute, qu'il pût se pénétrer davantage de ses œuvres et de son génie. D'un autre côté, sa volumineuse correspondance, ses Pensées moraies j les préfaces de ses pièces ne nous révèlent pas moins clairement quelle haute et exceptionnelle admiration il lui avait vouée. C'est à peine s'il admet qu'on trouve des taches dans Molière. En tout cas, il n'admet pas qu'on lui tienne rigueur pour si peu, car ces taches, dit-il, disparaissent dans un ensemble de beautés extraordinaires*. Ailleurs il constate que toutes les nations ont reconnu les comédies de Molière pour autant de chefs-d'œuvre*. Ici, il proclame Molière le meilleur juge qu'on puisse trouver en matière de comédie*. Là, il déclare que la traduction, d'ordinaire si funeste à l'heureux effet du dialogue comique, ne saurait , retirer à tout ce que Molière a écrit* le privilège de plaire. Ce qui devient surtout pour Hoiberg, dans ces fragments critiques, une continuelle occasion de réitérer ses hom-