Voy. le marquis dans le Joueur
238 CHAPITRE ÎU.
Molière une nouveauté sur le théâtre. A la vérité, il y a aussi deé épreutes dans le tliéâtre d'Aristophane, et l'on peut même dire assez justement que chacune de ses comédies est tomme une pierre de touche à laquelle il souniet tantôt uq projet d'utopie, pour en montr-er les inconvénients, tantôt un projet de réforme ou de révolution âristocrdtique, pour fen faire ressortir tous les avahtages. Mais qui ne conviendra tiéanmoirts que ces expérimentations fantastiques que subissent tour à tour chez Aristophane les grands desseins, les grandes éventualités de la politique athénienne, n'ont rien decomtiitmni de comparable, soit pour la forme, soit poiir riutention, avec la feinte que Molière réserve pour la fin de sa pièce et destine à démasquer un coquin ou une coquette? Ce qui achève, au reste, de caractériser Torigina- Uté de celte conception chez le poëte français, c'est que les épreuves qu'il imagine produisent en général un effet double et contraire, et n'abaissent une personne qU'afin d'en élever une autre. C'est presque toujours une arme à deux tranchants, grâce à laquelle les bons se trouvent connus et récompensés par le coup même qui décèle et punit les méchants. C'est ainsi que, dans le Malade imaginaire ^ la mort que simule Argan sur le conseil de Toinétte sert à mettre au jour non-seulement l'odieuse hypocrisie de Béline, mais aussi la tendresse sincère d'Angélique. C'est ainsi que, dans VÉcole des maris, la perquisition faite par le commissaire achève de montrer à la fois quel est le bon et le mauvais des deux systèmes d'éducation adoptés par les deux frères pour leur pupille. C'est ainsi encore que, dans les Femmes savantes, dans le Tartufe même, la bassesse dd faux savant et du faux dévot nous apparaît juste en môme temps que le noble désintéressement de Clitandre et le loyal dévouement de Valère. D'autres pièces, il est vrai, ne nous présentent qu'une épreuve isolée. Je citerai notamment les Fâcheux^ où une heureuse rencontre permet à
Eraste de prouver soh courage, et le Misanthrope, où un contours de ressëntîmentà finit par iriiposer à Alceste Tobligation d'y voir clair datis l'âme de Célimène. C'est encore une épreuve qui forme le dénoûment, ou plutôt le fond de Don Garde et de V École des femmes. Qu'est-ce en eflFet que chacane de ces deux pièces, sinon une longue et décisive épreuve qui se poursuit sur la patience du pi'îrice de Navarre et suf l'ingénuité d'Agnès?
Cette trarisformation de la reconnaissance pure et simple en une épreuve psychologique est encore plus fréquente dans le théâtre de Holberg que dans celui de Molière. Plus d'une fois même l'expérience y commence assez tôt et y dure assez longtemps pour occuper à peu près toute la pièce, et fournir ainsi l'exemple de dénoûments se confondant avec l'intrigue elle-même. Maître Gerfde Westphalie et Jeppe de Bjerg sont dans ce cas. La p^emiè^e de ces pièces nous expose tous les efforts que fait, pour se débarrasser de son travers, un incorrigible bavard. L'autre nous peint les dangers qui peuvent résulter pour un homme grossier et incuite d'une trop subite élévation. Ailleurs , l'épreuve» au contraire, ne dure qu'un moment. Dans Erasmus Montanus, c'est un jeune pédant qu'un simulacre d'enrôlement forcé ramène au respect de ses parents. Dans Jacob de Tyhocy c'est un combat grotesque qui révèle à la fin la lâcheté du héros comique. Dans le Balmasquéi c'est une lettre contenant une fausse nouvelle qui réveille chez un père les plus vifs instincts de condescendance et d'affection paternelle. Mais en déflnitive, malgré ces variantes, qu'il était juste de noter, le plus souvent, c'est la double épreuve de Molière que Holberg emploie. La République y le Philosophe imaginaire nous montrent déjà le contraste dé faux hommes d'État et d'un faux philosophe, trahissant de plus en plus leur ignorance, à mesure qu'éclatent davantage la modestie et le mérite de leurs rivaux. Ce n'est point là^ cependant,
que je veux prendre l'exemple que je vais citer. La scène finale des Femmes savantes^ celle où Trissotîn, confondu par les deux fausses nouvelles apportées à dessein par Ariste, cède Henriette à Clitandre, se retrouve jusqu'à deux fois dans le théâtre danois , d'abord dans Pernille demoiselle pour un jour y avec quelques traits de plus et aussi, par contre, quelques traits de moins, comme c'est toujours, au reste, l'habitude du poète ; et ensuite dans VHeureux naufrage. C'est cette dernière imitation qu'on va lire ici. Il est vrai qu'on y verra mis en action le contenu des deux lettres que Molière fait simplement lire par Ariste. Mais l'analogie du caractère principal rendra encore plus sensible l'analogie évidente de la situation.
RosiFLENGius*. Ah, voici que j'aperçois les chers parents de ma future femme! Salvete plurimvm.
Pernille (à pari). Que diable veut-il donc faire avec ses salvete?
Jeronimus. Soyez le bienvenu, seigneur magister? J'ai fixé le mariage à trois jours d'ici. Il devait se faire plus tôt, mais j'attends l'arrivée d'une riche cargaison qui me permettra de vous faire quelques présents.
Pernille (à part). Maintenant il est temps que Henrich, qui se tient tout prêt, se montre céans. (Haut,) II me semble qu'on vient de frapper. Il faut que j'aille voir à la porte.
RosiFLENGius. De grâce, monsieur, ne parlez point de présents. Le bonheur d'entrer dans une famÛle aussi vertueuse est bien assez pour moi.
Jeronimus. Bon, bon, monsieur mon gendre, je sais bien ce que j'ai à faire.
Pernille {rentrant à la hâte). Ah, ciel! quel malheur!
Jeronimus. Qu'est-il donc arrivé? Je ne puis pas croire que tu aies vu un spectre en plein jour.
Pernille. Ah! ciel, quel malheur!