‹ Holberg considéré comme imitateur de MolièreChapitre 49 sur 78 · DES ANALOGIES DU STYLE · texte numérisé non relu

DES ANALOGIES DU STYLE

On me permettra de placer ce chapitre sous la protection de la célèbre définition que Buffon a donnée du style dans son discours de réception à l'Académie. C'est bien moins en effet dans la construction grammaticale de la phrase et le choix habituel des mots que dans le mouvement général des discours prêtés aux personnages et le ton de la plaisanterie que j'entreprendrai de faire sentir, sur ce terrain nouveau, la parenté des deux poètes. Recherchons-la tout d'abord dans la conduite des scènes.

L La grande nouveauté apportée par Molière dans Tart de conduire une comédie, c'est qu'au besoin il sacrifie un peu de la vraisemblance et du naturel dans le style pour produire plus sûrement l'effet comique. L'effet comique, on le sait, natt surtout de l'inattendu, de l'extraordinaire, de toute brusque déviation de la ligne droite, de toute violente exception à une règle fixe. Plus nos prévisions seront

déconcertées, plus aussi la puissance comique du dialogue sera grande. C'est justement ce talent de déconcerter les prévisions du spectateur qui me paraît porté chez Molière à un degré tout nouveau de force et d'originalité. Je n'entends point évidemment dire par là que Molière n'ait rien trouvé avant lui. Il est incontestable qu'il a dû beaucoup aux traditions de la comédie populaire de son temps, à cette verve d'esprit naturel qui courait alors de carrefour en carrefour et s'épanchait sur de grossiers tréteaux en improvisations comiques. Déjà aussi, dans Plaute, il y a plus d'un artifice de langage destiné à faire rire, plus d'un procédé employé pour jeter le comique dans le mouvement du discours. Mais, de même que les vives saillies et les rencontres d'esprit des farceurs en plein vent avaient besoin d'être soumises à une préparation plus savante, de même il est à remarquer que la plupart des jeux de scène ou des antithèses piquantes de la comédie latine ne donnent pas tout ce que le poète en aurait pu exprimer d'étrange ou de contradictoire. La situation cesse avant d'avoir été épuisée, le trait tombe à terre avant d'avoir frappé au but. Une sorte de timidité a retenu l'écrivain sur la pente de l'effet comique. On sent que, s'il eût voulu continuer dans le même sens tel ou tel discours, il n'eût point manqué de provoquer les plus vives manifestations de notre gaieté. Mais, soit qu'il n'ait point aperçu la nécessité d'outrer un peu davantage pour produire un effet assuré, soit qu'il n'ait point voulu acheter cet effet aux dépens du naturel , en somme, il s'est arrêté assez à temps pour ne pas forcer la nature, mais aussi un peu trop tôt pour forcer le rire.

Ce qui sépare Molière de Plaute, c'est donc l'art de préparer de loin ou même de produire par des moyens un peu artiflciels les effets comiques du style. Avant tout le monde et mieux que personne l'auteur du Tartuffe sut deviner et mettre en usage cette loi de la perspective et du grossisse-

ment théâtral. Il disciplina le dialogue en lui imposant la contrainte ingénieuse d'une marche imprévue et féconde en surprises. De là ce^ situations prolongées ou brusquement renversées, de là ce relief excessif donné aux contrastes de toute nature, de là ces révolutions du dialogue qui dans la comédie latine n'étaient encore que des évolutions. Toutes les figures de langage prennent ou plutôt affectent chez Molière une régularité et une précison singulières. Il en est quatre surtout que nous verrons sans cesse revenir et d'où il tirera la plus grande variété d'effets : le contraste, la symétrie, la réitération, et la contradiction. Au fond, ces quatre grands ressorts n'en font que deux. Mais le poète saura les multiplier en les combinant entre eux, et les déguiser avec toute la souplesse du vrai génie. L'ironie enfin lui sera d'un secours merveilleux. Mais je ne veux point insister davantage sur ces généralités préalables, et des citations feront mieux comprendre ce que sont ces effets comiques perfectionnés par Molière et transportés par Holberg sur la scène danoise.

On ne saurait attendre de nous que nous rapprochions pêle-mêle toutes les scènes dignes à un litre quelconque et susceptibles d'une manière ou d'une autre d'être rapprochées. Qu'on nous permette donc de faire un peu d'arbitraire , ce qui est quelquefois le seul moyen d'avoir un peu de méthode. Il sera à la fois et plus clair et plus court de borner notre examen comparé à trois espèces de situations, en grande abondance dans tous les théâtres comiques du monde. Ces trois espèces de situations sont les visites , les querelles et les quiproquos. Commençons par les visites.

Il n'y a guère de visites dans la comédie latine. La raison en est fort simple : pour recevoir des visites, il faut être chez soi. Or, dans Plante comme dans Térence, nous n'apercevons sur la scène qu'un bout de maison, une

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sorte de pignon latéral dont une muraille a été enleyée, et à l'intérieur duquel nous pouvons encore au besoin sui'vre les incidents qui ne sauraient absolument se passer que dans un endroit couvert, une orgie, par exemple. Mais la comMie, pour s'être réservé ce pied à terre à l'abri des intempéries de l'air et de la curiosité des passants, ne s'en joue pas moins pour cela sur la place ou dans la rue. C'est là que se trouvent les gens qui se cherchent, c'est là qu'ils se disent ce qu'ils ont à se dire, c'est là en un mot que tout se décide. Il n'y a donc, au fond, que des rencontres, et pas de visites. Avec Molière, au contraire, surtout avec le Molière de la fin, non-seulement la comédie ne se joue plus d'ordinaire que sous un toit et entre quatre murailles, mais encore il y a presque toujours, au centre môme de l'action, un ensemble de visites, une assemblée générale d'étrangers de passage, qui est la scène capitale, sinon tout à fait la scène décisive. C'est ce qui correspond déjà, dans le mécanisme de la comédie de Molière, à l'acte du bal, cet acte inévilable de la comédie contemporaine, où s'engage le conflit général, la mêlée suprême des intérêts et des passions. Le Tartuffe ferait presque la seule exception importante à cette habitude du génie de Molière.

Feuilletons en effet son théâtre au rebours de l'ordre chronologique. Au second acte du Malade imaginaire^ nous trouvons la visite de M. Diafoirus et la présentation solennelle de son fils Thomas. Au troisième acte des Femmes sûr vantesy nous voyons Trissotin en visite présenter Yadius. La Comtesse d'Escarbagnas nous permet d'apprécier les civilités provinciales et les compliments mêlés de soupirs de M. le Conseiller et de M. le Receveur. Dans le Bourgeois gentilhomme, je trouve, au quatrième acte, Dorante et Dorimène assis à la table de M. Jourdain, la seule, soit dit en passant, que l'on trouve servie et occupée dans tout le théâtre de Molière, si l'on en excepte la scène du souper de Don

Juum^ scène imposée par la légende espagnole. Dans VAvarej au troisième acte, Frosine amène avec elle Mariane, dont Tarrivée est depuis longtemps attendue. La fameuse consultation de Y Amour médecin en remplit presque tout le second acte, et c'est également au second acte du Misanthrope que vient se placer la brillante réception où Gélimène laisse si librement s*épancher sa verve moqueuse. Il n'y a donc guère, je le répète, que les pièces qui se jouent tout à fait en plein air où manque quelque scène de ce genre, destinée à ranimer et à précipiter le cours de l'action par le concours et l'influence des gens du dehors.

Ainsi que Molière, Holberg qui, nous le savons, retire le plus souvent la comédie de la place publique , devait également, par le comoiode expédient des visites, la tenir en communication avec le reste de la famille et avec la ville. Il y a même chez lui quelquefois une aflluence véritable de visiteurs de toute espèce, venant faire des visites de toute sorte. Seulement, en général, il ne réunit point, comme le fait son maître, la plus grande partie de ces visiteurs en une seule visite, mais de préférence les dissémine à travers la pièce. Il substitue» en d'autres termes, à la scène des visites une succession de visites, et reçoit une à une les personnes que Molière et Gélimène eussent reçues plus volontiers à la fois* Je trouve dans son théâtre des pièces en cinq actes qui ne se composent point d'autre chose que du mouvement de va-et-vient de personnes étrangères à la maison, et qu'on pourrait pour cette raison appeler des comédies de visites. La Critique de VÉcole des femmes est déjà, dans de modestes proportions, une conception de ce genre. Mais on ne saurait la comparer pour la variété et l'effet à la Chambre de raccouchée qui n'est tout entière qu'une procession interminable de grotesques. Le Ferblantier politique, le Petit paysan en gage sont encore des comédies où les visites abondent. Faisons un choix

parmi celles qui nous sembleront spécialement propres à surprendre Holberg sur les traces de Molière.

Voyons d'abord un futur mari faire sa première visite dans la famille où il désire prendre femme. L'auteur du Malade imaginaire et de la Comtesse (TEscarbagnas n'a pas certes le premier épié et raillé un amoureux ridicule pendant le cours d'une déclaration emphatique. Je ne pense pas cependant qu'on lui puisse contester l'originalité de la scène où Thomas- Diafoirus, dûment autorisé par Argan, vient mettre respectueusement son cœur et sa thèse aux pieds de cette judicieuse et charmante Angélique qui tranche d'un mot si simple et en méœe temps si profond toute la querelle des anciens et des modernes. L'entêtement égoïste d'un père qui prétend contraindre sa fille à l'extrémité d'un mariage qu'elle repousse ; la compassion secourable de la servante qui, tout en cherchant à dessiller les yeux de son maître, ne se prive pas du plaisir d'agacer le prétendu; l'effacement discret et la résistance toute passive de la jeune fille menacée dans la liberté de son cœur : ce sont là des traits qui distinguent suffisamment cette scène de présentation et constituent son originalité. Ce n'est point un étudiant en médecine que nous allons tirer du théâtre de Holberg pour le confronter avec Thomas Diafoirus. Ce sera ce poète ou écrivain public que nous avons déjà vu deux fois, pauvre hère déjeunant d'une médisance rimée et soupant d'un sonnet adulatoire, ce Rosiflengius enfin que nous avons comparé à Trissotin. On pourra par conséquent se figurer ici Trissotin demandant la main d'Henriette dans une scène que Molière a omis d'écrire. Je prends seulement cette fois, contre mon habitude de fidélité scrupuleuse, la liberté de retrancher quelques détails assez peu faits, ce me semble, pour la juste délicatesse d'oreilles françaises.

Jeronimus^ Ma fille, je t'ai donné un peu de temps pour te défaire de ta folie, et te laisser considérer en toi-même ce que c'est que de résister à des parents qui cherchent à détourner un malheur, dans lequel tu veux toi-même te précipiter. Voici un brave jeune homme que je t'ai choisi, que tout le monde aime, et qui est en état de te pourvoir de tout comme il faut, tandis que l'autre est haï de chacun, et mourrait assurément de faim, s'il n'avait fait un petit héritage. Voyons, qu'as-tu à répondre à cela? (Eleonora pleure.)

RosiFLENGius. Ah! quelle belle âme I Elle n'a pas eu plus tôt entendu parler de mes vertus, que la voici toute en larmes. Ne pleurez point ainsi, ô la plus adorable des nymphes! Ce n'est encore Ik que le moins qu'on puisse dire de moi.

Eleonora. Ah ! malheureuse que je suis !

RosiFLENGius. G'cst le sentiment de sa folie passée qui oppresse son cœur. Ne pleurez point, ma déesse. C'est Gupidon, ce petit dieu ailé, qui vous a jeté au cœur un amour déraisonnable, lequel a duré jusqu'à ce qu'enfin la déesse qui, dans un char traîné par des cygnes, traverse les airs, c'est Vénus que je veux dire, ait daigné guérir votre blessure, et vous restituer à vous-même.

Pernille (à part). Voilà, ma foi, un diable de langage I

Eleonora. De grâce, mon cher papa, excusez-moi, je me sens tout à fait mal; permettez que je rentre. (Elle sort,)

RosiFLENGius (à part). L'étrange chose que l'amour et l'effet qn'il produit ! Il lui a suffi de me voir pour se mettre à pleurer et se trouver mal.

Jeronimus. Qu'est-ce qui lui est donc arrivé, Pernille?

Pernille. Gela n'est point difficile à deviner. Je voudrais bien voir quelle est la jeune fille qui pourrait regarder un pareil homme, et l'entendre parler par- dessus le marché, sans se sentir le plus grand dégoût. Est-ce là, monsieur, un mari pour votre fille? Que la fièvre le serre !

RosiFLENGius. Qu'est-ce que dit donc là cette fille? Elle a quelque chose de dérangé dans le cerveau.

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