VHeureux naufrage. Acte IV , scône m
Jeronimus. Si tu as rencontré un spectre, nous avons céans un saint homme à qui il sera facile de le chasser de la maison.
Pernille. Ah ! ciel, quel malheur !
Jeronimus. Mais parle dooc! 'Dequoi s'agit-il?
Pernille. Non, je suis hors d'état de parler. Il y a dehors un matelot qui vous dira tout.
Jeronimus. Le mot de matelot me met la mort au cœur. Je redoute maintenant qu'il ne soit arrivé malheur à mon navire Fais-le entrer.
Henrich {haMllé en matelot). Monsieu, zé vous apporte une mauvaise nouvelle ^
Mâgdelone. Ah! je me sens toute tremblante.
Jeronimus. Qu'est-ce donc, mon ami?
Henrich. Monsieu, votre navire z'est perdu.
Jeronimus. Quoi! Mon vaisseau aurait péri!
Henrich. Oui, monsieu. {Jeronimus^ Mâgdelone et Pernille sanglotent. Henrich tire son mouchoir et continus en pleiin rant.) H y a six zours que lé malheur z'est arrivé.
Jeronimus. Où cela?
Henrich. Eh bien, dans lé Cattégat, entre minuit zet une heure. {Us sanglotent tous de rechef.)
Jeronimus. Mais n*a-t-on rien sauvé du tout?
Henrich. Lé navire, Téquipaze et la cargaison, tout z'a été englouti dans lé mer. Zé zouis lé seul qui se soit sauvé. {Ils se remettent tous à sangloter.)
Jeronimus. Hélas, malheureux que je suis ! Comme la fortune s'est jouée de moi! Me voici tout d'un coup, d'homme riche que j'étais, réduit en un tel état que je dois craindre pour ma liberté. La seule chose dont je puisse me réjouir maintenant, c'est que voilà au moins ma fille établie comme il faut. Ah, mon cher gendre !
Rosiflengius. Ce malheur est-il donc si considérable?
Mâgdelone. Sans doute. Nous voilà tout à fait ruinés.
1. La langue que Holberg fait parler ici à Henrich est un mélange de mauvais danois et de platt-deutsch.
' RosiFLE)T6ius. Gela me fait le plus grand chagrin da monde.
Magdelone. Nous voilà tous bien à plaindre, vous-même aussi bien que nous autres.
RosiFLENGius. Je ne sais pas bien exactement ce que vous voulez dire par là, madame?
Magdelone. N'êtes-vous donc pas tout autant à plaindre que nous?
Éosiflengius. Non pas, madame. Vous êtes bien davantage à plaindre.
Magdelone. Oui, sans doute. Mais un malheur qui frappe notre enfant vous frappe aussi.
RosiFLENGius. Ne prenez pas en mauvaise part la nécessité où je me trouve de vous quitter. J'ai aujourd'hui une masse d'affaires.
Magdelone. Ah, ciell Pouvez* vous bien nous quitter dans une pareille conjoncture?
RosiFLENGius. Il faut savoir vous faire à votre sort.
Magdelone. Restez donc avec nous, afin que nous puissions nous consoler les uns les autres, car le malheur qui nous frappe vous frappe aussi vous-même, cher gendre.
RosiFLENGius. Yous m'appelez votre gendre. Gela est fort bien, mais....
Magdelone. Que veut dire ce mais?
RosiFLENGius. Mais ceci est un de ces événements qui rentrent un peu daas Cd que nous autres savants nommons pro-
Magdelone. N'êtes-vous donc pas notre gendre?
RosiFLENGius. G'est ce que je ne saurais dire. C'est là un de ces cas où il nous faut prendre conseil du ciel. Dans une circonstance aussi grave nous ne pouvons rien entreprendre de nous-mêmes.
Magdelone. Quoil n'avez-vous donc pas déjà consulté le ciel pour nous demander notre fille?
RosiFLENGius. Yoilà j ustemcut ce que je déplore, madame! C'est de n'avoir pas cette fois-ci consulté le ciel, ce qu'assurément j'eusse dû faire dans une circonstance aussi grave. Per-
sonne ne devrait jamais manquer à cette obligation ! Aussi j'espère, madame, que vous m'accorderez le temps de la remplir. Si je trouve que le ciel a positivement résolu la chose, votre fille pourra me convenir tout aussi bien qu'une autre.
Mâgdelone. Ciel! Quelle honte et quel outrage pour nous!
RosiPLENGius. Je n'ai pour vous, madame, ni pour votre fille aucun mépris. Chacun a sa valeur. Mais....
Mâgdelone. Mais pensez- vous que le ciel puisse voir avec plaisir que Ton manque à sa promesse ?
RosiFLENGius. Hé, madame, tout ce qui touche le ciel, c'est précisément ce que je sais ex. professa y et ce sont là de ces choses auxquelles vous n'entendez rien, madame.
Jeronimus. Voilà un exemple de ce qu'est le monde !
Pernille. N'ayez nul souci. Il faudra bien qu'il épouse mademoiselle, dût-il en crever de dépit !
RosiFLENGius. Vous êtes trop misérable pour me contraindre, jeune fille !
Jeronimus. Nous vous apprendrons bien ce que c'est que de vouloir faire affront à une honnête famille.
RosiFLENGius. Misère et orgueil vont volontiers de compagnie.
Pernille. Puisses-tu attraper quelque bonne fièvre, méchant poëte bossu! Ma maîtresse a trop de qualités pour tomber jamais entre les mains d'un coquin difforme comme toi!
RosiFLENGius. Si elle a trop de qualités pour moi, pourquoi alors me la jeter à la tête? Ce ne sont pas les bonnes marchaùdises qu'on force les gens à prendre.
Pernille. De grâce, monsieur Léandre et mademoiselle, venezicil {A Eleonora.) Voyez un peu ce traître qui par ses manœuvres a commencé par vous séparer de votre bien-aimé ! Maintenant qu'il vient d'apprendre que le navire de monsieur, où toute sa fortune était engagée, a péri, le voilà qui se met à changer de projet et à dire des impertinences à monsieur et à madame .
Léandre. Ciel! Quoi! notre navire est perdu?
Jeronimus. Oui, et voilà l'un des matelots, le seul qui se
soit sauvé. Ge traître n'a pas plus tôt eu appris la nouvelle qu'il s'est mis à parler avec mépris de ma fille.
Eleonora. Quoi? est-il possible qu'en un seul jour je perde deux prétendus?
RosiFLENGius. Il VOUS ost tout loisible de conserver le premier.
Eleonora. Hélas non ! Vous Tavez fait si méprisable aux yeux de mes parents que jamais il n*osera revenir ici.
RosiFLENGius. Tout co que j'ai fait, je ne Tai fait que pour plaisanter.
Eleonora (pleurant). Non, de grâce, seigneur magisterl Prenez-moi, ou bien jamais de la vie je ne pourrai me marier.
RosiFLENGius. Point. Je suis votre très-humble valet.
Eleonora. De grâce, seigneur magister, par bonté pour moi!
RosiFLENGius. Fi donc, fi, vous montrez vraiment un peu trop d'empressement pour le mariage.
Eleonora. Vous craignez peut-être, seigneur magister, d'avoir k contribuer au payement des dettes de mon père.
Pernille. Ehl pure bagatelle 1 Je suis sûr que notre maître ne demandera rien qu'une caution, tout au plus pour deux mille rixdalers.
RosiFLENGius. Qu'il aille au diable avec sa caution I
Eleonora. De grâce, seigneur magister, prenez-moi.
RosiFLENGius. Laisscz-moi tranquille, vous dis -je.
Philemon {arrivant). J'ai entendu un tel vacarme du dehors que, bien que mes pieds ne dussent plus franchir le seuil de cette porte, je suis entré cependant par curiosité pour apprendre....
Magdelone. Hélas 1 mon cher monsieur Philemon, j'espère que vous prendrez part à notre afQiction.
Philemon. Madame, quoique vous n'ayez jamais pris part à mon affliction, quoique vous m'ayez montré même du mépris, ce n'en serait pas moins pour moi un véritable chagrin qu'il fût arrivé quelque malheur à votre famille.
Magdelone. Ah 1 le brave jeune homme! Il eût mérité un meilleur traitement de notre part.
Philemon. Mais qu'est-il donc arrivé, dites- moi, mes bons amis?
Jeronimus. Hélas, monsieur Philemon, ce matelot que voici vient de m'apporter les nouvelles les plus tristes du monde. Mon navire avec toute la cargaison précieuse qu'il contenait a péri; et cet hypocrite n'a pas eu plus tôt appris ce malheur qu'il s'est mis à affecter le plus grand mépris pour ma famille. Lui, qui jusqu'ici nous élevait jusqu'aux nues, nous traite maintenant, ma femme et moi, comme des gueux. Il repousse ma fille qu'il feignait encore tout récemment de tant aimer. Âh 1 monsieur Philemon, quelle grosse faute j'ai faite en me laissant abuser par les fausses apparences de sa vertu !
Philemon. Seigneur Jeronimus, et vous aussi, madame, quoique vous n'ayez mérité rien de bon de moi et qu'au contraire vous ayez mal récompensé ma fidélité, toutefois, comme maître Rosiflengius renonce entièrement k ses prétentions, je vous demande encore à entrer dans votre famille.
Rosiflengius. Ma foi, monsieur, c'est de tout mon cœur que je vous la cède. Tenez, touchez là.
Magdelone. 11 importe peu vraiment que le maraud renonce ou non à ses prétentions. Si jamais il a eu des droits sur elle, il les a perdus lui-même par son manque de foi.
Rosiflengius. Osez- vous bien appeler maraud un savant tel que moi?
Philemon. Ma chère dame, modérez un peu votre légitime emportement.
Rosiflengius. Je vois clairement qu'on veut me perdre. Il vaut mieux que je m'en aille.
Phu.emgn. Attendez seulement un peu, monsieur le magister, pour voir comment tout ceci finira. Il ne vous sera fait aucun mal.
Rosiflengius. Je vous remercie, monsieur.
Philemon. Écoutez maintenant ce que je veux faire, seigneur Jeronimus. Vous pourrez d'après cela apprendre tout de suite à nous connaître tous les deux. L'amour que je me sens pour votre fille est un pur et véritable amour, et, comme ir n'est point fondé sur l'intérêt, le malheur qui est arrivé à votre fa-
mille est incapable de le refroidir. Je veux, en bon gendre^ vous aider de ma fortune, tant qu'il restera quelque chose à ma disposition. (Jeronimus et Magdelone Vembrassent tour à tour, Pernille les imite,)
Pernille. Eh bien, mademoiselle! Gomment, vous restez là tout 3 indécise? foulez-vous donc être la dernière? {Eleonora embrasse aussi Philemon.) Donnez- vous donc tous les deux la main, afin que le pédant puisse être témoin lui-même de vos fiançailles.
RosiFLENGius. C'est avec plaisir que j'en suis témoin maintenant, et je vous en félicite. (Philemon et Eleonora se donnent la main, les parents les imitent,)
Pernille. Tenez, voilà aussi ma main, et je vous atteste bien que Lucifer lui-même avec toute sa ruse ne vous séparera pas.
Henrich. Zé vous félicite-z-aussi, monsieur et mademoiselle.
Philemon. Mais -dites-moi, quartier-maître, où donc a eu lieu le naufrage?
Henrich. Zé né souis point quartier-maître, monsieu, zé né souis que matelot. Lé malheur est z'arrivé dans lé Gattégat, et zé pouis assurer que lé capitaine, il n'y a point z'eu dé sa faute, car, durant lé peu de temps que zé navigué avec lui, zé pouis vous zurer que lé capitaine Adrien, était lun des plous z'habiles capitaines que z'a'ie zamais servis.
Jeronimus. Qu'est-ce que cela? Mon capitaine ne s'appelle pas Adrien. Mon capitaine à moi s'appelle Gomélius Jansen.
Henrich. Non, monsieii. Gornélis Jansen, z'est lé capitaine dé monsieu Zéronim us. Mais lé capitaine Adrien commandait lé navire qui pour lors z'était appartenant à mosieu.
Jeronimus. Mais qui donc est votre maître?
Henrich. Mais parbleu, c'est monsieu 1 Zé souis bien que diable I dans lé maison dé Glaes Petersen?
Jeronimus. Ah ciel! Qu'entends-je là? Glaus Pedersen est mon voisin, et moi, je suis Jeronimus.
Henrich. Serait-il possible?Zé né connais pas cette ville. Z'ai demandé mon maître Glaes Petersen, et Ton m*a z'indiqué
cette maison. Mais si c'est ici zellé dé monsieu Zérpnimuâ, zé lé pouis féliciter, car son navire z'est en rade.
Je ne veux pas m'en tenir à ces trois espèces de dénoûments qui ne sont en réalité que trois espèces de reconnaissances. On a souvent fort accusé l'extrême invraisemblance de quelques-uns des dénoûments de Molière; mais, à mon avis, on n'en a point assez souvent remarqué Textrême variété. Molière a introduit dans la comédie régulière, comme moyens de solution, une notable quantité de combinaisons fort imprévues, depuis le libre choix d'une personne maîtresse d'elle même, comme dans la Princesse (TÉlidey jusqu'à l'intervention de la forcti purement brutale, comme dans le Mariage forcé. Ailleurs, dans la Criti^ que de r École des femmes^ dans V Impromptu de Versailles 9 une simple nouvelle attirera tous les personnages à la fois hors de la scène, soit pour aller dîner, soit pour aller remercier le roi, et mettra fin à la comédie, faute de comédiens. Il ne serait peut-être pas impossible de retrouver dans Holberg des dénoûments analogues à ceux-là. Je me bornerai à parler ici de deux autres sortes de dénoûments que je crois originaux, et qui reviennent plusieurs fois chez lui et chez Molière.
Le premier de ces deux dénoûnients, c'est le déguisement de Léandre pour enlever la jeune fille qu'il aime. On n'a qu'à se rappeler le Médecin malgré lui, Térence, dans Y Eunuque, semble déjà sur la trace de ce stratagème comique. Il nous y représente un jeune homme qui, grâce à un travestissement plus propre que tout autre à donner le change sur ses véritables intentions, pénètre jusqu'à la jeune fille dont il est épris. Jusqu'ici il n'y a entre les deux amants des deux pièces que la différence d'un apothicaire à un eunuque, car en réalité leur plan et leur conduite sont absolument identiques. C'est à partir du moment où leur dé-
guisementlcs a conduits jusqu'à l'objet de leur tendresse, que cesse la similitude. Le dénoûment du comique latin est fout brutal, et le jeune homme ne devient mari que parce que, selon toute probabilité, il doit devenir père. Il suffit, au contraire, à l'écrivain français de compromettre un seul instant la jeune fille par une simple apparence d'enlèvement pour forcer le consentement du père. Molière n'est donc nullement redevable à Térence de l'idée de cette fuite finale qu'il a employée successivement dans VÉcole des femmes f dans le Médecin malgré lui, dans Monsieur de Pourceaugnac et dans le Sicilien. Il est, j'en conviens, possible que, bien avant le Médecin malgré lui, plus d'un auteur comique se fût déjà servi de la crainte d'un scandale pour peser sur la volonté d'un père ou d'un tuteur. Mais ce qui m'importe après tout, ce n'est pas que Molière ait été précisément le premier à faire usage de ce dénoûment comique, c'est qu'ill'a mis dans une pièce qui a survécu au théâtre. Depuis Homère, c'est un des privilèges traditionnels des hommes supérieurs que d'acquérirpeu à peu, par je ne sais quel droit de prescription attaché au génie, la pleine propriété des dépouilles anonymes qu'ils ont pu faire. C'est donc bien au compte de Molière que nous pouvons inscrire le dénoûment de deux comédies de Holberg, le Bal masqué et le Voyage à la source. On n'aura aucune difficulté à reconnaître de quelle pièce de Molière Holberg a tiré le premier.
Jeronimus* (5e tournant vers sa maison). Allons, dépêchezvous, vous autres, et prenez-moi en route quelques hommes de la police avec vous.
Léonard. Que diable est-il donc arrivé? Hé, cher compère? Ya-t-ilquelque malheur?
Jeronimus (à Léonard). Serviteur, monsieur mon compère. (A ceux du dehors.) Et promettez-leur un bon pourboire.