DE LA CONSTRUCTION DES PIÈCES
Après que le poète comique a formé son personnel, il lui reste à composer une fable où il puisse employer cette armée jusqu'alors inactive. La conduite de l'action, c'est l'art même du théâtre. Les caractères et le style ont une importance au moins égale dans tous les genres littéraires. L'essentiel sur la scène, ce qui à la rigueur remplace tout, c'est le sujet et Tintrigue. Or, c'est précisément par le plan et l'ordonnance de leurs pièces que se ressemblent surtout Molière et Holberg, et, comme c'est par là qu'éclate le plus l'originalité de Molière, c'est par là également que se trahit le mieux l'imitation de Holberg.
L Avant Molière, je ne vois aucun poète comique qui se soit fait un système de donner à un certain ridicule, et par suite au personnage chargé de ce ridicule, une importance toute particulière, quelquefois "même excessive, dans la pièce. Je viens de définir là, si je ne me trompe, le genre qu'on est convenu d'appeler la comédie de caractère. Il n'y a
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pas lieu tout d'abord, ce me semble, de rechercher jusque dans le théâtre politique d'Aristophane Finvention de ce genre de comédie. Il se peut qu'Aristophane attribue parfois à quelque personnage privilégié la prépondérance d'un rôle plus considérable que les autres. Mais le fond véritable, la substance de sa pièce, c'est une utopie sociale ou politique, et non pas le vice de tel ou tel personnage. Le génie même de la comédie politique, ce pamphlet en action, est d'ailleurs trop visiblement éloigné du génie de la comédie morale, laquelle se propose, non d'attaquer les gouvernements, mais bien de peindre les hommes à peu près comme ils sont, pour qu'on puisse sérieusement comparer les deux genres. On a supposé que la comédie moyenne avait dû, tout en conservant le protagoniste qui figure çà et là chez Aristophane, incarner en lui un vice quelconque, au lieu d'une utopie poussée jusqu'au dernier degré de l'absurde ou d'une politique plus sage que celle du moment. Mais ce n'est là, on le comprend, qu'une pure hypothèse. Il nous faudrait dix pièces complètes d'Eubulus ou d'Alexis pour nous permettre d'avoir un avis sur la question. Le cas est à peu près le même avec Ménandi^, dont la douce et aimable sagesse voltige seule encore, comme un parfum léger, au-dessus de la poussière de débris que nous avons de son théâtre. Ce n'est en réalité qu'à Rome que nous pouvons commencer à saisir les lois qui dans l'antiquité présidaient à l'ordonnance de la comédie de mœurs. A cet égard môme, les vingt-six comédies de Plante et de Térence ont pour nous un double prix, car le peu d'originalité habituel au génie romain nous autorise à pressentir à travers Plante et Térence ce qu'avait pu être une comédie à Atiiènes au temps de Ménandre. Après une étude attentive de leur théâtre, je n'hésite pas à dire que ni l'un ni l'autre n'a en réalité laissé à la postérité les premiers modèles de la comédie de caractère.
Pour Térence d'abord, cela est de toute évidence. La grâce du style, l'imprévu des situations et par-dessus tout une délicatesse exquise et tendre fait tout l'attrait de ce théâtre. Quant à Plante, un mot d'explication est nécessaire, car l'on a pu signaler chez lui, non sans quelque raison, certains rôles remarquables par une importance exceptionnelle. M. Ritschl, l'éminent professeur de Bonn, dont le nom est désormais inséparable en Europe de celui de Plante, dans un article dont il a, en quelque sorte, accepté la responsabilité littéraire*, laisse réduire à deux pièces, YAulularia et le Miles gloriosus^ la part de la comédie de caractère dans le théâtre du poète latin. Tout en m*emparant avec empressement des dix-huit concessions du savant critique, je ne saurais m'empêcher de regretter qu'il n'ait encore pas fait les deux dernières qui lui restaient à faire. Le rôle d'Euclion dans YAulularia a, j'en conviens, un peu plus de relief que les autres. Mais ce n'est point là, après tout, une personnalité démesurée, dominant son entourage de la hauteur de son autorité domestique et remplissant la pièce de Tintensité de son avarice. Quant à Pyrgopolinice, il me paraît bien moins encore qu'Euclion absorber l'action en lui-même, puisqu'il s'en va se promener dès la fln de la première scène et laisse réciter neuf cents vers sans lui. Sa fatuité fanfaronne est bien plutôt le cadre que le sujet du Miles gloriosus. L'argument qu'on pourrait tirer du titre de certaines pièces perdues, le Colax, le Dyscolus^ le Gastrion^ le Kakistus, ne prouve pas davantage, puisque nous sommes assez heureux pour posséder dans leur intégrité des pièces telles que le Mercator, le Truculentusy le Pomulus, dont le titre semblerait également annoncer une intrigue subordonnée à l'étude d'un