les médecins au temps de Molière, par H. Maurice Raynaud
/rant est deux fois irritable, et qu'y a-t-il de plus simple et de plus naturel que de croire que, si le nôtre a montré tant d'acharnement contre les méthodes empiriques des médecins de son temps, cela tient principalement à ce que ces médecins et ces méthodes ne parvenaient pas à le guérir ? Homme d'esprit et malade incurable, il se divertit de son mieux des gens qui le laissaient mourir, et nia l'existence de ce dont il ne sentait point l'efficacité : ce fut sa consolation et sa vengeance.
Holberga avoué de trop bonne grâce dans une préface* l'espèce de surprise causée à Copenhague par l'apparition sur la scène d'un type à peu près inconnu dans le pays, pour qu'il soit nécessaire d'appuyer sur la ressemblance de ses médecins grotesques avec les nôtres. La seule nuance qu'on puisse signaler, c'est que Holberg attaque chez les siens plutôt l'esprit de pédantisme que l'esprit de corps. Ainsi, nous n'avons point dans son théâtre une scène aussi exactement prise sur le fait que cette consultation éternellement vraie de V Amour médeciiiy où les princes de la science, appelés en délibération, commencent par épuiser leur fonds de confraternité et de condescendance en conversations sur les embellissements de la ville et les nouvelles du jour, pour n'en venir que le plus tard possible à la question médicale, qui fait sur-le-champ éclater l'intolérance de leurs systèmes, d'abord en paroles aigres , puis en contradictioi^ injurieuses. J'aurai plus tard Toccasion de montrer, par d'autres citations, un ou deux faux médecins du théâtre danois, car, de même que Molière, Holberg professe que c'est dans une robe noire et un bonnet pointu que glt tout le
1. Âlle Doctor-Comœdier ère urimelige her i Landet, h^orden medicinske Nation er et fornemme Folk, der aldeles ikke er befaenget med de Lyder som findes hos de smaa omlôbende Hedici paa en Deel andre Steder {Préface de la première édition. 1723 et 1724).
prestige nécessaire pour afficher l'impertinente prétentioa de guérir ses semblables. Mais, de même que j'ai tenu à montrer tout à l'heure deux véritables avocats, et non point tout simplement Henrich déguisé en avocat, de même je veux ici montrer tout de suite un véritable médecin, et non point Henrich déguisé en médecin. On voudra bien me permettre de ne rien supprimer. Il ne serait pas juste que ce qui nous fait rire chez Molière nous parût choquant chez Holberg.
L'accouchée*. Votre servante, monsieur le docteur.
Le docteur. Votre très-humble serviteur, madame. Comment vous trouvezrvons de votre santé? Avez-vous eu votre beneficivm ventris?
L'accouchée. Non, monsieur le docteur. H y a longtemps qu*il n'est venu.
Le docteur. Alors, madame, c'est que vous n'allez pas bien. H faut au moins l'avoir deux fois par jour.
L'accouchée. Mais comment se fait-il, monsieur le docteur, que vous me l'ayez défendu si souvent?
Le docteur. Moi? Jamais je n'ai fait pareille défense, madame, et c'est la chose du monde que je recommande le plus.
L'accouchée. Tout récemment cependant vous menaciez de citer maître Bonifacius devant la Faculté de médecine, et c'est vous maintenant qui me conseillez de le faire venir deux fois par jour?
Le docteur. Âhl ahl ah!... Vous ne m'avez pas bien compris. Ce n'est pas Bonifacium^ mais bene/icium que j'ai dit, et cela voulait dire : Avez-vous été où vous savez?
L'accouchée. Voilà qui est fort différent, et ce qui prouve que le plus sûr est de parler danois avec les femmes. Pour répondre à votre question, je n'ai pas à me plaindre sur ce chapitre-là.