‹ Holberg considéré comme imitateur de MolièreChapitre 54 sur 78 · Le Voyage à la source. Acte l", scène vu · texte numérisé non relu

Le Voyage à la source. Acte l", scène vu

Jeronimus. Non point, Dieu soit loué 1 Je n'ai aucun mal, monsieur le docteur. C'est ma fille unique qui vient d'être frappée par un grand malheur. Si vous pouviez, monsieur le docteur, lui être de quelque secours, je....

Henkich. Il faudrait que le mal fût diablement violent pour que je n'y pusse pas porter secours. Je souhaiterais, monsieur, que vous-même eussiez quatre-vingt-dix infirmités et maladies sur le corps, pour vous pouvoir montrer sur vous-même la puissance de mon art.

Jeronimus. Je vous demeure le plus obligé du monde, monsieur le docteur. J'aime encore mieux que les choses soient comme elles sont.

Henrich. Oui, sans doiite. Mais donnez-moi, je vous prie, la permission de vous rompre un bras ou une jambe, seulement pour vous faire voir la promptitude de mes cures?

Jeronimus. Je ne doute en aucune façon de votre habUeté, car l'univers entier connaît le docteur Bombnstus. Seulement je ne veux pas vous incommoder cette fois de semblables bagatelles.

Henrich. Vous pouvez bien dire' en effet : bagatelles. Ce sont là des choses que mon fils, le licencié Théophraste, est capable de faire en un tour de main. Voyons, approchez, monsieur, et laissez-moi faire un essai soit sur votre bras, soit sur votre jambe.

Jeronimus. Non, monsieur le docteur, point cette fois, point cette fois.

Henrich. Laissez-moi alors essayer sur votre garçon d'écurie.

Jeronimus. Oui, voilà qui peut se faire. Ârv, allons, avancetoi vers le docteur.

Arv. Ouais....

Henrich. Approche donc un peu, mon ami. Tu verras comme cela se fait promptement.

Arv. Ouais....

Jeronimus. Quoi, imbécile que tu es! Puisqu'il va te guérir dans le même instant.

Arv. Ouais....

Henrich. Allons, je vois bien qu'il ne veut pas. Mais quel est le mal dont souffre votre fille?

Jeronimus. Elle ne vent plus parler, et tout ce qu'elle dit, elle le chante.

Henkich. C'est la maladie que nous appelons en latin perîsangia, et en grec copissisandwig. J'en ai déjà guéri bien des cas. Il faut que je lui tâte le pouls. (// tdte le pouls de Pernille.) Souffrez vous depuis longtemps de cette folie, ma chère demoiselle? N ayez aucune crainte. Je saurai bien vous guérir.

Pernille. Je vous remercie mille fois, monsieur le docteur. Mais je ne suis pas la malade.

Jeronimus. En effet, monsieur le docteur. C'est ma servante. Qu'on fasse venir ma fille sur-le-champ. {Leonora entre.)

Henrich. Oui, c'est bien cela. Rien qu'au premier regard que mes yeux ont jeté sur elle, j'ai pu voir qu'elle a bien rinfirmité que nous appelons perisangia,

LÉÂNDRE. Papa, faites donc un peu attention à son nez, au circumflex ou dolm malus qu'on y voit.

Henrich. Cela est vrai, mon fils. Le circumflex seul suffit pour faire suffisamment reconnaître que c'est une perisangia. Il faut que je lui tâte le pouls.

Jeronimus. Ne vous plairait-il pas, monsieur le docteur, de déposer votre chapeau? Il vous incommode. Ârv, viens ici prendre le chapeau de monsieur le docteur.

Arv. Ouais....

Henrich. Je crois que ce garçon-là est fou. Veux-tu bien venir ici et prendre le chapeau.

Arv. Ouais....

Henrich. Il a peur de moi. Je resterai de préférence couvert. Avec votre permission, ma chère demoiselle. Oui, voilà bien un pouls qui bat perisangialiter. Tâte-le aussi, licencié, et dis-moi ton avis.

Lé ANDRE. Il me. semble, papa, qu'il y a plus qu'une perisangia. Il ne va pas tarder à y avoir une archisangia,

Henrich. Il est vrai. Le pouls a déjà presque des pulsations archisangiques bien caractérisées. !^ais cela n'est rien. Mon fils saura bien vous guérir, ma chère demoiselle.

Léandre. Oui, je le ferai volontiers, pourvu que vous ayez confiance en moi.

Leonora.

Pour toujours à toi je me fie, Et daDs tes mains remets ma vie, mon sauveur, mon Apollon, Dont seul dépend ma guérison !

Jeronimus. Parmi toute la tristesse que j'éprouve à l'entendre ainsi me répondre en chantant, je me réjouis du moins d'apprendre qu'elle a confiance dans monsieur le licencié.

Pernille. Oui, je gagerais ma tête que monsieur saura bien la guérir.

LÉANDRE. Ce n'est pas une petite avance pour un médecin, qaand le malade a confiance en lui.

Leonora.

Rien qu'à te voir je me console Et sens ma douleur qui s'envole.

Il n'est plus pour moi qu'un bonheur, Celui de te livrer mon cœur.

Pour toujours à toi je me fie,

Et dans tes mains remets ma vie,

mon sauveur, mon Apollon,

Dont seul dépend ma guérison !

Jeronimus. Voilà qui est vraiment aller un peu trop loin. Mais j'ai lieu de croire que c'est un morceau d'opéra. Je remarque, monsieur le docteur, qu'elle est déjà en voie de guérison, car auparavant elle ne chantait rien qu'en allemand.

LÉANDRE. Aussi vrai que j'ai prismes licences danstofutes les formes, elle ne tardera pas à me remercier. D'ici à deux jours, ma chère demoiselle, vous ne manquerez pas de sentir l'effet de ma science.

Leonora.

Pour toujours à toi je me fie, Et dans tes mains remets ma vie, mon sauveur, mon Apollon, Dont seul dépend ma guérison!

HÈUftiCH. n faut que je confère ilri peu avec mon fils sur le traitenaent. Quid tibi videtur, dominus licenciatuSy post moles^ tara senectutem nos habebit humus.

LÉANDRE. Nomen, prcmomerij verbvm, participivm^ supinum, propositio, conjunctio^ interjectio.

Henrich. Adjectivum et substantivum génère numéro et pluraliter.

LÉANDRE. Rusticus in via. Si non vis credere, gusta.

Henrich. Gratias quam maximas ago^ quia quoniam quando.

LÉANDRE. Tune tua res agitur, paries cùm proximus ardet. (Ils s'échauffent toujours davantage.) . Henrich. Alpha beta gamma delta ypsilon ponto basta.

LÉANDRE. Ad adversus adversumpro contra extra supra palàm archipodialiter tenus.

ÂRV. Gomme je voudrais les voir se prendre aux cheveux tous les deux, et se rompre le bras ou la jambe qu'ils voulaient me casser.

Henrich. Omnia conando docilis sokrtia vincit.

LÉANDRE. Pes aries paries palmes cum limite stipes.

Henrich. Quisquis arnat ranam, ranam putat esse Dianam.

ÂRV. A la bonne heure! Exercez votre art sur Diane tant qu'il vous plaira. Au moins ce n'est qu'un chien.

Henrich {les poings fermés). Quando duo substantiva concurruntj altervm erat infinitivi.

LÉANDRE. Tityre tupatulx recubans solertia vincit.

Henrich. Bien, bien, mon fils, j'ai approuvé ton avis depuis le eommeneemènt. Je n'ai poussé si fort l'argumentation contre toi que pour voir si tu es bien solide sur tes principes. Apprenez donc, monsieur, que, puisque votre fille devait tomber malade et être atteinte d'une pareille folie , cela ne pouvait arriver dans un moment plus propice que celui-ci.

Jeronimus. Hé non, monsieur. Le moment est le plus défavorable du monde, puisqu'elle devait ces jours-ci se fiancer avec un jeune homme de qualité.

LÉANDRE. Ce n'est point de cela qu'il s'agit, monsieur. Le

moment est propice en ce qae c'est aujourd'hui la fête de la Saint- Jean. .

Jeronimus. Qu'est-ce que cela peut faire à la maladie?

Lé ANDRE. Gela fait qu'il faut que votre fille aille à la source.

Jeronimus. Est-ce que l'eau a une vertu capable de la guérir?

LÉANDRE. Il y a dans cette eau des propriétés plus merveilleuses qu'on ne saurait croire, pourvu qu'on s'en serve de la bonne façon et en temps convenable, et surtout qu'on en fasse précéder l'emploi de certaines préparations, telles, par exemple, qu'un peu d'une certaine poudre qu'il faudra qu'elle prenne d'abord.

Jeronimus. Voudriez-vous alors, monsieur le licencié, avqir la bonté de l'y suivre ?

LÉ ANDRE. Sans doute, et le plus volontiers du monde.

Jeronimus. Je veux aussi vous prier de bien prendre garde qu'un autre ne puisse pas venir l'entretenir en route, car il est arrivé ici dans la ville un jeune fat qui la suit et court partout après elle.

Léândre. J'y veillerai sans aucune peine.

Après les visites, voyons les querelles.

Rien n'est plus ancien dans la comédie que les querelles. Les Chevaliers d'Aristophane ne sont qu'une longue querelle entre l'impudent Cléon et un compétiteur plus impudent encore. Les premiers écrivains qui abordèrent le genre comique ne pouvaient manquer d'apercevoir et d'appliquer le plus souvent possible cette vérité élémentaire, si profitable à leur art, que deux personnes qui se querellent perdent toujours, dans ce court oubli d'elles-mêmes, le sentiment et la crainte du ridicule. Mais Molière et Holberg, en recueillant comme une tradition cette espèce de scènes, en ont habituellement renouvelé la fécondité naturelle, soit en mettant aux prises des individus que la comédie antique n'y avait point mis, soit en donnant au mouvement général

DU STYLE. â89

delà dispute engagée une direction et des alternatives qu'on ne lui avait point encore données. Ici, en un mot, nous allons une fois de plus être à même d'apprécier ce que peut Tart s'ajoutant à la nature, et ce qu'une préparation ingénieuse et secrète, la science des progressions et des révolutions comiques, le calcul de toutes choses, la combinaison de plusieurs ressorts, peuvent donner d'original et de divertissant à une situation en apparence épuisée.

Nous venons à Tinstant d'assister à une visite de médecin, tirée du Voyage à la Source. Ne fermons pas la comédie. Nous allons pouvoir aussi nous y donner le spectacle d'une querelle de médecins. Ce n'est pas seulement la consultation de r Amour médecin ou de Monsieur de Pourceaugnac qu'elle nous rappellera. Nous trouverons surtout, dans cette visible imitation de Holberg, de nombreux souvenirs de toutes les querelles de pédants qu'on rencontre chez Molière. On va y reconnaître, par exemple, ces réponses parallèles et cette symétrie soutenue du langage qui sont l'un des traits les plus piquants de la querelle entre Vadius et Trissotin et de celle des maîtres d'agrément de M. Jourdain. Représentons-nous une seconde fois le Jeronimus que nous venons de quitter. L'imposture de Henrich déguisé en docteur Bomba&tus n'a pas encore été découverte, et Léandre a pu emmener Leonora à la fête ou à la source. Voici qu'en présence de Henrich on vient annoncer que le véritable docteur Bombastus est à la porte.

Le docteur Bombastus*. Vous me pardonnerez, monsieur, de vous venir voir de si bonne heure. Hier au soir, très-tard, j'ai appris que votre chère fille était tombée malade et que vous demandiez mon assistance.

Jeronimus. Gomment est-ce que vous vous appelez, monsieur?

Page 1