‹ Holberg considéré comme imitateur de MolièreChapitre 65 sur 78 · Le Bal manqué. Acte II, scène m · texte numérisé non relu

Le Bal manqué. Acte II, scène m

Jeronimus. Quoi I le coquin aura l'audace de sou^nir une chose que tous les gens raisonnables, et qui ont de rexpérience, condamnent, et que personne n*approuve, hormis nos beaux muguets!

Léonard. Eh bien? seigneur Jeronimus, laisaez-Ie alors parler avec moi, puisque vous ne voulez pas l'entendre.

Henrich. Monsieur a raison de dire que tous les gens qui ont de Texpérience condamnent un semblable plaisir. Mais pourquoi ? Parce qu'ils sont arrivés k un âge où leurs jambes sont raidies, et où ils ne pourraient plus danser eux-mêmes. Les jeunes gens ont leurs distractions, et les vieilles gens, les leurs aussi. La jeunesse aime le jeu, la danse et les divertissements du même genre. Les vieilles gens, dans ce pays-ci, aiment k passer la soirée assis en face d'un verre de vin dans quelque lieu public, où ils épiloguent sur les vices de la jeunesse, jusqu'k ce que quatre veilleurs de nuit les traînent enfin chez eux complètement ivres. (Jeronimus lève sa canne.)

Léonard. Gardez-vous bien, de grâce, de le frapper, mon compère I II n'a pas tort , ma foi, sur ce point-lk.

Henrich. Ce que j'en dis n'est point pour accuser les vieilles gens, c'est seulement pour prouver que chaque âge a ses défauts. Quant k savoir si c'est un moindre tort de se mettre ivre au lit tous les soirs, comme c'est k présent la grande mode chez nous parmi les gens d'un certain âge et du meilleur monde, ou bien d'aller au bal masqué k certaines époques de l'année, c'est une question que je ne me mêle pas de décider. La seule difiTérence que j'y vois, c'est que l'un est un vieil usage enraciné dans nos mœurs, tandis que l'autre est toute chose nouvelle.

Jeronimus. Compère, je ne sais pas comment vous pouvez supporter l'impertinence de pareilles sornettes.

Léonard. Ehl de grâce, laissez-le parler.

Henrich. Monsieur pense-t-il que ce que j'en dis soit pour faire de la morale? En aucune façon. Je prétends seulement ceci, c'est que si chaque âge considère ses défauts, c'est jus vert et vert jus, et qu'il n'y a point de spectacle plus étrange que de voir un homme ivre, que des veilleurs de nuit ramènent chez

laiy faire de la morale en route^ et épiloguer sur les vices de la jennesse.

Jeronimus. MaiSy animal que tn es, réponds un peu à ceci : Combien de fois n'ont-ils pas été l'occasion de commerces coupables, ces bals masqués, où des jeunes gens peuvent en toute liberté, el sous un déguisement, se rendre en voiture où bon leur semble, sans que personne puisse les reconnaître grâce à leur masque?

Henrich. Oui, monsieur, en Espagne cela est dangereux, parce que les femmes y sont renfermées. Mais, chez nous, quand deux jeunes gens s'aiment, ils trouvent cent occasions pour une de se rencontrer. Aller à Gyldenlund ou à Friderichsdal en été passe pour un plaisir tout à fait innocent ; mais, quant à ce qui s'y fait, mon frère, qui est cocher de fiacre, le sait parfaitement.

Léonard. Mais, Henrich, laisse-moi aussi te dire à mon tour quelque chose. Si des jeunes gens vont chaque soir an bal masqué, et s'y trémoussent toute la nuit, n'est-ce point une nécessité pour eux que de passer dans Tassoupissement toute la journée qui suit? Ne deviennent -ils pas dans la suite des hommes incapables d'activité, enfin des vauriens?

Henrich. Il est vrai, monsieur, et je n'ai pas un mot à répondre à cela. Je ne prends ici que la défense de mon maître, qui y va cinq ou six fois par an, car, pour ceux qui s'en font une habitude , c'est une vie misérable que celle qu'ils mènent.

Jeronimus. Puisses-tu attraper une bonne fièvre pour chacune des fois que tu as été au bal masqué cet hiver, en sus de tes cinq ou six fois !

Henrich. Je n'ai rien du tout à répondre à cela, monsieur, et il ne m'appartient pas de me défendre là-dessus. Que ceux-là répondent, qui vont au bal masqué jusqu'à trois fois par semaine durant tout l'hiver. D'ailleurs, il y aurait encore à dire....

Jeronimus. Qu'y aurait-il encore à dire?

Henrich. Il y aurait encore à dire que les jeunes gens, par l'habitude de ces fêtes continuelles, s'endurcissent, el se rendent capables de supporter facilement plus tard les fatigues et les veilles, quand les circonstances le demandent.

Léonard. Mais le mal, Henrich, c'est qu'après avoir veillé toute la nuit, ils passent la journée d'après à dormir.

Jeronimus. Il n'y a point de plus grande perversité, qne de faire de la nuit le jour, et du jour, la nuit.

Henrich. C'est pourtant ce que font tous les veilleurs de nuit, monsieur, et ils n'en sont pas moins de braves gens.

Léonard. Oui, cela est vrai. Mais les veilleurs rendent la nuit de grands services, et c'est ce qui leur permet de dormir avec une bonne conscience la moitié du jour suivant.

Henrigh. Sans doute, ils souhaitent aux gens, en cliantant, un sommeil paisible à chaque heure de la nuit, et en même temps ils les arrachent tous à leur repos par le tapage qu'ils font.

Jeronimus. Cher compère, ne parlez donc plus avec ce coquin. Et toi, retiens bien ceci. Si tu retournes au bal masqué, je te jetterai la tête la première hors de chez moi, et, quant à ton maître, je le déshériterai.

Léonard . Là, là, compère, point tant d'emportement, sachons garder un juste milieu, et laissez-moi vous dire, sans m'interrompre, mon humble avis sur ces bals masqués. Je ne condamne pas les bals masqués parce que ce sont des bals masqués, mais bien parce qu'on s'en fait une habitude. Une innocente distraction, un innocent plaisir sont parfois aussi indispensables à de certaines personnes que le manger et le boire, et les bals masqués, outre qu'ils égayent les gens d'humeur morose, sont une très-jolie invention, puisqu'ils rappellent aux hommes cette égalité naturelle, où ils vivaient jadis, avant que l'orgueil ne se fût emparé d'eux, et que quelqu'un pût croire au-dessous de lui d'entretenir des rapports avec un de ses semblables. Tant que dure un bal masqué, le serviteur est tout autant que le maître. Ce ne sont donc point les balsmasqués que je condamne, mais l'abus qu'on en fait. Aller trois fois par semaine au bal masqué, c'est gaspiller sa santé et perdre trois jours sur une semaine, parfois même la semaine tout entière, car la continuité de la débauche et de la fatigue rend les jeunes gens tout à fait impropres au travail. Aussi ne voit-on nulle part les bals masqués se prolonger régulièrement tout le long de Tannée.

Quant à danser de temps en temps dans le cours de l'année, que ce soit avec un masque ou sans masque sur le visage, je n'y vois rien de mal. Mais danser tout le long de l'année, voilà de quoi faire de la ville la plus sensée du monde une vaste maison de fous!

J'en ai fini av€c les querelles. Passons aux quiproquos.

Les quiproquos sont devenus Tun des lieux communs favoris de la comédie moderne, mais ce n'est pas à dire pour cela que la comédie latine en ait ignoré la valeur. . Les poètes comiques de Rome avaient d'abord une espèce de méprise capitale et prolongée que nous n'avons plus guère aujourd'hui, et qui consistait à suspendre au-dessus d'une pièce tout entière quelque longue erreur sur l'identité d'une personne ou la réalité d'un fait. C'est ainsi qu'à côté des pièces si nombreuses dont une escroquerie fait les frais, on pourrait distinguer dans leur théâtre une seconde série de comédies dont une confusion traînée en longueur fournit le thème. Ai-je besoin de nommer, dans Plante, Amphytrion, les MénechmeSy les BacchiSy et dans Térence, VHècyrey les Adelphes? Cela n'empêchait pas les anciens de pousser parfois à outrance dans une scène spéciale une méprise momentanée. Mais ces méprises n'étaient que des méprises simples, c'est-à-dire où, sur deux personnes, il . n'y en avait qu'une qui se trompât, comme c'est le cas, par exemple, dans cette scène de VÊcole des femmes où le notaire s'entête à parler contrat à Arnolphequi né l'écoute pas, ou dans celle du Sicilien où don Pèdre s'obsline à demander justice au sénateur qui ne rêve que mascarades. Il est clair qu'il n'y a pas là d'erreur réciproque. La seule erreur commise, c'est que le notaire et don Pèdre s'imaginent qu'Arnolphe et le sénateur les comprennent, tandis qu'Arnolphe et le sénateur continuent, en vertu d'une sorte de Surdité d'esprit, à suivre en silence leur idée pàrli-

culière. Ce genre de quiproquos, où la méprise ne vienl que d'un seul côté, se rencontre déjà assez fréquemntent dins Piaule*, quoique C'^p?ndant le comique latin en ait manqué bien des fois l'occasion là où certes Molière l'eût saisie. Dans Epidicus, dans les BacchiSy il y avait place notamment pour plus d'une scène de ce genre.

Ce qui est plus moderne, c'est l'usage et la prolongation systématique de ces quiproquos compliqués et en partie double, tirés de l'illusion simultanée de deux personnes convaincues qu'elles s'entendent à merveille alors qu'elles ne s'entendent nullement, parce que chacune pense à une chose différente avec une telle intensité de préoccupation qu'elle y ramène comme de force les idées et les faits les plus dissemblables. On sent tout de suite quel surcroît de comique renferme une pareille situation, mais aussi quel surcroît d'art elle demande. Quoi de plus plaisant en effet à voir, mais aussi quoi de plus difScile à soutenir que Terreur commune de gens qui croient se comprendre d autant plus qu'ils se comprennent moins en réalité, et qui, à mesure qu'ils avancent davantage dans le développement de leur idée personnelle, manifestent de plus en plus un naïf et croissant étonnement du résultat inattendu de leurs paroles? Il ne suffira plus ici de retenir à l'écart un personnage sur deux dans la méditation d'une idée fixe et la distraction d'un monologue intérieur. Il faudra que le poëte comique ait assez de ressources dans l'esprit et sache mettre assez d'équivoques dans la conversation pour augmentera chaque réplique la gravité et le plaisant d'une erreur mutuelle. Je ne connais pas dans Térence une seule scène où une explication de ce genre devienne précisément, par le même procédé de contrepoiqt comique, la cause et la

1. MercatoTy v. 110 et suiv.; MénechmeSt v. 470 et suiv.; Trinummusy T. 868 et suiT.

source d'une confusion analogue, et dans les vingt pièces de Plaute je n'en sais qu'un seul exemple". Il est vrai que le procédé est déjà là appliqué d'une façon fort habile, et que la scène de YAvare, qui reproduit celte situation de VAululariay n'est guère plus ingénieusement conduite. Je crois pourtant que la supériorité appartient, malgré tout l'art de Plaute, à Molière. En tout cas il est certain que le poète français se sert du procédé beaucoup plus fréquemment. Il n'est employé qu'une fois dans YAulularia, et, je le crois, dans tout Plaute. Or dans V Avare seul, Molière en use jusqu'à trois fois*.

Je vais maintenant détacher de Holberg deux scènes également combinées dans l'intention de provoquer et d'entretenir le plus de temps possible la plaisante réciprocité d'une de ces erreurs, si je puis dire ainsi, bilatérales. On se rappelle d*abord le quiproquo qui surgit, en un endroit de V École des femmes ei du Malade imaginaire^ entre Agnès et Arnolphe, entre Angélique et Argan. Le père ou le tuteur annonce à sa fille ou à sa pupille qu'il a fait choix d'un mari pour elle. Arnolphe entend parler de lui-même, et Argan, du neveu de son médecin. Agnès se figure au contraire qu'il s'agit d'Horace, et Angélique, que c'est la conséquence naturelle de la demande en mariage que Gléante a dû faire faire? L'une et l'autre acceptent donc avec la plus vive reconnaissance le projet formé par le père ou par le tuteur, surpris l'un et l'autre de cet empressement inespéré. Il serait encore possible de retrouver des variantes de la môme situation dans la scène des Fourberies de Scapin où Octave refuse un instant d'épouser, la fille de Géronte, et dans celle de V Avare où Cléanle s'empresse trop vite de louer Mariane. Dans Pernille demoiselle pour un jour et dans VOisif

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