V. le RudenSf v. 939 et suiv
Mais il n'y a, dans toutes ces scènes do théâtre anglais ou espagnol, qu'une question de psychologie galante à débattre, et non une question de morale bourgeoise à résoudre. Le propre de Molière, ce fut précisément de sfùbstittfer, dans ces thèses de théâtre, lamorale à la psychologie et la recherche dé la sagesse pratique à la frivolité de piquants paradoxes. Les Fâcheux sont, je crois, la seule de ses pièces où nous rencontrions une discussion en règle sur l'amour, dernier vestige de la comédie espagnole. Seulement, déjà dans cette vague imitation, le poète a fait choix d'un cadre tout nouveau et plus simple pour insérer ce genre de discussions, et tenir toujours dans la comédie une porte ouverte à la morale. Ce n'est plus un cénacle tout entier, une sorte d'hôtel de Rambouillet, comme dans la comédie de Calderon, qui entourera les combattants et prononcera la sentence. Le cénacle va se trouver réduit à trois personnes, tout juste ce qu'il faut au moins de têtes pour composer un tribunal. L'un de ces trois assistants sera pris pour juge, et ne fera qu'écouter, à charge de décider. Les deux autres tour à tour plaideront le pour et le contre de la question en litige, de manière à nous en faire voir l'endroit, puis l'envers. Il suftit d'ouvrir n'importe quelle pièce du théâtre de Molière pour y trouver cette double plaidoirie, sur un point donné. Faut-il rappeler successivement Harpagon et Élise devant Valère, Oronte devant Alceste et Philinte, Clitidas et Anaxarque devant Aristione, Matburine et Charlotte devant don Juan, Daphné et Érixène devant Lycarsis? Il arrivera même plus d'une fois, surtout quand la question mise par Molière sur le tapis sera un point de morale, et non un point de fait, qu'il supprimera son tiers auditeur, et se contentera de mettre aux prises les deux adversaires. Tels sont Alceste et Philinte discutant sur la limite des complaisances mondaines, Argan et Béralde disputant sur l'eftîcacité de la médecine, et bien d'autres encore.
Il ne me semble point que cette seconde méthode, un peu plus abstraite que l'autre, soit chez Hoiberg d'un aussi fréquent usage que chez Molière. Au contraire la forme d'une discussion à trois personnages a dû lui plaire davantage, tJff j'en retrouve des exemples dans le Ferbkmtier pohUique, dans VHeureux naufrc^e, dans Sans queue ni tête^ dans le Philosophe imaginaire. J'emprunte au Bal masqué Téchantillon suivant, sur la (Question de savoir si les déguisements du carnaval sont, oui ou non, funestes aux tonnes mœurs et indignes des honnêtes gens.
Jeronimus*. Grois-tu donc, coquin, que ce soit une bonne chose que de mener une vie désordonnée et que de faire de la nuit, le jour?
Henrich. Le mouvement, monsieur, que nous prenons en une nuit de danse, est aussi bon pour la santé que toute ime boutique d'apothicaire que nous aurions dans l'estomac.
Jeronimus. Ne peux-tu pas, animal, te donner du mouvement, sans que ce soit en dansant? Pourquoi ne pas faire quelque travail utile, et en tirer tout le mouvement qu'il faut pour se bien porter?
Henrich. Je puis prendre du mouvement en dansant, je puis aussi m'en donner en fendant du bois. Mais la seconde espèce de mouvement peut me faire attraper un accès d'humeur noire , car ce n'est pas avec plaisir qu'on fend du bois , tandis que l'autre peut détourner de moi une maladie, parce qu'elle entraîne une certaine joie après elle. Je souhaiterais fort que nous pussions emmener le cocher et les chevaux avec nous au bal masqué, afin que les pauvres bêtes aient aussi quelque distraction et quelques bons moments parmi tant de tristes journées.
Jeronimus. Je crois que je vais mettre en pièces la tête de ce drôle-là.
Léonard. Ce serait péché, mon compère I II a une tête trop bien organisée pour qu'on la mette en pièces.