‹ Holberg considéré comme imitateur de MolièreChapitre 50 sur 78 · V Heureux naufrage. Acte l, scène vi · texte numérisé non relu

V Heureux naufrage. Acte l, scène vi

Jeronimus. Ge sont des accès qui lui surviennent de temps en temps. J'en supporte beaucoup, parce qu'il y a longtemps que je l'ai à mon service , et que je la sais d'une grande fidélité.

RosiFLENGius. Dites-moi, petite fille, ètes-vous souvent sujette k ces espèces d*accidents?

Pernille. Et vous, monsieur, ètes-vous souvent sujet à ces sortes de choses?

RosiFLENGius. Je suis toujours le même.

Pernille. Je suis aussi toujours la même.

R031FLENGIUS. Alors vous ne cessez pas d'être folle.

Pernille. Alors vous ne cessez pas non plus d'être fou.

Jeronimus. Je crois vraiment qu'elle a le cerveau fêlé. Holà ! Pernille, me connais-tu?

Pernille. Je vous connais, parbleu! le mieux du monde. Vous êtes mon maître, et le bossu que voilà est un débitant de vers qui n'est pas plus sain d^esprit que de corps, car je gage bien que sa cervelle n'est pas moins contrefaite que son dos.

Jeronimus. Hors d'ici, carogne!

Pernille. De grâce, monsieur, laissez-moi prouver d'abord qu'il est fou.

RosiFLENGius. Ne la battez pas, monsieur. Je suis curieux de connaître en quoi consiste ma folie.

Pernille. £h bien! si un gueux, un dictionnaire vivant comme vous, venait me demander ma main, à moi qui ne suis pas du tout une demoiselle, je le tiendrais avec raison pour un échappé d'une maison de fous. Or, vous prétendez épouser une jeune fille jolie et bien élevée. ErgOy vous êtes fou, et fou à lier.

RosiFLENGius. Ah! monsieur, je n*ai jamais été traité delà sorte jusqu'à présent.

Jeronimus. Hors d'ici, pendarde l Je te défends de remettre les pieds chez moi.

PERNiLiiE. Et je défends, moi, au pédant que voilà de franchir jamais le seuil de notre porte. {Elle sort,)

Magdelone. De grâce, monsieur, j'espère que vous ne nous en voudrez point de ce qui vient de se passer.

DU STYLE. 2lt

RosiFLENGius. En aucune façon.

Jeronimus. Je vous donnerai satisfaction comme il faut. Je vais mettre cette impertinente à la porte, et vous serez mon gendre, en dépit d'elle et de tout le monde. Revenez, monsieur, s'il vous plaît, cette après-dînée^ et nous célébrerons les fiançailles.

RosiFLENGius. Je ne manquerai point de venir.

Je vais montrer maintenant des femmes en visite chez Tune de leurs amies. Il suffira de relire quelques pages du Misanthrope ou de la Critique de VÈcok des femmes^ pour se convaincre que Molière avait indiqué à Holberg tout le parti comique qu'il y avait à tirer de l'envie mutuelle et du bavardage souvent bien peu charitable des personnes de l'autre sexe. Sans doute ce n'est pas le salon de Gélimène qui va nous être rouvert ici, et le ton très-naïvement bourgeois de cette lutte de loquacité et d'indiscrétion nous fera sentir tout de suite que nous sommes fort loin du monde et de la cour de Versailles. Mais quand on compare Holberg à Molière, il faut dès le début ne pas garder là-dessus d'illusions. Sa comédie n'est jamais que la réduction un peu triviale du théâtre gravement bourgeois et familièrement aristocratique qui lui sert de modèle. On ne trouvera peut-être pas non plus une ressemblance tout à fait immédiate entre l'échange de caquets féminins qu'on va lire dans la scène de Holberg et les conversations de Molière auxquelles j'ai fait allusion. On ne manquera pas, pourtant, je crois, de sentir que, dans cette visite qui se fait à Copenhague, il y a d'un bout à l'autre, si Ton veut bien me passer l'expression, comme des miettes de Molière, et que tout ce qu'on y peut relever de plus nouveau , c'est un certain art de déguiser dans les combinaisons d'une mosaïque ingénieuse l'origine des détails empruntés.

Première dame*. N'est-ce point une voiture qui s'arrête à la porte?

Seconde dame. Assurément. Il faut que je coure à la fenêtre pour voir qui c'est. Ah î parbleu ! ma sœur, le mieux pour nous maintenant est de nous en aller. C'est Anne^ la ferblantière, une femme que je déteste souverainement.

Première dame. Et moi, bien davantage encore.

Seconde dame. Tiens, la voici. Regards donc un peu quels airs elle se donne.

Première dame. C'est à n'y pas croire 1 La carogne porte aussi une adrienne'!

Anne {entrant,) Ah ! Quel bonheur ce m'est de vous trouver ici I

Première dame. Où sont d'honnêtes gens, on voit arriver d'honnêtes gens. J'ai eu, ma foi, je ne sais quel pressentiment que j'aurais le plaisir de vous voir aujourd'hui.

Anne. Je vous en demeure fort obligée, madame. L'honneur est pour moi.

Seconde dame. Je me réjouis de tout mon cœur chaqae fois que j'ai l'honneur de vous voir.

Première dame. Moi de même, je vous l'atteste, car précisément à l'instant, madame et mol nous étions là assises, et, en parlant de vous, nous disions : comment donc va cette chère , chère madame Anne la ferblantière? Il y a si longtemps que nous n'avons eu l'honneur de la voirl

Seconde dame. Je puis vous donner l'assurance que je vous aime comme si vous étiez ma véritable sœur. Mais il est vraiment bien malheureux que nous vous voyions si rarement.

L'accouchée. Eh I mes chères dames, voilà bien des compliments. Pourvu qu'ils partent réellement du cœur, tout est pour le mieux.

Première dame. Je puis vous assurer, madame, que je ne

Page 1