‹ Holberg considéré comme imitateur de MolièreChapitre 57 sur 78 · Acte n, scène i · texte numérisé non relu

Acte n, scène i

le soupçon qui devait désunir rapproche plus que jamais, et Tamourne cesse pas de nous apparaître comme une mystérieuse et invincible puissance. C'est surtout dans celte série de scènes que nous avons le droit de prétendre entrevoir et écouter Molière lui-même, Molière ne se lassant point de pardonner à une femme indigne de son amour et de son génie. Célimène et Alceste, sont-ce là des pseudonymes qu'il soit bien difficile de percer, et ne croirait-on pas assister à quelque querelle intime entre le poëte et sa femme? Amphitryon nous offre une scène tout à fait semblable à la scène du Misanthrope, et notez bien que Molière, qui a écrit sa pièce d'après celle de Plante, a pris tout exprès la peine d'y insérer ces reproches d'amour entre Alcmène et Amphitryon, car, dans Plante, Alcmène se borne à demander la restitution de ses apports dotaux. C'est une honnête femme qui connaît par cœur son contrat de mariage : ce n'est point une épouse fort sensible. Qu'est-ce encore que don Garde de Navarre, sinon toute une suite de querelles et de raccommodements entre fiancés du plus haut rang, et ne sait-on pas que les deux scènes du Mùanthrope et d'Amphitryon, dont je viens de parler, sont faites en partie avec des vers détachés de la pièce et sauvés de son naufrage?

Je reviens à Holberg, mais non pas, par malheur, avec l'espoir de rencontrer chez lui le charme de tant de grâce émue. Il n'avait ni la chaleur d'âme, ni le tour d'esprit qu'il eût fallu pour saisir et fixer ces caprices et ces tourments d'une passion plus ou moins injustement jalouse. Il écrivait d'ailleurs pour un parterre qui n'eût rien entendu à la délicatesse un peu subtile de ces gracieuses émotions. Aussi dans la scène que je vais traduire ne Irouvera-t-on rien de plus qu'une copie exacte, et cependant bien triviale, de la scène entre Éraste et Lucile. L'imitation est flagrante, et pourtant rien de plus sec, de plus gauche, de plus vulgaire que la contrefaçon. On dirait un Van Dyck ou un André del

Sarlo copié par un peintre flamand de second ordre. Tout a passé de l'original dans la copie, les jeux de scène, Tattitude des personnages, tout en un mot, moins cette fleur de naïveté et de tendresse qui sont tout chez Molière. N'eût-il commis que la faute de diff'érer jusqu'au dernier acte le rapprochement des deux amants, c'en serait déjàassez pour conclure que Holberg s'est servi de Molière sans bien comprendre son intention, je veux dire cette doctrine contenue au fond de toutes ses querelles d'amants, à savoir qu'en amour il n'y a rien de possible que de fugitifs nuages, et que rien n'y est définitif, sinon l'amour lui-même. On va se croire peut-être i ci en présence de Marinette et de Gros-René. Cependant c'est bien Léandre et Leonoraqui sont en scène dans cette altercation grossière :

Leonora* (à part). Le ressentiment que j'ai de sa conduite n'a d'égal que l'amour qu'il m'avait inspiré.

Léandre (à Heivrich, dans la coulisse). Gomme je te le dis, Henrich 1 Je m'en vais un peu maintenant.

Leonora. Lui, que j'ai jusqu'à présent aimé comme ma propre vie, je le hais maintenant plus que tous les hommes qui sont sur la terre. Mais qui est-ce qui parle là? Ah, ciel I Le voici quivien^, le traître I

Léandre. N'est-ce point là Leonora? Eh quoi! Vous vous en allez? Avez- vous donc si peur de moi, vertueuse demoiselle?

Leonora (se retournant). Noble cavalier, comment pourrais-je, moi ou toute autre, avoir de la vertu? Vous avez si bien tout accaparé pour vous, qu'il n'en reste plus pour les autres.

Léandre. Ha! ha! ha! chaste Lucrèce !

Leonora. Ha! ha! hal chaste Joseph!

Léandre. Je vous admire en vérité, mademoiselle.

Leonora. Il n'existe pas un second cavalier tel que vous.

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