‹ Holberg considéré comme imitateur de MolièreChapitre 55 sur 78 · Le Voyage à la source. Acte II, scène IV · texte numérisé non relu

Le Voyage à la source. Acte II, scène IV

â90 CHAPITRE IV. é

Le docteur. Je suis le célèbre docteur Bombastus, récemment arrivé ici.

Jeronimus. Quoique ma fille ait perdu la raison, j'ai pourtant bien gardé la mienne. Ou bien est-ce qu'il y aurait plus d'un docteur Bombastus?

Le docteur. Nullement. Il n'y a qu'un seul et unique doc-, leur Bombastus, et c'est moi qui le suis.

Henrich. Et moi je vous dis que c'est moi qui le suis.

Le docteur. Vous, le docteur Bombastus?

Henrich. Vous, le docteur Bombastus?

Le docteur. Qui doute donc que je le sois? •

Henrich. Qui doute donc que je le sois?

Le docteur. H faut que vous soyez le diable.

Henrich. Il faut que vous soyez le démon.

Jeronimus (à part). Il se joue ici quelque comédie comme celle d'Amphylrion et de Jupiter.

Le docteur. Je puis vous jurer, monsieur, que c'est la plus étrange aventure qui me soit jamais arrivée.

Henrich. Et moi je vous jure, monsieur, que c'est là une aventure qui n'a point sa pareille.

Arv (à pari). Je voudrais bien être hors de céans, car pour sftr l'un des deux est Lucifer, qui a pris la figure d'un docteur.

Le docteur. J'en demeure vraiment confondu.

Henrich. Et moi je ne sais vraiment que dire.

Le docteur. Vous osez me soutenir en face que vous êtes le docteur Bombastus?

Henrich. Vous osez nier avec cette impudence que je le sois?

Le docteur. Je jure par Apollon que je suis le docteur Bombastus et non un autre.

EteNRiCH. Et moi je jure par Cornélius Nepos que je le suis et non....

Le docteur. C'est un joli dieu que celui par lequel vous jurez là.

Henrich. H est tout aussi bon que le vôtre.

Le docteur. Apollon est le médecin du ciel.

Henrich. Cornélius Nepos est lapothicaire du ciel.

Le docteur. Seigneur Jeronimus, vous pouvez vous tenir pour assuré que vous avez été trompé par cet homme.

Henrich. Seigneur Jeronimus, vous pouvez avoir l'assurance que cet homme vous trompe.

Le docteur. La preuve, c'est qu'il est si fort ignorant en médecine, qu'il fait d'un historien un apothicaire.

Henrich. La preuve, c'est qu'il est si fort ignorant en médecine, qu'il fait d'un jardinier le dieu des médecins.

Le docteur. Je vais sur-le-champ mettre en lumière votre impéritie .

' Henrich. Et moi je vais sur-le-champ montrer que je sais mon état.

Le docteur. Je veux seulement vous demander des choses que je pourrais demander à un bambin d'école. Gomment ditesvous en danois drciUatio sanguinis ?

Henrich. C'est la petite vérole.

Le Docteur. Que le diable t'emporte avec ta petite vérole !

Henrich. Je veux à mon tour vous demander quelque chose que je pourrais demander à un bambin d'école. Qu'est-ce que VesserUia scholastica?

Le docteur. Il n'y a jamais rien eu de semblable en médecine.

Henrich. Entendez-vous jusqu'où va son ignorance, seigneur Jeronimus? Je suis bien fou de consentir à entendre les sottises d'un pareU idiot. Il nô sait pas même ce que c'est que Vessentia scholastica !

Jeronibius. Oui, je vois bien par là qu'il n'est nullement docteur.

Henrich. Per Jupiter! C'est précisément l'essence avec laquelle mon fils a guéri votre fille.

JsRONiMUS. C'est vrai. L'autre n'est qu'un imposteur.

Le docteur. Est-ce que vous le croiriez, monsieur? Attendez, je m'en vais bien vite le démasquer. Quid tibi videtur de sympathid?

Henrich. Intentum particularis sub rosa MosTiveiidum klemmebassiando .

ÂRV. Il lui fait, ma foi, la bonne mesure.

Le docteur. Quelle diantre de langue est-ce là ?

Henrich. C'est de Tarabe, canaille !

Le docteur. Que dis-tu là, coquin? (Ils se battent de façon à ce que la robe de docteur de Henrich tombe en laissant voir sa livrée,)

Ni chez Plaute ni chez Térence, on ne trouverait une de ces querelles de médecins. Nous n'y trouverions pas davantage, et c'est chez Térence que cette lacune me semble tout particulièrement regretta])le, une seule querelle d'amants, sujet charmant, inépuisable de variété, et dont Molière a su tirer cinq ou six petits chefs-d'œuvre inimitables de sentiment et de grâce , assurés de vivre et de plaire tant qu'il restera à l'homme un cœur pour comprendre l'amour. On a deviné à l'avance que je veux parler surtout ici de cette adorable querelle du Dépit amoureux qui est comme le modèle et la fleur de toutes les scènes analogues. Sans doute il est fâcheux que nous n'ayons pas le canevas italien intitulé Sdegni amorosi, où il paraît que se trouvait déjà cette situation touchante et spirituelle à la fois de deux personnes sincèrement éprises, qu'une inquiétude de jalousie trouble un instant, mais pour leur faire sentir aussitôt et plus vivement que jamais tout ce qu'a déjà de profond et d'irrésistible leur passion naissante. La perte des Sdegni amorosi nous enlève à jamais le moyen de fixer avec précision ce que Molière avait réellement emprunté à l'Italie dans cette aimable peinture. Toutefois il est bien peu supposable que la comédie italienne, ce répertoire grossier de scènes mobiles, où les gros mots sont beaucoup plus abondants que les sentiments délicats et exquis, ait jamais soupçonné le charme d'une finesse aussi gracieuse. Si, au lieu de venir de la commedia deïïarte, les Sdegni amorosi appartenaient au théâtre espagnol, il y aurait bien plus de raisons, je l'avoue, de retrancher beaucoup de la part pré-

sumée d'originalité de Molière. Galante et chevaleresque, la comédie espagnole n'était ni indigne ni incapable de peindre ces suites frivoles du premier soupçon, ces reflets légers du premier nuage qui peut passer sur un amour ingénu. Je dois déclarer cependant que, malgré toute la galanterie tenue en suspens dans ce théâtre comique, et qui, pour ainsi dire, en sature l'atmosphère, je n'y ai nulle part découvert cet inutile et délicieux effort de rupture si vite oublié dans un naïf et involontaire élan de tendresse. Il est enfin à noter que Shakespeare, décrivant, lui aussi, un accès rapide de dépit amoureux, suite d'une méprise, a traité la situation tout autrement que Molière. Si vous rapprochez la querelle des amants, dans le Songe d'une nuit cTété^, de la dispute et de la réconciliation d'Eraste et de Lucile, dans le Dépit amoureux, vous reconnaîtrez que le sujet de la scène est aussi semblable que la forme en est différente. Tandis, en effet, que Molière renferme ces velléités de rupture dans l'intimité d'un tête-à-léte, le valet et la servante n'étant là que les seconds de leurs maîtres, leur ombre grossière, si Ton veut, Shakespeare au contraire complique la situation en croisant la querelle et en y mêlant directement quatre personnages. La jalousie de chacun, après s'être* tout d'abord tournée contre la personne aimée et infidèle, se reporte ensuite sur le rival ou la rivale, cause de tout le mal supposé, si bien qu'à la fin les deux femmes veulent s'arracher les yeux*, tandis que les deux amants se poursuivent dans la nuit l'épée à la main. Nous avons donc bien ici la même tempête dans un verre d'eau, mais les effets de cette tempête psychologique sont tout autres.

Ce qui m'autorise beaucoup plus encore à attribuer à

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