‹ Holberg considéré comme imitateur de MolièreChapitre 28 sur 78 · Rheinisches Muséum fuer Philologie · texte numérisé non relu

Rheinisches Muséum fuer Philologie

136 CHAPITRE El.

certain travers, ou même d'un certain esprit de nationalité, ce qui n'est nullement le cas, comme Ton sait. Une raison enfin, fort mince peut-être en apparence, mais au fond, je crois, décisive, de penser que dans la comédie des anciens, l'action était l'intérêt principal, sinon unique, c'est l'existence de ces résumés acrostiches où tout Télément romanesque de la comédie se trouve condensé en quelques vers par la patience d'un grammairien. On ne conserve avec cette piété que l'essence seule des choses. Si jamais Molière devait avoir la bonne ou la mauvaise fortune d'occuper les veilles d'un Priscien, conçoit-on cette espèce d'embaumeur poétique s'exerçant à réduire' aux proportions d'une semblable analyse l'action du Misanthrope ou de Y Avare? Il faut donc conclure que Plaute a tout au plus une ou deux fois passé à côté de la comédie de caractère, mais que rien absolument n'indique qu'il ait jamais soupçonné toute la fécondité du genre.

. ■ Le théâtre de la Renaissance fit du premier coup à l'observation psychologique une part beaucoup plus large que celui de Rome, et, dans la comédie espagnole aussi bien que- dans la comédie anglaise du seizième siècle, nous voyons, pour la première fois peut-être, les passions étudiées pour elles-mêmes. Toutefois, malgré la curiosité toute nouvelle d'exactitude et de précision qui se fait jour dans ces études comiques, nous ne pouvons pas dire que ces passions soient proposées une à une, dans une espèce d'isolement, à notre attention. Il est incontestable d'abord que la rapidité et le nombre des incidents de la comédie espagnole y détournent l'écrivain de l'observation pure et simple des caractères. Il n'est pas moins certain qu'aucun personnage n'y prend d'ordinaire le pas sur les autres, de manière à entraîner, pour ainsi dire, toute la pièce dans le sillon de sa propre passion. Cette espèce d'autocratie morale n'existe point, même dans la plus monarchique des

comédies. C'est surtout à propos de Shakespeare qu'une méprise est possible, et qu'une distinction est indispensable. Comme poëte tragique, je l'accorde, Shakespeare a devancé Molière dans l'habitude de faire toute une pièce avec une seule passion, une passion maîtresse; et si l'on avait le moindre indice que Shakespeare eût été connu de Molière, la nouveauté de l'une des plus admirables conceptions dont se soit enrichi, grâce à lui, l'an de la comédie perdrait un peu de son mérite. Quand en effet le poëte anglais pousse une passion jusqu'à la violence tragique, quand il lui ouvre la vaste carrière du crime ou de l'héroïsme, il semble qu'il diminue par instinct les rôles secondaires pour en augmenter d'autant plus l'importance du premier rôle. Ce dessein est visible, surtout dans ces pièces historiques, qui ne sont au fond que des biographies traitées à la manière dramatique, et où le premier plan est occupé d'un bout à l'autre par l'individualité puissante d'un roi anglais ou d'un général romain. Mais si nous ouvrons, au lieu du répertoire tragique de Shakespeare, son répertoire comique, Âsyou like il ou Taming of the shrew^ par exemple, ces inimitables productions d'une fantaisie enchanteresse, nous y trouvons habituellement, comme dans la comédie de l'Espagne, plusieurs passions en présence et en conflit. Ces jeux éternels de l'amour et du hasard forment comme une mêlée charmante de passions, dont les réactions réciproques sont notées avec la finesse la plus soigneuse. C'est un système complexe de forces en équilibre. Dans ce tourbillon confus de complications romanesques il n'y a donc point de passion véritablement supérieure, qui finisse par tout dominer, par tout envahir. L'amour, c'est le fond de la comédie anglaise; l'égalité, c'en est la loi.

Il fallut par conséquent un vrai coup de génie pour que Corneille fît le Menteur. Avec le Menteur ^ on vit pour la première fois peut-être depuis qu'il y avait un théâtre comique

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dans le monde, une pièce exclusivement animée par le seul progrès d'un vice ridicule en train de s'emparer d'une âme. La comédie de caractère était créée. Par malheur, Corneille, après cette glorieuse excursion sur le domaine de la comédie, n'y devait plus revenir, et ce fut ainsi qu'en définitive il laissa passer à Molière la réputation d'avoir inventé la comédie nouvelle. Il serait donc injuste aujourd'hui d'attribuer à Molière l'honneur d'avoir avant tout le monde imaginé de tirer une comédie de l'étude continue d'un travers unique. Mais il faut du moins reconnaître que le premier il eut vraiment le génie de ce genre fécond et admirable dont Corneille n'avait eu que l'instinct S puisque, d'un bout à l'autre de son théâtre, on retrouve ce rôle principal autour duquel les autres ne font en quelque sorte que graviter.

Ouvrons d'abord les grandes et impérissables compositions de sa dernière manière. Il n'y en a point une où cette sorte d'hégémonie usurpée par un défaut comique ne se manifeste dès le début. Chacune de ces pièces semble être la monographie en action d'un vice quelconque, indéfiniment variable. Écrire les titres de V Avare, du Malade imaginaire, du Bourgeois gentilhomme , des Femmes savantes ^ des Précieuses ridicules ^ n'est-ce pas déjà indiquer le sujet de la pièce et désigner fort clairement le ridicule qui donnera à la fois à l'action l'unité et le mouvement? Nommer Tartuffe, c'est nommer l'hypocrisie elle-même. Parler de Don Juan, c'est parler de l'impiété en personne? Hypocrisie et impiété, deux vices à ajouter à l'avarice égoïste, à la crédulité poltronne, à l'infatuation nobiliaire et au pédantisme féminin.

Le Misanthrope, je le sais, ne se laisse pas au premier

1. V. rintéressant chapitre qu'a écrit sur Molière Tun des derniers historiens que notre littérature ait eus en Allemagne, M. Edouard Arnd.

abord ramener aussi facilement à cette formule de conception générale^ car tout le monde n'est point disposé à admettre qu'Alceste soit un véritable misanthrope, et qu'il y ait réellement en lui un fond de perversité ou de sottise. Si Ton veut bien me permettre d'ouvrir ici une courte parenthèse pour dire ma pensée sur l'un des problèmes de morale les plus délicats que Molière ait proposés au discernement de ses lecteurs, je dirai qu'à mon sens Alceste n'est pas, ne peut pas être un caractère comique. Je sais bien que Philinte a ses partisans et son école. Je crois aussi que Philinte est un homme trop aimable pour ne pas aller très-loin. Mais il est à mon goût beaucoup trop complaisant pour que je sois bien sûr qu'il restera toujours honnête homme, car rien n'est glissant comme la pente des capitulations de conscience. Alceste , tout au contraire, me semble Tidéal de Molière, le modèle de l'homme de bien et du galant homme, la fleur de l'aristocratie française du dix-septième siècle, une de ces âmes généreuses et altiè'res qui marquent le niveau moral d'une époque et sont l'honneur d'une littérature. Ou plutôt, Alceste ne serait-ce point Molière lui-même, Molière tâchant d'être honnête homme et n'y pouvant réussir à son gré, victime d'une coquette, persécuté pour sa franchise, et se vengeant de tout et de tous avec son seul génie, en léguant à la postérité le souvenir immortel de ses souffrances intimes? £t qui donc pourrait douter de la prédilection secrète du poète et de l'ironie amère contenue dans cette énigmatique accusation de misanthropie qu'il s'adresse à lui-même? N'a-t-il pas voulu que cette grande âme, à qui l'on reproche tant sa bizarrerie, restât, par le seul et naturel effet de sa supériorité morale, maîtresse de la situation finale et du cœurde trois femmes? Qui d'ailleurs, après avoir souri involontairement d'une ou deux brusqueries de cet homme d'élite, n'éprouverait à la fois le besoin d'admi-

rer respectueusement une si rare loyauté et un si extraordinaire enthousiasme pour le bien? Non, ce n'est point cette noble et rare nature qui sort condamnée de la pièce, c'est la société elle-même, reconnue et déclarée incapable de conserver dans son sein cette incorrigible vertu. Je suis donc très-décidément contre Philinte et tout à fait pour Alceste. Mais encore dois-je avouer qu'Alceste paraît comique, parce que la pensée de Molière est ironique. Il n'a sans doute que l'apparence du ridicule, mais il en a l'apparence, et, de quelque façon que l'on juge sa loyale et chevaleresque passion pour la sincérité, c'est cette passion qui fournit toute la matière de la comédie. * Veut-on ne pas s'en tenir aux chefs-d'œuvre, mais descendre jusqu'aux œuvres d'essai ou de commande. La méthode de l'écrivain ne va plus être.partout aussi bien fixée ni aussi sûre d'elle-même. Cependant, à peu près dans chaque pièce, nous allons encore retrouver la domination intérieure d'une, passion ridicule. Voyez déjà r Étourdi ou les Fâcheux. Un travers unique, l'étourderie ou l'importunité, en fournit le grand ressort. Qu'est ce que Y École des maris et VÉcole des femmesy malgré leur titre pédagogique, sinon une étude en deux parties sur le même vice, l'égoïsme dans la vie en général et dans le mariage en particulier? Arnolphe et Sganarelle remplissent les deux comédies de leur tyrannie préventive. Don Garde de Navarre, le Sicilien, ne sont-ce pas là encore deux pièces où tout est concerté pour la manifestation et le châtiment d'un unique défaut, la jalousie? George Dandin, n'est-ce pas aussi le type du mésallié, monsieur de Pourceaugnac, celui du mal-appris, la comtesse d'Escarbagnas, celui de la provinciale ridicule? Dans F Amour médecin^ dans le Médecin malgré lui, ne voyons-nous pas encore l'exercice même de la médecine assimilé à un ridicule par la fantaisie du poëte? Je le répète donc, c'est à peine si quelques improvisations

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imitées d'auteurs étrangers ou composées sur de royales indications, telles que le Dépit amoureux ou les Amants magnifiques^ se dérobent à ce genre et à cette forme d'unité. Il y a deux moyens surtout que Molière emploie pour projeter ainsi le plus de lumière possible sur un type unique. Il aime d'abord à différer l'entrée en scène du personnage principal, afin de laisser le temps aux autres de nous le dépeindre tout en causant, ce qui naturellement ne fait que surexciter notre impatience. A la vérité, cette habitude n'est pas absolue. Argan et Alceste occupent la scène dès le lever du rideau. Mais la savante Philaminte ne fait sa première entrée sur le théâtre qu'après y avoir été précédée et, pour ainsi dire, préparée par sa fille aînée et sa sœur, qui marquent comme les deux premiers degrés de ce pédantisme féminin dont elle est l'incarnation suprême. M. Jourdain ne se montre à nous qu'après que le maître de musique et le maître à danser nous ont donné à l'avance une légère esquisse de son personnage. Harpagon ne parait qu'à la suite de son fils, de sa fille et de son intendant, et lorsque nous sommes déjà habitués à le considérer comme celui de qui dépend le sort de tous les autres *. Pendant que monsieur dp Pourceaugnac est en train de débarquer du coche qui l'amène à Paris, l'aversion perspicace de Julie nous permet de pressentir déjà toute la grossièreté du gentilhomme limousin que Sbrigani achèvera de nous faire connaître. Mais c'est surtout dans le Tartuffe que l'apparition tardive du scélérat semble n'avoir été calculée que pour relever encore l'importance de son rôle. Les deux premiers actes sont remplis par son absence. Tout ce qui se dit ou se fait n'a pour objet que lui. C'est lui que les uns défendent, c'est lui que les autres cen-

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