Je passe, pour abréger, à la troisième question
pour avoir servi d'original à Holberg, si nous n'avions pas dans Trissotin la peinture bien autrement achevée de ce genre d'hypocrisie appliquée à la profession de grammairien ou de poète. Qu'on veuille donc bien se rappeler Trissotin, en écoutant Rosiflengius.
RosiFLENGius (en habit noir avec un petit collet) *. Je me réjouis de trouver ici mon bienveillant protecteur seul avec sa vertueuse et noble épouse.
Magdelone. Soyez le bienv^u, seigneur magister! Nous étions justement là à parler de vous.
Rosiflengius. J'espère que ce n'était que pour en dire du bien, sachant que Votre Vertu est mon amie, ou pour mieux dire, ma patronne et ma bienfaitrice.
Magdelone. Nous n'avons nulle raison d'agir autrement, car vous avez fait voir en maintes circonstances, seigneur inagister, que vous étiez notre ami. Par vos paroles et par vos écrits, vous avez en tout temps soutenu notre réputation, si bien que c'est à votre bonté seule que je dois attribuer la faveur qui s'est si souvent attachée à ce que j'ai fait imprimer.
Rosiflengius. D n'y a point de bonté de ma part, noble et vertueuse dame, mais bien une dette, un devoir et une obUgation. C'est votre noblesse et votre vertu, ce sont aussi les éclatantes vertus de votre digne époux, mon protecteur, qui, si vous me permettez de parler en poète, poeticè^ fécondent la pauvreté naturelle de ma veine, venx mex^ et mon peu de génie épique; car là où tant de vertus se trouvent réunies et concentrées en une seule personne, in uno subjectOy on n'a plus aucune peine à écrire des vers, et, quand c'est un Achille qu'il s'agit de chanter, il n'y a plus de mérite à être Homère. Si je veux parler de piété, je trouve dans le bonheur dont vous jouissez, dans votre vie vertueuse, la plus grande abondance de matières. Faut-il parler de bonté, de douceur, d'intelli-
1. VHewrem naufrage (Det lykkelige Skibbnid). Acte l, scène y.
gence, d'honneur, je rencontre encore toutes ces vertus établies à domicile et véritablement enracinées chez vous.
Jeronimus. Ne parlez point de la sorte, monsieur. Il y a beaucoup de gens qui disent du mal de nous.
RosiFLENGius. Je le sais bien, mon gracieux bienfaiteur! Et ce sont ceux-là peut-être que vous auriez le moins soupçonnés. Je ne nomme personne, car il est tout à fait contraire à ma nature de dire quelque chose qui puisse faire du tort à un chien, à bien plus forte raison, quand il s* agit d*un homme. ,
Magdelone. Je sais bien de qui vpus voulez parler. Aussi, mon mari et moi ne voulons plus y penser, et c'est vous, monsieur, sur qui nous avons jeté les yeux pour le remplacer, et que nous avons choisi pour être notre gendre.
RosiFLENGius. C'est votre bonté, ce n'est pas mon mérite qui m'ouvre le chemin d'un si grand bonheur. J'espère toutefois que votre cher rejeton, je veux dire mademoiselle votre fille, ne s'en trouvera pas mal. Je n'ai hérité de mes chers parents d'aucune fortune, cela est vrai. Mais, ce dont je ne saurais trop les remercier, ce qui fait que je révère leurs cendres, c'est la bonne éducation que j'ai reçue et la manière dont ils ils m'ont élevé. Dès ma plus tendre jeunesse, ils m'ont fait apprendre de quoi gagner mon pain, car j'étais k peine âgé de deux fois huit hivers, pour parler en poète, poeticèy que j'avais déjà passé bien des nuits à dormir sur le Parnasse, Parnasso^ près des neuf Muses, Musùy et bu à la fontaine d'Hyppocrène, c'est-à-dire fait des vers à la louange d'honnêtes gens, si bien qu'aujourd'hui je puis vivre largement de mes compositions poétiques, et qu'il n'est pas de jour où je ne gagne avec elles une dizaine de rixdalers, tandis qu'au contraire mon sieur Philemon s'attire avec ses écrits la haine de tout le monde, et sème la graine d'où naissent les ennemis.
Magdelone. Entendez- vous cela? mon cher mari. Nous aurions été bien mal avisés de prendre un pareil gendre.
RosiFLENGius. Voilà ce qui fait qu'on voit les gens de la même espèce que lui détestés en tout lieu.
Magdelone. Et c'est fort bien fait. Il n'y a rien qui fâche
plas les honnêtes gens que de se voir corriger et critiquer par ceux qui n'ont aucun droit pour le faire.
Jeronimus. Voilà pourquoi je m'étonne que certaines gens reçoivent pour cela des pensions de grands seigneurs.
RosiFLENGius. G'est^ monsieur, que bien des personnes aiment à rire aux dépens des autres. Voilà pourquoi les grands seigneurs prennent du plaisir aux écrits satiriques et en récompensent l'auteur, malgré tout le mal qu'ils pensent de lui. On encourage et on récompense de même la trahison, mais on hait le traître.
Jeronimus. Gela me suffît, seigneur magister. Je ne donnerai point ma fîUe à cet homme-là, quand bien même il apporterait avec lui son pesant d'or. (Appelant,) Holk, Pernille. {Pernille entre.) Fais venir tout de suite ma fîlle ici.
A la suite de ce pédant, trop méprisable pour être tout à fait comique, je placerai, pour rentrer au plus vite dans le royaume delà pure sottise, les pédants de la philosophie. Il faut croire que Molière avait dû prendre de bien bonne heure en dégoût les formes si arides et Tappareil mécanique de la philosophie de son temps, car nous voyons déjà dans la JaloiLsie du Barbouillé un docteur grotesque qui nous donne un premier échantillon d'absurdité philosophique. Ce que le poëte attaquait dans ce personnage, c'étaient les derniers vestiges de l'érudition scolastique, la manie déplorable de subtiliser à propos de tout et de bannir la raison pour installer à sa place le raisonnement, l'exercice perpétuel de la pensée et le jeu incessant des facultés intellectuelles dans le vide des abstractions, des généralités creuses, des concepts métaphysiques. Plus tard, Molière reviendra, et plus d'une fois, sur ce portrait fantasque d'un homme tombé dans une sorte d'enfance scientifique et qui prend l'ombre des choses pour les choses elles-mêmes, les formules pour les idées. Pancrace, le plus hargneux des Aristotéliciens, et Marphurius, le moins affirmatif des Pyr-
112 CHAPITRE n.
rhoniens, ont fait rire la France depuis deux siècles, surtout quand le bâton de Sganarelle rappelle l'un au sentiment de la réalité, et que les pierres reçues par l'autre imposent enfin un terme à son intarissable logique. Le maître de philosophie de M. Jourdain, ce commentateur subtildes éléments de l'alphabet, qui raffine sur la simplicité même des vérités les plus vulgaires, peut passer encore pour une reproduction postérieure du môme type. Chez Holberg nous n'allons pas trouver en moins grande abondance que chez Molière ces philosophes pour rire. Dans une pièce intitulée : Voyage de Sganarel au pays de la philosophie^ nous n'aurons que la difficulté du choix. Contentons-nous de ceux qui se présenteront les premiers.
Sganarel^. Le ciel soit loué de ce que nous voici enfin, après tant de peines, arrivés dans cette ville, l'objet de nos vœux, et où nous avons Tintention de nous établir. Que peut-il y avoir de plus agréable que d'habiter au milieu de gens qui sont tous des ^ilosophes et dans un lieu où nos oreilles ne peuvent s'ouvrir qu'aux avis de la sagesse î Je suis las et exténué du voyage. Mais quand je me représente à l'esprit que nous avons heureusement atteint le but désiré, il me semble que je recouvre de nouvelles forces. Mon maître Léandre, qui est resté avec les bagages à la porte de la ville, m'a envoyé ici en avant, pour m'assurer d'un gîte. Mais je ne vois personne céans. Tout est silencieux, autant que s'il faisait nuit. Gela m'est déjà une preuve de bonnes mœurs et d'ordre. Me voici donc dans l'obligation de frapper à la première porte, pour trouver quelqu'un à qui parler. (// frappe. Il sort de la maison un philosophe avec une longue barbe,) Ah ! je vois venir quelqu'un. La sagesse est comme gravée sur ce front-là. Veuillez m'excuser, seigneur magister, si je vous adresse une demande.
1. Voyage de Sganarel au pays de la philosophie (Sganarels Reise til det philosopMske Land), scèQes i-vu.
Ne connattriez-vons point quelque auberge à indiquer à deux étrangers? {Le philosophe ne répond rieriy mais se contente de bâiller^. )'Eé, seigneur docteur, n'avez-vous donc point entendu ma demande? {Le philosophe continue à se taire^ et se remet à bâiller.) Je vous ai demandé si vous ne sauriez pas indiquer une bonne auberge pour deux personnes en voyage?
Le philosophe. (// bâille encore u/ne foiSy et regarde le so^ leih) D'après le soleil, il doit être neuf heures.
Sganarel. Je ne vous demande ni quelle heure il est, ni ce que dit le soleil. C'est une auberge que je vous demande. {Le philosophe bâille wne quatrième fois, et sorty tandis que Sgor narel bâille après lui.) Si celui-là est un sage, du moins ce n'est pas un sage qui serve à quelque chose, puisqu'il ne parle pas et se borne à vous bâiller sa sagesse au nez. Mais il faut que je voie à en découvrir un autre qui parle un peu plus et bâille un peu^moins. (Il frappe à une autre porte. Il en sortim philosophe de là secte d'Heraclite.)
Le philosophe. Vous avez quelque chose à me dire?
Sganarel. Je suis un étranger, et je viens d'arriver avec mon maître, étranger comme moi, dans cette ville, après un voyage difficile et faligant. Nous avons enduré avec patience toutes les incommodités dont le voyage a été la cause, dans l'espoir que.... {Le philosophe se met à sangloter bruyamment.) Les pleurs que vous répandez, monsieur le docteur, sont la preuve de la noblesse ettle la générosité de votre âme. Mais tout est oublié maintenant, puisque.... (Le philosophe se remet à sangloter.) Je vous dis que tout est oublié. Tout ce que je vous demande maintenant, monsieur le docteur, c'est que vous nous rendiez le service de nous procurer un bon gîte pour notre argent. (Le philosophe sanglote de nouveau.) — (-4 part.) Cet homme -là est tout aussi fou que le premier.
Le philosophe. Que voulez-vous dire avec ce premier?
Sganarel. La première personne à qui j'ai adressé la même demande m'a fait une réponse si extravagante, que j'en suis
1. Gitpe signifie exactement : tespirer avec une extrême difficulté.
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114 • CHAPITRE n.
resté tout abasourdi. (Le philosophe sanglote encore, et Sgano/rét Vimite.)
Le philosophe. Vous dites que vous en êtes resté tout abasourdi?
Sganarel. Assurément. PoQvais-je ne pas l'être, quand.... {U philosophe recommence à pousser des sanglots; Sganarel le bat^y et ils sanglotent tous les deux à la fois.) Maintenant, au moins, tu auras une raison pour hurler. Quelles diantre de grimaces font tous ces philosophes I Mais j'en vois un autre venir dans ]a rue. Gelui-ci du moins parût content et gracieux. H va enfin m'éclaircir tout ce mystère. (Un philosophe de l'école de Dèmocrite entre en scène,) Puis-je adresser une question à Sa Seigneurie?
Le philosophe. Fort volontiers, tout autant qu'il vous plaira.
Sganarel (à part). Cet homme a de fort bonnes manières. {Haut,) Je viens d'avoir ici d'étranges aventures !
Le philosophe. Gomment cela?
Sganarel. Je viens de parler avec deux philosophes. J'ai demandé au premier s'il ne connaissait pas quelque auberge; mais, au lieu de répondre à ma question, il s'est mis à bâiller et m'a dit enfin qu'il était neuf heures. Est-ce qu'un pareil homme peut avoir la tête bien saine?
Le philosophe. Ha ha ha hi hi ha ha. . . .
Sganarel Oui, certes, seigneur magister, vous avez bien raison d'en rire. Moi-même je ne saurais m'empêcher d'éclater quand j'y songe. {Ils rient tous les deux ensemble,)
Le philosophe. Mais quelle réponse ave2>>vous obtenue de l'autre?
Sganarel. L'autre sanglotait à chaque question et pleurait comme si oo l'eût fouetté I
Le philosophe. Ha ha ha hi hi ha ha....
Sganarel. Je crois qu'il était tout aussi fou que le premier. {Ils rient de nouveau tous les deux et très-fort.) Que penser de pareils hommes?